18/08/2010

L'Univers du Midi - 5 - Un Gars de l'enfer

Initialement publié en en 1974 dans la revue Avrora, le roman Un Gars de l'enfer (Парень из преисподней), n'aura ensuite connu d'édition en volume indépendant qu'à partir de 2003 : il aura auparavant été systématiquement intégré à des recueils ou des anthologies.


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Il est vrai qu'il est souvent considéré comme mineur dans la carrière des auteurs. Pourtant, il fournit nombre de clés pour la compréhension de l'Univers du Midi, de même qu'il se pose en suite directe de L'Île habitée, non qu'il en reprenne l'histoire en tant que telle (les deux récits n'ont aucun éléments communs), mais la philosophie.

Dans L'Île habitée, il était question d'un travail de « progression », même si le terme n'est pas encore employé (il ne le sera réellement qu'à partir du Scarabée dans la fourmilière), autrement dit, de tentatives de faire évoluer un monde sinistré par la guerre dans le bon sens. Un Gars de l'enfer nous montre l'envers du décor, sa trame étant sous-tendue par le travail d'un « progresseur », Korneï, sur un monde dont la civilisation est celle de notre XXe siècle, un monde en guerre. Là, il sauve un peu par hasard un membre d'un unité d'élite, blessé à mort, et l'emmène sur Terre - on reprend-là, mais d'une manière totalement différente l'idée de Tentative de fuite. Et notre brave soldat devra faire l'apprentissage de la « civilisation ». Décontenancé par une société qui lui semble sans structure précise, il préfèrera en rester à son statut de soldat.

 

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Un Gars de l'enfer nous offre d'abord une belle description de ce qu'est devenu l'Univers du Midi environ 80 ans après les événements racontés par Les Revenants des étoiles. Sans doute du fait de l'expansion de l'Humanité dans l'espace, la Terre semble étonnement vide, presque semblable à ce monde qu'Isaac Asimov décrivait dans Face aux feux du soleil : l'immensité de la place disponible, et la faculté qu'on maintenant les gens de pouvoir se déplacer instantanément à l'aide de « zéro-cabines » (la « physique zéro » des Strougatski permet la téléportation) font que les maisons, vastes et luxueuses (Korneï dispose chez lui d'un véritable musée) sont aussi très distantes les unes des autres. De ce fait aussi, les fameuses routes automotrices décrites dans Les Revenants des étoiles, sont tombées en désuétude. Gigantesques il y a encore quelques décennies, elles font maintenant moins de 20 m de large, se sont figées et ne servent plus. Ils démontrent ainsi, par ce genre de petits détails, que leur univers utopique n'est pas statique, qu'il peut évoluer dans le temps.

Mais l'intérêt principal du roman reste dans son personnage central : le soldat. Un soldat appartenant à une unité d'élite, méprisant les civils et les soldats de l'armée régulière, véritable fanatique adorant le duc pour lequel il combat, machine de guerre impossible à convertir à la paix. Ce soldat s'appelle Gag. Un nom qui sonne bien sûr ridicule en français, mais qui n'est pas sans rappeler celui de Gaï Gal, l'ami de Maxime Kamerer dans L'Île habitée, et dont il pourrait être le frère jumeau ! La planète ici présentée n'est pas Sarakch, mais elle aurait sans problème pu l'être. Dans L'Île habitée, Gaï retrouve ses facultés de jugement lorsqu'il est éloigné des rayons qui emprisonnent son esprit. Mais comment éloigner Gag de son endoctrinement, qui remonte à son enfance ?

Les frères Strougatski n'aiment ni les militaires professionnels, ni la guerre, et leur dégoût de tout cela transparaît dans ce court récit, qui se lit d'une traite : les soldats sont finalement irrécupérables, et l'on pourra appliquer à Gag la fameuse citation de Jonathan Swift : «Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence : "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé".» Notre homme ne sera heureux que lorsqu'il replongera dans la guerre.

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