13/06/2010

La SF dans Lettres soviétiques - 3e partie

Ce que laissait pressentir l'année 1984 ne manque pas de se vérifier avec 1985 : la rubrique « science-fiction » de Lettres Soviétiques est définitivement abandonnée. En contrepartie, il semble que la revue s'oriente vers la parution annuelle d'un numéro spécial consacré au genre, ce qui est lui faire énormément d'honneur. On imagine mal la NFR ou Europe en faire de même en France.

Pour 1985, donc on peut compter sur deux petites exception, avant d'avoir à faire au spécial :

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Sergueï Abramov, « A mes lecteurs », p. 37-38 (introduction)

Sergueï Abramov, « On demande un miracle », p. 39-92 (Требуется чудо, 1983), trad. Fr. R.

Cette publication est une surprise, car Abramov, dans son introduction, avoue non seulement vouloir écrire des courts romans fantastiques, mais en plus avoir une idée plutôt rétrograde de la femme « amoureuse et aimée, tendre et féminine, bonne et pleine de sollicitude ». Tandis que l'homme doit être viril, mais tout aussi bon quand même. On est loin du dogme soviétique. On le lui pardonnera volontiers, car il fait preuve dans cette nouvelle d'un grand talent.

314

Numéro spécial "Kirghizie"

Tchinguiz Aïtmatov, « Une journée plus longue qu'un siècle », p. 14-28 (Буранный полустанок

/ И дольше века длится день, 1980), trad. Frédérique Longueville (extrait du roman publié chez Messidor/Temps Actuels en 1982).

Il aurait été difficile, dans un numéro spécial « Kirghizie », de faire l'impasse sur Tchinguiz Aïtmatov. Pourtant, était-il vraiment nécessaire pour cela de reprendre un chapitre d'un roman publié à peine trois ans auparavant en France ?


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318

Numéro spécial SF

Ce numéro annonce la couleur dès sa préface : « place aux jeunes ». L'ensemble des auteurs présents au sommaire seront ainsi de grands inconnus pour les lecteurs du monde occidental. S'ils ne sont pas nécessairement des débutants, tous participent de près ou de loin aux séminaires de formation des auteurs qui se tiennent à Moscou (Maleevka) ou à Léningrad.

Natalia Astakhova, « Permettez-moi de naître », p. 4-7 ( ?, ?), trad. Ilya Iskhakov

Vitali Babenko, « Maudit et prometteur », p. 7-37 (Проклятый и благославленный, 1976), trad. Alexandre Karkovski

Nikolaï Blokine, « Répliques », p. 38-50 (Реплики, 1984), trad. Alexandre Karkovski

Youri Glazkov, « Le noir silence », p. 51-63, (Черное безмолвие, ?), trad. Elisabeth Mouraviova

Lioumila Kozinets, « Vendredi, vers sept heures », p. 63-67, (В пятницу, около семи, 1983), trad. V. Andronova

Lioubov et Evguéni Loukine, « Vox populi », p. 68-81, (Право голоса / Droit de vote, 1984),trad. F. Roussak

Vladimir Pokrovski, « La toute dernière guerre », p. 84-93, (Самая последняя в мире война, 1984), trad. V. Andronova

http://www.russkaya-fantastika.eu/aut-vladimir-pokrovski/

Valéri Polichtchouk, « Le contact », p. 94-103, (Контакт, 1979), trad. Ilya Iskhakov

Viatcheslav Rybakov, « La grande sécheresse », (Великая сушь, 1979), p. 104-116, trad. Ilya Iskhakov

Rouslan Sagabalian, « La vente aux enchères », (Аукцион, 1978, d'après un original arménien), p. 116-122, trad. Varvara Mikhalkova

Valentina Soloviova, « La station intermédiaire », p. 123-135, (Промежуточная станция, 1984), trad. Varvara Mikhalkova

Marietta Tchoudakova, « Un vieux bien tranquille », p. 138-141, (Тихий старик, 1978), trad. Harald Lusternik

Vladimir Zaïats, « Les temponautes », p. 142-151, ( ?, ?), trad. Varvara Mikhalkova

Valéri Rodionov, « Constantin Feoktistov : vers les étoiles de mes rêves », p. 152-159 (interview d'un cosmonaute)

Vladimir Gakov, « Les orbites de Maleevka », p. 162-170 (article)

Eremei Parnov, « La science-fiction contre le délire nucléaire », p. 171-176 (opinion)

http://www.russkaya-fantastika.eu/aut-jeremie-parnov/

Lioudimila Ovsiannikova, « La machine du bonheur », p. 178-181 (bilingue) (Машина счастья, 1984), trad. V. M. (seul texte connu de l'auteur)

Le résultat obtenu par cette prise de risque éditoriale est évidemment très inégal. La nouvelle d'Astakkova est un plaidoyer anti-avortement assez plat ; le texte de Viatcheslav Rybakov ne permet pas encore de voir en-lui le grand auteur qu'il deviendra par la suite. Reste de forts beaux essais, avec les textes de Kozinets, Babenko, Pokrovski (repris dans Dimension URSS), Soloviova (idem), et quelques pochades humoristes comme la nouvelle de l'Arménien Sagabalian ou le pamphlet des époux Loukine, qui montre une voix mystérieuse s'adresser aux puissants de ce monde en les traitant de tous les noms, plus grossiers les uns que les autres, une voix qui serait l'expression de l'inconscient collectif populaire.

Même si donc ce sommaire est inégal, il n'en reste pas moins qu'on peut constater la grande qualité d'écriture des nouvelles. Ces « jeunes » sont de vrais écrivains, et non simplement, comme ça a pu l'être par le passé dans la SF soviétique, des grattes-papier avec des idées. Pourtant, nombre de ces auteurs verront leur carrière s'arrêter au lendemain de la chûte de l'URSS. Et certain parfois (Ovsiannikova ou le cosmonaute Glazkov) n'ont même écrit qu'un seul texte.


1986

L'année 1986 confirme l'orientation de 1985 : pas de SF ni de fantastique au sommaire des numéros normaux, mais un excellent numéro spécial :

1986


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Numéro spécial SF

Eremei Parnov, « Paix sous les étoiles et non 'guerre des étoiles' », p. 3-4 (opinion)

Arkadi et Boris Strougatski, « Cinq cuillères d'élixir – scénario de film », p. 5-44, (Пять ложек эликсира, 1985), trad. Ilya Iskhakov

Entretien avec Arkadi Strougatski, p. 44-48

Dmitri Bilenkine, « Appâts terrestres. Brève relation d'un événement fantastique », p. 49-80, (Земные приманки, 1974), trad. Varvara Mikhalkova

Entretien avec Dmitri Bilenkine, p. 80-85.

Kir Boulytchev, « La robe blanche de Cendrillon », p. 86-145, (Белое платье Золушки, 1980), trad. Alexandre Karkovski

Entretien avec Kir Boulytchev, p. 145-148

Vladimir Mikhanovski, « Le premier contact », p. 149-177, (Первый контакт, 1985), trad. F. Roussak

Entretien avec Vladimir Mikhanovski, p. 177-180.

Alexandre Alexandrov, « La littérature d'anticipation : maturité ou vieillesse ? », p. 181-185 (article)

Peu de textes, donc, mais, à l'inverse du numéro précédent, que des grandes plumes. Et les nouvelles publiées sont fort longues. Les Strougatski reviennent, à nouveau avec un scénario. Ce travail original (non basé sur un roman préexistant), teste la capacité de résistance d'un honnête homme à qui l'on propose l'immortalité. Du grand Strougatski de la dernière période, très humain, et prenant place dans le monde actuel.

La nouvelle de Dmitri Bilenkine pose une ambiance magnifique : un peu partout dans le monde, on observe la présence de mystérieux oiseaux noirs, en vols innombrables. Et là où ils se posent, l'énergie électrique disparaît. Ces oiseaux viennent bien entendu d'ailleurs, de l'espace. Malheureusement, la fin parachutée du récit n'est pas à la hauteur.

On ne peut par contre dire que du bien de la nouvelle de Kir Boulytchev (que nous reprendrons dans une nouvelle traduction, intégrale, chez Rivière Blanche) : tous les ingrédients sont là pour faire un bon récit populaire : aventure, amour, mystère. Boulytchev sait enchanter son lecteur.

On ne peut malheureusement pas en dire autant de Vladimir Mikhanovski. Même si son texte montre de solides qualités d'écriture, le thème abordé (là encore une histoire de premier contact, dans l'espace, entre un vaisseau terrien sur le retour et une mystérieuse civilisation), est traité de façon très maladroite, presque didactique : on retrouve là tous les travers de la SF soviétique classique.


A suivre...

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