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16/11/2008

Boris Strougatski - une interview

Avec qui êtes vous, maîtres de la culture ?

(paroles de MaximeGorki - NdT)


Boris Strougatski // Le patriote ne mutile pas sa conscience


Le 27 octobre dernier, Boris Strougatski a accordé un entretien au magasine de Saint-Pétersbourg Delo (Affaire). Il s'exprime longuement sur la situation actuelle de la Russie.

Propos recueillis par Nikolaï Koudine, traduits et publiés ici avec l'autorisation de la rédaction (www.idelo.ru).

Delo- La communauté culturelle russe se présente  de plus en plus  souvent scindée non par des principes de style ou de genre mais par des principes idéologiques. A quoi cela peut être lié à votre avis ? Est-il vrai qu’en Russie, l’écrivain signifie plus que le littéraire et a une responsabilité devant la société qui déborde le cadre d’un texte lui-même?

Boris Strougatski - Cet état de choses spécifique (« le poète est plus que le poète ») apparaît quand il existe une opposition réelle au pouvoir. Et puisque en Russie, l’opposition au pouvoir (cachée en règle générale) existe traditionnellement toujours, le littéraire (s’il pense, en général, à ces sujets), même sans le savoir, se retrouve responsable devant la société. D’ailleurs, cela ne le fera pas écrire mieux...

En ce qui concerne le schisme de la société culturelle, il a toujours existé : « adeptes de l’eurocentrisme », « slavophiles », « partisans de l’idéologie officielle ».  Ce schisme n’avait aucun rapport  à l’« activité civique ». C’était une sorte d’« état constant des esprits » dont je ne prends pas sur moi d’expliquer l’origine.  Il y avait  aussi des adeptes de « l’art pour l’art » mais ils étaient toujours rares.

D. - Et de ce fait, comment considérez-vous l’appel des fondateurs et des participants du fonds régional et public de contribution culturelle « Monde du Caucase », adressé aux hommes de culture, où était dit que « la guerre régionale déchaînée par le régime fantoche de Michail Saakachvili contre les habitants de l’Ossetie du Sud n’est rien d’autre que le début de la guerre non annoncée que l’Amérique et leurs alliés européens ont déchaîné contre la Russie » et que la Géorgie « sert d’arme entre les mains du nouvel « empire du mal » » ?

BS - Cela a sans aucun doute l’air d’une récidive des traditions les plus pourries et les plus viles des temps soviétiques. Quels que soient les motifs qui guident  ceux qui ont signé cet appel, on le perçoit comme un acte de servilité. En même temps, je peux admettre que certains signataires de cet appel énonçaient leur opinion tout à fait  sincèrement mais le problème est que cela a l’air d’une expression bien connue : « Il est facile et agréable de dire la vérité en face de son souverain ! » Il me semble que dans des situations pareilles, l’artiste doit se guider non sur l’utilité politique et non même sur ses convictions politiques mais seulement sur le bon sens et la charité.

D. - Qu’est-ce que vous pensez de l’affirmation qu’un vrai patriote, malgré ses propres réflexions, doit soutenir sa Patrie en cas de la guerre sans prendre en considération si cette guerre est juste ou non ?

BS - Un vrai patriote (et toute personne en général) doit agir – toujours ! – de telle manière qu’il ne mutile pas sa conscience. Dans ce cas-là, le problème est qu’il y a la Patrie et il y a le Pouvoir. Pour un homme de qualité ce n’est pas la même chose. A propos de cela, Saltykov-Chtchedrine conseillait malicieusement de ne pas confondre « Patrie » et « son Excellence ». Le piège réside justement dans ce fait que le Pouvoir, en général, cherche adroitement à s’identifier à la Patrie et il faut être bien attentif pour ne pas tomber dans ce piège. Surtout si on prend en considération que c’est justement un Pouvoir malhonnête, avide et immoral qui arrive mieux que d’autres à se métamorphoser en Patrie.

D. - Vous avez dit récemment que vous aviez perdu vos derniers espoirs de « dégel de Medvedev »...

BS - Le recommencement évident de la guerre froide contre l’Ouest, la guerre chaude au Caucase et maintenant, de plus, la crise économique – tout cela ne favorise pas beaucoup le dégel, au moment le « serrage de boulons » s’impose soi-disant tout seul à l’esprit. Mais il y a aussi autre chose : la crise et la baisse brutale des prix du pétrole feront mettre la société et tout d’abord le Pouvoir devant un choix important : soit essayer de garrotter le pays, de l’« éberluer », de plonger avec abnégation dans l’époque de Brejnev-Andropov et attendre le rebondissement / la réorganisation / la révolution suivant(e) (nous sommes déjà passé par tout cela et nous nous en souvenons); soit se décider, tout de même, à des réformes longtemps attendues – donner une vraie liberté au business, mettre la bride à la bureaucratie (lui interdire de faire la haute justice) et arrêter l’intervention de l’Etat dans l’économie en lui laissant seulement le droit (et l’obligation !) d’être une « mise en accord délicate » des processus économiques. Alors on réussira peut-être : nous avons déjà terminé tant bien que mal l’école primaire du Marché, maintenant, il est temps de passer en sixième.

D. - Dans vos premiers romans écris avec Arkadi, c’est le progrès technique qui devenait le moteur du développement de l’humanité et vos personnages avaient plein d’enthousiasme pour voler dans d’autres espaces etc. Est-ce qu’il est possible de trouver en réalité une idée qui pourrait réunir les gens, si ce n’est du monde entier mais, au moins, de la seule Russie ?

BS - On ne peut pas trouver des idées – Elles VIENNENT d’elles-mêmes. Toutes seules. Elles poussent du tréfonds des masses de millions, en formant la Résultante des Millions de Volontés qui, selon Léon Tolstoï, est justement le courant de l’histoire. On peut beaucoup s’ingénier  et inventer des  idées terribles, redoutables et belles pour TOUS mais elles ne vont pas marcher car elles ne concordent pas avec le courant de la Résultante qui existe déjà, qui existe toujours mais  peu de gens peuvent saisir son essence et, en effet, probablement personne n’est capable de la formuler dans tous les détails.

D.- Beaucoup de gens tombent d’accord que le récit Choses cruelles du siècle (traduit en français sous le titre Le dernier cercle du Paradis - NdT) est prophétique. Quelles sont les causes de ce fait que la Russie, comme une condamnée,  est arrivée à cette formule d’existence décris par vous il y a longtemps ? A quel moment a-t-elle pris cette décision, peut-être fatale, et avait-elle une chance de l’éviter ?

BS - Je ne pense pas du tout que la voie  des Choses cruelles du siècle soit le résultat d’«une décision fatale et incorrecte » ! Au contraire ! Il s’agit justement de ce fameux « chemin battu de la civilisation ». Nous ne nous trouvons maintenant qu’au début de ce chemin et cherchons tout le temps à replonger dans l’impasse bien connue d’où nous sommes sortis tout à l’heure avec beaucoup d’efforts.

D. - Est-ce que cela signifie que la civilisation suit d’un pas assuré la voie du consumérisme sans idées, et la Russie lui oppose une « impasse totalitaire » ? Est-ce qu’il existe une troisième possibilité ?

BS - C’est justement comme ça : aujourd’hui, le chemin de la civilisation (le courant de la Résultante) est ce que vous appelez « la voie du consumérisme sans idées », mais moi, je  le nomme comme le mouvement vers la Société de la Consommation – directement dans les bras du Monde des « Choses cruelles du siècle ». La Russie est portée à retourner dans l’impasse totalitaire habituelle, mais elle n’y  arrivera probablement pas : la Résultante est la Résultante partout y compris en Russie. La seule différence est que la Russie aura besoin de plus de temps et qu’on fera plus de bêtises et, à Dieu ne plaise, on versera plus de sang en acompte de l’écartement par rapport à la voie naturelle du développement. (C’est d’ailleurs le sort tout à fait probable de toute « troisième » possibilité).

D. - Quel monde parmi ceux que vous avez créés dans vos romans rappelle plus que les autres la Russie actuelle ?

BS - C’est probablement l’Etat de Sarakch dans L’Ile habitée. C’est le pays qui a perdu la guerre mais a gardé l’esprit d’empire, le pays couvert de tours émettrices, le pays pauvre et traditionnellement autoritaire, avec, de plus, l’inflation bien sûr.

D. - Et qu’est-ce qui exerce le rôle de ces tours sur lesquelles s’appuyait le régime totalitaire de Sarakch ?

BS - La forte mentalité post-féofale des grandes masses est la base réelle sur laquelle se forme encore et encore l’autoritarisme en Russie. Suivant cette mentalité, les autorités ont toujours raison. Plus haut elles sont placées, plus elles ont raison mais s’il y a des problèmes, alors, ce sont des « boyards qui sont coupables ». Cette mentalité a déjà presque 500 ans et il nous faudra encore  beaucoup de temps pour nous en débarrasser. Elle sera encore pendant longtemps un pivot inoxydable de notre Résultante.

« Une idée, un ennemi, un chef » - qu’est-ce qu’on peut construire avec cet assortiment standard en dehors d’un Etat autoritaire ? Mais les porteurs d’un autre assortiment sont rares, divisés, ne sont pas sûrs d’eux-mêmes. Il nous faut deux générations libres de la propagande et de la pratique de l’autoritarisme – c’est seulement comme ça qu’une Nouvelle Russie peut apparaître . La question est d’où prendre ces deux générations ?

D. - Quel est rôle de la soi-disant opposition libérale dans notre Sarakch ? Qu’est-ce qui l’empêche d’obtenir un bon soutien dans la société ?

BS - Des libéraux, des anti-libéraux, des politologues objectifs ont déjà tellement écris à ce sujet que je n’ai rien à ajouter. Comme on le sait, les libéraux professent l’idée que la démocratie-liberté se transforme tôt ou tard en saucisson. Au début, le peuple a bien aimé cette idée pas difficile. Mais très tôt, il était devenu clair qu’il fallait d’abord obtenir cette démocratie-liberté, et le chemin était difficile, il fallait passer par l’avilissement de l’argent, il fallait réduire la production militaire, passer par le chômage, la vie chère. Finalement, le peuple fut déçu par les libéraux. Maintenant, ils sont obligés de recommencer dès le début, y compris la création d’un nouveau parti avec de nouveaux leaders. Moi personnellement, je les  respecte tous : Tchoubaïs, Gaïdar, Khakamada, Nemtsov, le jeune Ryjkov et bien sûr Kasparov, mais je crains que ce ne soient pas à eux de créer un nouveau parti libéral. Le peuple n’aime pas les hommes politiques malchanceux. Le motif pour le quel tu as quitté le chemin n’est pas important mais si tu l’a quitté alors, la course est finie pour toi, cherche une autre occupation.

D. - Dans une de vos  interview, vous avez opposé la notion de « grande puissance » à l’Etat juste et heureux. Est-ce que cela signifie que la voie vers la démocratie en Russie  passe par le démontage du système et de la conscience d’empire ?

BS - La conscience d’empire est un élément important (peut-être le plus important) de notre mentalité post-féodaliste. A l’époque d’une mondialisation universelle et du progrès accéléré cette mentalité a particulièrement l’air d’un vestige barbare. Sur la voie vers la démocratisation des manières d’empire ne peuvent fonctionner que comme des freins sociaux et économiques. Soit nous nous en débarrassons, soit nous nous éternisons dans le passé.

D. - Renoncer à la conscience d’empire signifie renoncer aux ambitions d’un des principaux joueurs sur l’arène internationale. Est-ce que la Russie peut se le permettre ?

BS - La Russie DOIT se le permettre. Sinon on reste dans cet impasse totalitaire – le Burkina Faso (dont le nom signifie justement « le pays des hommes intègres - NdT) avec des euromissiles.

D. - Qu’est-ce qui peut changer la situation, l’améliorer dans les conditions où on ne peut rien espérer de la bonne volonté du pouvoir ?

BS - « Le changement de situation » ne se passe que par voie de changement de situation – catastrophe sociale, crise profonde, grande défaite militaire (à Dieu ne plaise). Par exemple, la crise qui a éclaté maintenant est parfaitement capable de « changer la situation ».  Mais dans quelle direction ? C’est là la question. Dans la direction du « serrage de boulons » ou du dégel suivant ? On le saura bientôt.

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