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30/05/2011

Vladimir Obroutchev - La Plutonie

 

Vladimir Obroutchev (1863-1956) était un éminent géologue russe puis soviétique, célèbre pour avoir participé à de multiples expéditions en Sibérie et en Asie centrale. Il publia notamment entre 1935 et 1938 une monumentale Géologie de la Sibérie en trois volumes. Mais il est aussi l’un des pères de la science-fiction populaire russe, un de ceux qui, avec Alexandre Beliaev, vont être des continuateurs d’une certaine forme de roman scientifique « à la Jules Verne ».

IMGP0028.JPGSon premier roman, La Plutonie (plus exactement Plutonia, un voyage extraordinaire dans les profondeurs de la Terre – Плутония, Необычайное путешествие в недра Земли), écrit en 1915 mais publié seulement en 1926, est aussi le plus imaginatif.

En décembre 1913, un professeur de géologie de l’Université de Moscou, reçoit une lettre d’un total inconnu, Troukhanov, lui demandant de bien vouloir assister à une réunion organisée au début de l’année 1914 dans le but avoué de monter une expédition d’exploration d’une partie non étudiée de l’océan Arctique. Intrigué, notre homme s’y rend et se retrouve associé à une équipe comprenant aussi un zoologue, un météorologiste et un botaniste. La tâche officielle est de trouver une île ou au moins un archipel inconnu. En réalité, Troukhanov entend rechercher une mystérieuse ouverture qui permettrait d’accéder au cœur de la Terre. Car notre monde serait creux.

IMGP0031.JPGDe fait, notre équipe va bel et bien trouver une île, et sur elle, une sorte de gigantesque entonnoir, si grand qu’il permet de passer dans le monde inférieur sans que l’on s’en rende vraiment compte. Et cette plongée dans les profondeurs va littéralement leur permettre de remonter le temps. Ils vont ainsi rencontrer d’abord des animaux du Pléistocène (mammouths, rhinocéros laineux), puis des mammifères du Tertiaire, enfin des dinosaures...

La Plutonie reste de nos jours encore un roman bien agréable, un récit d’aventures scientifiques qui se lit vite et avec plaisir. Obroutchev écrit pour les enfants et les adolescents : il explique les choses d’une façon simple, limpide. Il évite cependant le piège d’un didactisme trop sec en multipliant les péripéties, créant une histoire sans grande surprise, mais dynamique. Pourtant, Obroutchev ne cache pas ses ambitions didactiques. Dans la préface française de 1954, il écrit : « Ce voyage est une fiction que j’ai créée pour faire connaître aux lecteurs la nature, la flore et la faune des ères géologiques révolues ».

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De fait, l’édition russe que nous avons, de 1937, s’achève sur une bibliographie sur la préhistoire de deux pages ! Dans la préface des premières éditions russes, l’auteur disait aussi avoir écrit ce roman en réponse au Monde perdu d’Arthur Conan Doyle (dont la première édition russe remonte à 1913), roman qu’il jugeait plein d’erreurs scientifiques. Mais l’influence, ouvertement revendiquée elle aussi, du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne est évidente ; et tout comme son illustre prédécesseur français, Obroutchev ne s’empêche pas un brin de fantaisie, en incluant à son monde des fourmis géantes (qui n’ont pourtant jamais existé). En définitive, Obroutchev réussit à réunir en un seul roman deux courants de l’imaginaire ancien : le récit de terre creuse et le roman préhistorique.

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Les amateurs de science-fiction ancienne, ou de récits d’aventure bien fait, pourront toujours donc se plonger avec bonheur dans La Plutonie.

 

Une lecture conjointe de Viktoriya et Patrice, basée sur l’édition russe de 1937 et l’édition en français publiée vers 1954, toutes deux richement illustrées.

Les illustrations insérées ici sont de E. A. Ibatchevoï et sont tirées de l’édition de 1937.

28/05/2011

Viktor Pelevine - Un Monde de cristal

 

De 1991 à 1996, Viktor Pelevine a publié plus de trente nouvelles. On peut de ce fait le qualifier d’auteur prolifique. De l’ensemble de ce corpus, seules six textes, qui composent le recueil Un Monde de cristal (Seuil, 1999), ont été traduits. Mais ne boudons pas notre plaisir : c’est déjà bien, étant donné qu’en France, les recueils de nouvelles sont réputés ne pas se vendre.

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D’autant plus que ces six textes sont finalement bien représentatifs de l’oeuvre de Pelevine, une oeuvre multiforme qui peut lorgner sur le fantastique classique, sur le surréalisme, sur le réalisme fantastique, bref, un inclassable, un trans-fictionnel dont le propos, souvent gorgé de références culturelles multiples, se double d’un véritable talent littéraire.

Ainsi, Un Monde de cristal (Хрустальный мир, 1991), nous invite à suivre la patrouille de deux hussard dans le Saint-Pétersbourg de 1917, juste avant la Révolution. Il fait nuit, les réverbères tranchent à peine dans la brume. Mais ce que vont voir nos deux soldats relève-t-il du surnaturel, ou de la cocaïne qu’ils sniffent sans mesure ? Ce très beau texte baigne dans une ambiance fantastique dans tous les sens du terme : Pelevine a l’art de mettre en place une ambiance particulière, de planter un décor qui finalement importe plus que les acteurs.

Le Tambourin de l’au-delà (en fait, Le Tambourin du monde supérieur, Бубен Верхнего мира – 1993 -, titre qui fait écho à une autre nouvelle, Le Tambourin du monde inférieur, non traduite), contraste immédiatement, par son ambiance plus réaliste, par son fantastique plus immédiat. Deux jeunes femmes, accompagnées d’une vieille chamane de Sibérie, se rendent en pleine forêt, en un endroit où, durant la Seconde Guerre mondiale, un avion allemand s’est écrasé avec ses occupants. Le réalisme de cette histoire tranche avec l’irréalisme du propos, et cette confrontation donne un texte d’une richesse pour le moins inattendue. Sans doute une des meilleurs nouvelles du recueil.

Milieu de partie (en fait Mittelspiel – en allemand dans le texte, Миттельшпиль, 1991), est construit un peu de la même manière, bien que sa fin, plongeant dans l’absurde, soit pour le moins déconcertante. Mais là encore Pelevine brille par son art de l’ambiance, ici celle des grands hôtels moscovites pour touristes et d’une classe particulière des gens qui y travaillent : les prostituées.

Nika (Ника, 1991), est un fantastique exercice de style. Mais avec qui donc vit le narrateur ? Une femme, ou une chatte ? Jusqu’au bout, il est permit de douter. Jusqu’au bout on peut être troublé par la sensualité dégagée par ce texte, qui, paradoxalement, est le plus réaliste de l’ensemble...

… Alors qu’on replonge, sans le savoir immédiatement, dans le fantastique le plus brut, avec Les Nouvelles du Népal (Вести из Непала, 1991), texte qui semble prendre place dans une étrange fabrique soviétique, dont on ne sait finalement pas trop ce qu’elle produit, tandis que l’héroïne est elle-même, paradoxalement, « ingénieur aux projets de rationalisation ». Du rationalisme, ici, on n’en trouvera peu avec cette nouvelle finalement dure, très dure.

Le seul échec de ce recueil est en définitive Le Réverbère bleu (Синий фонарь, 1991), que nous avons été incapables de comprendre. Fort heureusement, c’est aussi le plus court du lot, ce qui fait que la lecteur de l’ensemble n’en a pas été gâchée.

Six nouvelles, donc, six oeuvres de jeunesse, et au final un recueil qui vaut vraiment le détour. Bien que présentant des thèmes et des idées peu abordables, il est d’une facilité de lecture déconcertante. C’est peut-être à cela que l’on reconnaît les grands auteurs...

 

On notera pour finir que, comme un clin d’oeil, les deux recueils originaux qui contenaient ces nouvelles (en fait deux tomes d’un même recueil intitulé paru chez Terra en 1996) reprennent trait pour trait la maquette des livres de science-fiction édités par Detskaya Literatoura durant les deux dernières décennies de l’époque soviétique. Or il en est finalement beaucoup question, de cette époque, chez Pelevine.

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Une lecture de Patrice.

 

20/05/2011

Sortir de la Matrice

The Matrix des frères Wachowski (1999), est un film qui a assurément marqué son temps. Non pas par l'originalité de son scénario – pour quiconque possède un minimum de culture dans le domaine de la science-fiction, on ne peut guère dire qu'il soit surprenant –, mais plus par son esthétique. Il n'empêche que l'on multiplie à son sujet les accusations de plagiat, et, inversement, on cherche aussi régulièrement à donner à ce film la paternité de certains motifs narratifs ou de certains éléments graphiques quand celui n'a fait que les recycler. The Matrix est un peu, pour le cinéma de SF d'inspiration cyberpunk, ce qu'est Hypérion de Dan Simmons pour la littérature de space opera, à savoir la synthèse d'un genre. C'est ce que certains ne semblent pas avoir compris.

Dans un numéro récent, la revue Canadian Slavonic Papers (vol. LII, n°3-4, september-december 2010), a publié un article du suédois Mattias Ågren (doctorant à l'Institut de Slavistique de Stockholm), intitulé « In Pursuit of Neo: The Matrix in Contemporary Russian Novels ». L'auteur compte y démontrer l'influence qu'à eu le film sur trois romans russes contemporains, à savoir Le Livre sacré du loup-garou de Viktor Pelevine (Священная книга оборотня, 2004, Eksmo), La Glace de Vladimir Sorokine (Лёд, 2002, Ad Marginem), et enfin La Poupée d'Alissa Moun (Кукла, 2005, Emergency Exit Records), au travers d'allusions que feraient ces trois romans au film des frères Wachowski.

Il se trouve que cet article, sympathique sur le principe (les articles universitaires sur la science-fictions sont suffisamment rares pour être signalées), n'en est pas moins un condensé d'erreurs et d'approximations, qui témoignent d'une grande méconnaissance du genre.

 

Le premier problème que pose cet article tient déjà dans son corpus: pourquoi ces trois romans? Si l'on conçoit bien le lien entre l'oeuvre de Pelevine et celle de Sorokine, l'introduction d'Alissa Moun, auteur obscur et dont on ne peut pas dire que le roman ait été un immense succès (deux éditions ayant connu chacune un tirage de seulement 1000 exemplaires) laisse perplexe. De plus, avant de résumer ces romans, Mattias Ågren avance: « none of the works can, like the film, be categorized as Science Fiction (with the possible exception of The Doll), although there are fantastic elements in all three novels by Pelevin, Sorokin, and Mun » (p. 250).

C'est là un point très discutable. Évidemment, le roman de Pelevine ne relève pas de la SF: il s'agit d'un texte fantastique, avec loup-garous et antiques renardes chinoises; tout au plus pourrait-on l'intégrer dans ce genre d'apparition relativement récente qu'est la fantasy urbaine. Pour ce qui est de La Glace, nous sommes par contre bien dans une logique de science-fiction: notre monde n'est pas réel et Sorokine propose une nouvelle cosmogonie, qui serait la bonne. C'est une logique qui ne lui est pas propre. Qu'on songe à Créateur d'étoiles d'Olaf Stapledon, à Cette Hideuse puissance de C. S. Lewis ou, plus anciennement encore, à Star ou Ψ de Cassiopée de C.-I. Defontenay. Tous sont des romans de science-fiction, même s'ils ne sont pas « scientifiques » en soit. Quant à La Poupée, on tient avec ce roman une énième variation sur le thème des robots intelligents. Et si l'on veut faire l'historique du genre, on peut remonter à 1886 et L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam, pour retrouver le prototype de ces femmes synthétiques qu'on voudrait doter d'une âme.

 

The Matrix et La Poupée

 

Commençons donc par ce dernier roman. Celui-ci est doté d'une trame on ne peut plus basique. Une firme américaine commercialise une version civile de robots humanoïdes, féminine d'apparence. Ces robots sont évidemment des objets sexuels, mais sont aussi multi-usages, et surtout d'une servilité à toute épreuve envers le propriétaire. L'une d'entre ces machines, Linda, va cependant connaître un choc électrique, suivi d'un dysfonctionnement et de l'apparition de ce qui pourrait bien être une âme. Où se trouve l'influence de The Matrix là-dedans? En fait, nulle part, et l'auteur le dit lui-même: « Although it does not have many direct references to The Matrix on a textual level » (p. 257).

Kukla.jpgDu coup, Mattias Ågren en est réduit à se rabattre... sur la couverture du roman! Comme si une couverture faisait partie d'un roman, quand on sait que dans le milieu éditorial, l'auteur ne choisit pas la couverture que l'éditeur lui impose. Mais faisons semblant d'accepter l'argument: « There is a thinly veiled hint on the cover of the book, which is a pastiche of the movie posters promoting the films of the trilogy. It shows a half-naked girl (presumably Linda herself) posing in Red Square. Her black sunglasses and the greenish glow illuminating the title recall The Matrix, where everything has a more or less greenish tint » (p. 257). Et notre homme de comparer ensuite cela avec le personnage de Trinity. Mais si l'auteur avait pris la peine de compiler les sources du film, il serait tombé directement sur Ghost in the shell, film de Mamoru Oshii, sorti en 1995 (quatre ans avant The Matrix) et considéré maintenant comme un classique du cinéma cyberpunk. Que trouve-t-on sur son affiche? Une femme en grande partie nue et portant des lunettes noires. Et surtout cette teinte verte qui a tant plu aux frères Wachowski... Enfin et surtout, le thème de l'acquisition d'une âme par une machine anthropomorphe (ou non) est au coeur de Ghost in the shell (le 1 comme le 2, sorti en 2004), comme il l'est pour La Poupée, qui s'inspire vraisemblablement de ces deux films d'Oshii.

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Passons sur les autres arguments, qui donnent tout bonnement l'impression que l'auteur n'a tout simplement lu aucune autre histoire de robot.

 

The Matrix et La Glace

 

Plus compliqué est le cas de La Glace. Ici, Mattias Ågren procède par allusions plus ou moins forcées, ses arguments principaux se focalisant sur l' "image de l'homme" et "le monde vu comme une illusion". Commençons par le premier point puisqu'il contient une vraie erreur d'interprétation.

Sorokine glace.jpgL'argument développé par Mattias Ågren est d'ordre structurel. Dans The Matrix, l'Homme a créé la machine, puis la machine a évolué, puis la machine prit le contrôle, enfin la planète Terre devint l'Enfer.

Selon Ågren, dans La Glace, la Lumière primordiale créa l'Homme, puis l'humanité évolua, puis les humains prirent le contrôle, enfin la planète Terre devint l'Enfer.

La ressemblance entre les deux structures serait séduisante, si elle ne partait d'un constat faux. La cosmogonie développée dans La Glace par Sorokine dit en effet que la Lumière primordiale créa plusieurs milliers d'élus qui furent déchus, et le mode de déchéance choisi fut de les incarner, sans mémoire, au sein d'une humanité vivant sur la Terre, cette humanité et cette Terre étant créées tout exprès. Ce monde n'est donc pas un Enfer, mais une sorte de purgatoire, au sein duquel les élus doivent d'abord se reconnaître, et lorsqu'ils auront tous été identifiés, ils connaîtrons à nouveau la Lumière et le monde sera détruit. Nous sommes ici plus proche de cosmogonies de type gnostiques que du scénario de The Matrix, qui lui est un grand classique dans le genre lutte entre les hommes et les machines qu'ils ont créées.

Reste la question du monde comme illusion. Le monde est une illusion dans The Matrix, c'est un fait. Voilà un thème créé par Platon (le mythe de la caverne!) et largement usé par les auteurs de science-fiction (Simulacron 3 de Daniel Galouye, une bonne partie de l'oeuvre de Philip K. Dick, par exemple), ou même par les cinéastes (qu'on songe à Dark City d'Alex Proyas, sorti un an avant le film des Wachowski). L'est-il vraiment dans La Glace? Non. Il est sans âme, peuplé de machine de viande, mais il existe bel et bien. Il ne s'agit certainement pas d'une illusion.

 

The Matrix et Le Livre sacré du loup-garou

 

Avec Le Livre sacré du loup-garou, l'auteur tenait-là un vrai sujet d'étude, puisque Pelevine multiple sciemment les citations et allusions, non seulement à The Matrix, mais aussi à ce qui en dérive, notamment Animatrix. Cependant, Ågren reste très superficiel, se contentant le plus souvent de relever ces allusions et citations. Pelevine-Loup.jpg

Or Pelevine est tout de même un auteur difficile à manier. C'est un spécialiste, comme Sorokine, du collage d'éléments provenant de sources diverses, toujours bien senties – appelons ça « postmodernisme », si l'on veut. À la différence de Sorokine, plus intemporel, Pelevine s'efforce d'ancrer la plupart de ses oeuvres dans leur époque. Héros du début des années 2000, sa renarde et son loup-garou vont donc, comme tout le monde, voir et succomber à la mode de The Matrix. A Huli (pour reprendre la translittération choisie par les traducteurs chez Denoël), tout immortelle qu'elle soit, n'en est pas moins une jeune femme de son temps, presque aussi superficielle qu'une adolescente. Et dans ce contexte, citer, faire allusion à une oeuvre, ne signifie pas nécessairement être influencée par elle. De fait, en dehors de ces citations, rien finalement n'évoque The Matrix dans Le Livre sacré du loup-garou.

 

Il est toujours dangereux, lorsque l'on aborde les littératures de l'Imaginaire, de ne le faire que sur la base d'un corpus de textes trop limité, à l'exclusion de tout autre. La science-fiction, la fantasy, le fantastique, sont des littératures polymorphes qui se nourrissent perpétuellement d'elles-mêmes. Thèmes et motifs sont perpétuellement repris, remaniés, re-exploités, au point qu'il est souvent difficile, en dehors d'études de bibliophilie érudites, d'en retrouver l'origine. Finalement, dire que «I argue that references to The Matrix are made in order to benefit from the film’s eclectic mythological concepts and transpose them to the literary realm » relève de l'acrobatie, lorsqu'on n'est finalement pas certain que le film ait eu la moindre influence sur les trois romans en question.

 

Un article de Patrice