12/06/2010

La SF dans Lettres soviétiques - 2e partie

 

Après le feu d'artifice qu'était le numéro spécial de 1982, on était en droit de penser que la Science Fiction resterait de façon stable au sommaire de Lettres Soviétiques. Il n'en fut rien.


1982-1983 : le désert


L'année 1982 ne vit la publication que d'une seule nouvelle, dans une rubrique rebaptisée pour l'occasion « Sur les méridiens de la SF » :

285

Boris Romanovski, « Un crime au Paradis de miel », p. 68-96, (Преступление в Медовом раю, 1978) p. 68-96, trad. Guennadi Bobrinski.

Il s'agit hélas d'un récit d'exploration planétaire d'une grande banalité, reprenant quelques bonnes idées à Kir Boulytchev et Pavel Amnouel, y apportant quelques innovations, comme cette sorte de holodeck qui permet l'entrainement des explorateurs, mais au final fort mal écrit et où la psychologie des personnages est plus décrite que sensible.

L'année 1983 commence elle même fort mal, et il faut attendre le n°289, un numéro spécial « Alexeï Tolstoï », pour entendre à nouveau parler d'imaginaire :

289

N° spécial Alexeï Tolstoï

Vladimir Gakov, « Le laser en 1926 : une anticipation scientifique d'Alexeï Tolstoï », p. 173-181 (article)

L'article, évidemment, est situé en toute fin de sommaire, comme si la SF n'était décidément qu'un genre mineur. Le texte lui-même commence fort mal, puisqu'il prend pour prétexte les « prédictions » technologiques de Tolstoï, avant d'entamer une étude sur le roman Aelita un peu plus sérieuse. On notera au passage des propos qui pourront susciter un brin d'agacement chez les fans du père de Tarzan :

« Cependant qui peut lire sérieusement Burroughs de nos jours, si ce ne sont les admirateurs fanatiques de l'oeuvre de cet auteur vraiment inventif. Chez Burroughs, il n'y a que des aventures et rien d'autre. Tandis que la planète Mars d'Alexeï Tolstoï, malgré l'information décourageante que nous ont apportée les photos de la station américaine « Viking », n'est pas définitivement détruite dans notre conscience. Il reste toujours, cet univers cohérent de la science-fiction, avec ses lois intérieures et son harmonie. En plus il y a dans Aélita amour, histoire et révolution. » (p. 175).

Quatre mois plus tard, la quatrième de couverture du n°293 annonce le retour d'une rubrique de Science Fiction. Et pourtant, rien les mois suivant. Le vrai retour se fait avec le n°296, consacré à la littérature pour enfants. Parmi toutes les nouvelles, on peut lire les toutes premières aventures d'Alice, la célèbre héroïne pour la jeunesse de Kir Boulytchev :

296

n° spécial littérature pour enfants

Kir Boulytchov, « La petite fille qui a toujours de la chance », (Девочка, с которой ничего не случится / La petite fille à qui il n'arrivait jamais rien, 1968), p. 171-181, trad. Tatiana Bogdan

Et à partir du n°297, une vraie rubrique de Science Fiction refait son apparition, mettant tout d'abord à l'honneur un auteur ouzbek, dans un dossier sur des auteurs de Tachkent :

297

Khodjiakbar Chaïbov, « Ce jour pas comme les autres... », (В тот необычный день, date inconnue), p. 181-192, trad. Jean Champenois

Puis à nouveau l'ukrainien Panassenko :

298

Léonide Panassenko, « Pas de liaison avec Macondo ? », (З Макондо є зв’язок?, 1983, en ukrainien) p. 168-178, trad. Ilya Iskhakov

Et l'année se termine par un nouvel article de Gakov, un pur produit de propagande, sur comment il faut lire les oeuvres de SF soviétique, et sur lequel nous reviendrons :

299

Vladimir Gakov, « La SF soviétique au pays des merveilles. Ou qui lit et comment les ouvrages des auteurs soviétiques de science-fiction », p. 178-187. (article)


1984 : abondance


La rubrique se poursuit en 1984 et culminera avec un nouveau numéro spécial. Commençons toutefois par l'examen des textes isolés :

301

Mikhaïl Poukhov, « Les fleurs de la Terre », (Цветы Земли, 1976), p. 173-176, trad. Harald Lusternik

303

Roman Podolny, « La dernière histoire de télépathie » (Последний рассказ о телепатии, 1978), p. 187-189, trad. T. Kh.

306

Roman Podolny, « Qui le croira ? », (Кто поверит?, 1969), p. 174-176, trad. Varvara Mikhalkova

307

Léonide Panassenko, « De la vie des Atlantes (Récit fantastique) » (Частный случай из жизни атлантов / Le cas particulier de la vie des atlantes, 1983), p. 184-190, trad. Ilya Iskhakov

On observe ici guère de diversité, avec deux fois Podolny et Panassenko (si l'on prend en compte les textes de la fin 1983). Mais il y a plus étonnant : la moitié de ces récits sont en fait du fantastique. Dans « Pas de liaison avec Macondo , il est ainsi question d'un célèbre écrivain sud-américain qui reçoit un jour appel troublant, puisqu'il émane d'une de ses héroïnes. Ses personnages, et le village dans lequel il les a créés, ont pris subitement corps. Dans « De la vie des Atlantes », il n'est nullement question du présumé peuple de l'Atlantide, mais bien de statues ornant une façade et semblant mener une vie propre. Il s'agit donc d'un fantastique sans fantôme, sans vampire, sans loup-garou, bref, sans le moindre élément horrifique, mais tout en illusions. Quant à « La dernière histoire de télépathie », que nous avons repris avec une nouvelle traduction dans Dimension URSS, il tient plus du conte moral, où la SF n'est qu'un prétexte.


Le n°302 est donc un nouveau numéro spécial.


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Et son sommaire est fort diversifié.


Arkadi et Boris Strougatski, « La machine des désirs (scénario) », (Машина желаний, 1981), p. 6-38, trad. Ilya Iskhakov

Dmitri Bilenkine, « Je suis fait pour voler », (Создан, чтобы летать, 1980), p. 39-47, trad. T. Kh.

Kir Boulytchov, « Fleur de neige », p. 50-58, (Снегурочка, La Fille des neiges, 1973), trad. I. Radtchenko

Victor Koloupaev, « Quels drôles d'arbres », (Какие смешные деревья, 1975), p. 59-66, trad. Harald Lusternik

Abdoukhakim Fazilov, « Le mirage », (Мираж, 1982), p. 67-78, trad. A. Karkovski

Vladimir Chtcherbakov, « Vacances au bord de la mer », (Каникулы у моря, 1982), p. 79-101, trad. Varvara Mikhalkova

Vladimir Drozd, « Pygmalion », p. 104-114, ( ?, ?), trad. Ilya Iskhakov

Alexandre Siletski, « La peste florale », (Цветочная чума, 1980), p. 115-128, trad. Elisabeth Mouraviova

Mikhaïl Kovaltchouk, « Auteurs de S.F. Étrangers à la table ronde de 'Lettres soviétiques' », p. 130-147 (article)

Alexandre Fiodorov, « Arkadi Strougatski : 'un homme doit rester toujours un homme' », p. 148-160 (interview)

Alexandre Alexandrov, « Un chapitre de l'histoire de la S. F. soviétique », p. 161-164 (article sur Beliaev)

Alexandre Beliaev, « La lumière invisible », p. 165-176, trad. Elisabeth Mouraviova

Vitali Bougrov, « Le capitaine Nemo en Russie », p. 177-179 (article, extrait d'un ouvrage)

Vassili Zakhartchenko, « Peinture d'anticipation ? Eh oui, c'est un art... », p. 180-186 (article)

A nouveau, les Strougatski tiennent le haut du pavé, avec la publication d'un des scénarios de Stalker, et d'une interview largement truquée (voir sur ce sujet notre interview de Boris Strougatski).

Bien plus décevants sont les textes de Dmitri Bilenkine et Kir Boulytchev, autres auteurs pourtant majeurs. S'ils sont parfaits dans leur forme, le fond est, pardonnez-nous l'expression, particulièrement cul-cul. Et c'est paradoxalement chez des auteurs beaucoup moins connus en France (en fait totalement inconnus), qu'il faut chercher le meilleur. L'Ouzbek Fazilov et le Russe Chtcherbakov livrent deux sympathiques récits fantastiques, guère novateurs, mais assez poétiques pour être intéressants. Victor Koloupaev, avec « Quels drôles d'arbres » (nouvelle reprise dans Dimension URSS, avec une erreur dans le titre original), fait preuve d'habileté avec un texte qui semble jusqu'au bout de la SF avant finalement de changer de dimension, et l'ukrainien Vladimir Drozd livre quant à lui une magnifique variation du mythe de Pygmalion, avec un texte dont nous n'arrivons d'ailleurs pas à retrouver la trace dans les bibliographies russes... un véritable mystère !

S'ensuit un court article sur Alexandre Beliaev, qui présente pour la première fois en français un minimum d'éléments sur cet auteur populaire d'avant-guerre, suivi d'une de ses nouvelles, « La lumière invisible », qui sera traduite à nouveau deux fois en français (en 1985 et en 2005), alors qu'elle ne présente qu'un intérêt limité.

On remarquera pour finir, concernant ce numéro, un véritable effort de cohérence de la part de la rédaction : les textes sont pour la plupart datés des années 1980, et peuvent prétendre donc représenter un panel de ce qui se faisait alors en URSS.


A suivre...

Commentaires

Le texte de Chaïkhov pourrait dater de 1981, d'après fantlab :
http://www.fantlab.ru/work71738
Salutations !

Écrit par : Gil | 15/06/2010

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Bien vu, Gil. C'est ça:

http://www.fantlab.ru/work66770
L'auteur n'en pas encore indexé, et il est absent des autres bases.
Merci!
Patrice

Écrit par : Patrice | 15/06/2010

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Je l'avais trouvé aussi sur publ.lib.ru, mais avec un résultat assez maigre : http://publ.lib.ru/ARCHIVES/SH/SHAYHOV_Hodjiakbar_Islamovich/_Shayhov_H._I..html
De rien !

Écrit par : Gil | 16/06/2010

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Toujours aussi sympathique cette série d'articles. Merci beaucoup !

Écrit par : El JC | 20/06/2010

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