10/10/2010

Abraham Tertz (Andreï Siniavski) - Lioubimov

Toute intéressante qu'elle puisse être, la littérature clandestine ou de dissidence soviétique pose problème. Ou bien elle est magnifique, mais triste et bouleversante, nous contant le destin d'hommes et de femmes boyés par un système déshumanisés, ou bien elle s'essaie à la satire et dans ce cas se révèle souvent datée, voire ennuyeuse lorsque l'humour ne passe pas auprès du lecteur francophone, faute de références culturelles suffisantes.

Force est de reconnaître que le roman Lioubimov, d'Abraham Tertz, alias Andreï Siniavski, bien qu'entrant dans cette deuxième catégorie, n'est ni ennuyeux, ni vraiment daté.

 

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Andreï Siniavski est bien connu en France du fait du fameux procès dont il fut l'accusé, avec Youli Daniel (Nicolaï Arjak), en 1966. Siniavski est alors déjà un critique bien connu en Union Soviétique. Il est d'ailleurs l'auteur d'un article qui a fait date sur la Science Fiction (disponible ici, en russe), publié en 1960 et dans lequel il revendique la réapparition de fantastique, de merveilleux, au sein du genre, appelant à rejeter la prose réaliste qui était la seule à avoir droit de cité sous Staline (un courant dont l'un des principaux auteurs était Vladimir Nemtsov).

A partir de 1956, il commence à faire publier en France des nouvelles, sous le pseudonyme d'Abram (Abraham) Tertz, textes qui seront par la suite traduits dans le recueil Le Verglas (1963, Paris, Plon). S'ensuivra le roman Lioubimov, publié en 1966 en français chez Julliard.

Lioubimov est une petite ville banale d'URSS, tellement banale qu'elle n'a rien pour elle, et que tout le monde l'ignore. Elle reste à l'écart de tout. Un jour, lors d'une fête municipale, le secrétaire du Comité de la Ville prononce un discours particulièrement décousu, déclarant qu'il cède le pouvoir à Liona (Leonid) Tikhomirov, un obscur réparateur de vélos. Et sans coup férir, l'ensemble des habitants, d'abord surpris, accepte cette passation de pouvoir au profit d'un total inconnu.

Tikhomirov est en fait à l'origine de tout cela. Il a en effet découvert par hasard un ancien manuscrit contenant la traduction russe d'un traité indien sur le magnétisme. Et c'est à l'aide de ce "magnétisme" qu'il peut maintenant controler les esprits, s'imposant comme dictateur éclairé, pour le plus grand bienfait de l'humanité. Evidemment, le fait que ce paradis illusoire s'installe en plein coeur d'une utopie réalisée ne manque pas d'être cocasse. Evidemment aussi, les autorités vont réagir, et envoyer une colonne de soldats:

"La propagande ennemie a infecté vos collaborateurs. Votre devoir, lieutenant-colonel, est de renifler personnellement ce cul-là. Vous partirez pour Lioubimov avec une section. Quelques dizaines de jeunes gars, choisis parmi les miliciens. Point d'impair. Des manières civilisées. Chapeau, cravate, dîner au restaurant. Une promenade au grand air... Nos chers petits veulent goûter de la verdure... Pas de coups de pistolets avant la grande colique. Vous pouvez tout de même emporter une paire de mitraillettes, ça peut servir. Pincez sans bruit les Tikhomirov et autres gueulards. Rouvrez la prison. Rétablissez la liaison téléphonique avec N. Pas de répression, hein!... Ne cassez pas trop de bois. De la discipline. De la légalité. Autorisation de pincer les tétons des filles, mais plus bas, nenni. Pas de développement du culte de la personnalité. Je vous donne vingt-quatre heures pour cette désinfection. Et bonne chance!"

On appréciera le vocabulaire particulièrement bien étudié de la part de l'auteur pour ce discours: "pas de culte de la personnalité" (nous sommes sous Krouchtchev), "pas de répression" (mais on "pince" les leaders et on rouvre la prison, fermée par Tikhomirov), bref, des "manières civilisées" couvrant ce qui n'est ni plus ni moins qu'un comportement dictatorial.

Evidemment, ces braves miliciens seront repoussés, et sans mal, grâce au pouvoir hypnotique de Tikhomirov. Ce dernier, tout en se prétendant bienfaiteur de la population, ne s'en comporte pas moins comme un tyran. Il organise le travail dans la commune, et lorsqu'il donne ses ordres:

"La tête plus haute!... Le pas plus ferme!... Le sourire plus joyeux!... Rappelez-vous: personne ne vous contraint au travail! Vous seuls désirez dépasser le plan de 200 pour cent! Oui, oui, pas moins!... Votre poitrine se gonfle d'entrain, vos muscles deviennent infatigables. Vous brûlez d'aller au plus vite planter la pioche dans la glaise..."

Le lecteur comprend alors que ce qui est bien au coeur du propos, c'est la propagande. Le magnétisme de Tikhomirov, ce sont les affiches, la radio, la télévision soviétiques, tous ces organes vantant en permanence ce grand bonheur qu'est d'être soviétique, alors que le pays manque périodiquement de produits essentiels, et surtout est soumis à une absence totale de liberté. Le "magnétisme" de Tikhomirov conduit à faire croire à une vieille qu'elle mange de la pâte d'esturgeon, lorsqu'il s'agit de dentifrice, à faire croire aux gens qu'ils boivent du champagne à volonté, lorsqu'il s'agit d'eau de la rivière Lioubimovka... La propagande soviétique fait croire aux gens qu'ils vivent dans le seul système utopique sur terre. Ces mécanismes restent, en dépit des changements technologiques modernes, terriblement actuels.

On comprend bien alors pourquoi Siniavski fut donc arrêté en 1966, puis comdamné pour publication d'oeuvres anti-soviétiques à l'étranger. Il subit sept ans de bagne avant d'être exilé à Paris. Son procès aura marqué la fin du "dégel" littéraire en URSS.

Ce roman, curieusement absent encore de nos jours des bases de données de l'imaginaire russe et soviétique (comme la pourtant excellente Laboratoriya Fantastiki) a pourtant eu une descendance surprenante... avec le roman L'Île habitée, rédigé en 1968 par les frères Strougatski!

Chez les Strougatski, il est en effet à nouveau question d'une forme de magnétisme tenant lieu de propagande, avec ces fameuses tours émétrices qui contrôlent d'adhésion du peuple au pouvoir dictatorial des Pères Inconnus. Nous avions émis l'hypothèse il y a peu que les Strougatski aient pu s'inspirer d'oeuvres publiées en samizdat (il s'agissait de La Ferme des animaux d'Orwell, pour Il est difficile d'être un dieu). Avec ce roman, nous en aurions de nouveau la preuve. Mais alors que les Strougatski abandonnent toute forme d'humour, Siniavski, lui, aura préféré rester dans la droite ligne de la satire féroce à la Ilf et Petrov, et avec une réussite certaine. Lioubimov est effectivement très drôle.

 

Commentaires

Pas besoin d'imaginaire russe pour trouver tout ce qu'il faut de témoignages de cette époque longue et terrible : il suffit de lire Oleg Volkov : les ténèbres, Raymond Duguet : Un bagne en Russie rouge, Patrick Meney : Les mains coupées de la Taïga (éd. La Table Ronde, 1984), Iouri Tchirkov : c'était ainsi (édidtions des syrtes, et le fameux témoignage en deux volumes de Victor Kravchenko. Plus d'info sur le site Mirandoline.

Écrit par : Mirandoline | 10/10/2010

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Bien sûr que si que l'imaginaire est nécessaire... encore heureux même! Evidemment que les témoignages que vous citez sont importants, mais il n'aurait pas fallu qu'ils fussent seuls. Car ceux-ci parlent essentiellement des bagnes, des goulags, bref, ce que l'URSS a produit de pire au premier abord. Mais les oeuvres relevant de l'imaginaire ont leur propre utilité: celle de montrer ce que les simples gens (et non les dissidents ou prisonniers) ont eu à subir dans le quotidien. C'est tout l'intérêt de ces textes de Siniavski, ou encore de Zinoviev (même si "Les Hauteurs béantes" restent difficiles à lire de nos jours), ou même donc de certains romans des Strougatski ("Les Mutants du brouillard", alias "Les Vilains Cygnes"). Ceux-là ne parlent pas d'une prison physique, mais de la prison mentale, qui touchait tout le monde.

Écrit par : Patrice | 10/10/2010

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J'aime beaucoup votre commentaire, Patrice.
Bravo et merci pour ces remarques judicieuses.

Écrit par : Claudine Lenoir | 31/08/2013

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