25/06/2011

Ivan Efremov - La Nébuleuse d'Andromède - Projet "Kosmoopera" 3

 

Venons-en donc à ce fameux roman, celui qui réellement donna vie à la science-fiction soviétique et russe moderne, La Nébuleuse d’Andromède (Туманность Андромеды, 1957), d’Ivan Efremov (1908-1972). Un fort gros roman (plus de 400 cent pages), alors que jusqu’ici Efremov (déjà mondialement célèbre en tant que paléontologue – il est par exemple le créateur du concept de « taphonomie ») s’étaient contenté de courts récits dans lesquels le fantastique n’occupait qu’une faible place, ainsi qu'un sympathique roman historique de moindre ampleur. Mieux encore : il se passe dans un très lointain futur, à la fois dans l’espace et sur la Terre. Tumanost1.jpg

Efremov entrelace tout d’abord deux récits fondamentalement différent : ce qui se passe à bord de la Tantra, un vaisseau d’exploration, envoyé vers une planète dont on a perdu le signal, et ce qui concerne Dar Veter, directeur des stations externes du Grand Anneau. Ces deux récits vont lui permettre de mettre en place son univers, son utopie.Tumanost2.jpg

Les aventures de la Tantra font plutôt classiques, en premier lieu : rencontre avec un monde mort, dont la civilisation a été tuée avant d’atteindre réellement l’âge spatial par l’énergie atomique, puis avec une étoile de fer, un résidu stellaire autour duquel gravite une planète à forte densité peuplée de créature dangereuse. Un temps en perdition, la Tantra, grâce à son courageux équipage, saura se tirer d’affaire. Ce premier récit, donc, est entrecoupé de passages prenant place sur Terre. Dar Veter est responsable des liaisons avec le Grand Anneau, vaste système de communication mis en place par les diverses civilisations de la galaxie. Mais Veter est aussi amoureux d’une femme qui elle, attend Erg Noor, le valeureux commandant de la Tantra. Il arrive aussi à la fin de ses années de service et souhaite, afin de changer totalement d’état d’esprit, occuper un poste plus physique, au point de demander un emploi dans des mines de grande profondeur. Mais un projet non-autorisé, une expérience de physique menée par son successeur, va bouleverser ses plans.Tumanost3.jpg

De la l’aventure pure et dure, pourra-t-on croire à la lecture de ce résumé ? Ce serait se tromper lourdement. Car l’ambition de Efremov est tout simplement de décrire une utopie, dans la plus pure tradition des utopies russes. Mieux, il décrit un univers.Tumanost4.jpg

Le Grand Anneau, d’abord. Un cercle de civilisations galactiques, qui s’échangent périodiquement des messages, porteurs de leurs histoires respectives. Les messages voyageant à la vitesse de la lumière, ils se doivent d’être relativement brefs et aussi descriptifs que possible, sachant de plus qu’en fonction des distances, ils seront reçus plusieurs dizaines, voir plusieurs centaines d’années plus tard. Ainsi les messages que Dar Veter reçoit sont déjà âgés de plusieurs centaines d’années, et lui-même sera vraisemblablement mort lorsque ceux qu’il envoie parviendront à leurs destinataires. Mais peu importe, car la culture du Grand Anneau est millénaire, et doté de son propre langage universel. « Grand Anneau », car elle ne pénètre pas au coeur de la galaxie, dont les étoiles, plus vieilles, sont porteuses de cultures dont les messages n’ont, malgré les millénaires écoulés, pas encore pu être déchiffrés tant ces mondes sont en avance.Tumanost5.jpg

Quand à ceux qui forment le Grand Anneau, tous ont un point commun : ils ont dépassé, au niveau civilisationnel, le stade de la possible autodestruction (par guerre ou catastrophe écologique), ce dépassement se faisant par une totale fusion de la population au sein d’un système harmonieux permettant l’épanouissement du corps et surtout de l’esprit. Un système dans lequel nul n’est supérieur à l’autre, et s’il reste quelques commandants ou responsables, c’est uniquement à des postes qui ne permettent pas la pluralité (sur les vaisseaux spatiaux, le commandant a par exemple la responsabilité de l’équipage endormi durant les voyages sur de trop longues distances). Autrement, toutes les décisions sont prises de façon collégiale.Tumanost6.jpg

L’univers longuement décrit par Efremov est fascinant, il faut bien l’avouer. Et certains éléments peuvent surprendre. Ainsi, invente-t-il presque le concept de décroissance économique :

« Véda voulut se mettre en liaison avec son équipe, mais aux fouilles il n’y avait pas de poste émetteur assez puissant. Depuis que nos ancêtres avaient compris la nocivité des émanations radio-actives et institué u régime strict, les émissions dirigées nécessitaient des appareils beaucoup plus complexes, surtout pour les échanges à grande distance. En outre, le nombre des stations avait nettement diminué ». Plutôt que de continuer à se servir du nucléaire, on diminue donc la consommation d’énergie. Le roman montrera toutefois que des centrales sont toujours actives, mais en des milieux peu sensibles à la pollution : les mines de très grande profondeur.

Notons tout de même que si Efremov est très prolixe sur l’économie, sur l’éducation, les sciences, il ne dit toutefois rien des moeurs, de la famille (qui semble être absente : si l’on voit des parents – du moins une mère –, on ne voit pas de couples-parents).Tumanost7ukrain.jpg

Mais cette richesse en description (le lecteur a même le droit à la visite d’une école) est aussi ce qui empêche le roman d’être pleinement satisfaisant de nos jours. La narration pèche par sa lenteur. Efremov aurait vraiment gagné en efficacité en étant parfois plus allusif, en se dotant d’un fil conducteur plus solide (une faculté qui parviendra à acquérir dans les romans qui suivront). Cela est bien dommage, car l’auteur déborde d’enthousiasme. On retrouve sous sa plume les descriptions naïves mais si charmante que l’on pouvait lire dans ses récits antérieurs. On peut d’autant plus les apprécier que jamais il ne fait de propagande pour le système soviétique d’alors, qu’il ne mentionne tout simplement pas, pas plus que Marx, Lénine – et certainement pas Staline. C’est à cet enthousiasme que l’on peut comprendre pourquoi la parution de ce roman, le premier dans son genre, fut perçu comme un véritable appel d’air, un souffle nouveau, par des millions de lecteurs. Efremov apportait ici du rêve.Tumanost8ukrain.jpg

 

En 1967, un film fut tiré du roman, film à gros budget mis en scène par Evgueni Cherstobitov, reprenant environ le premier tiers du livre. La suite ne fut par contre jamais tournée. C’est kitsch à souhait, mais toujours sympathique à voir. Le film est téléchargeable ici, et sinon visible sur Youtube .

En revanche, il n’existe pas à notre connaissance de sous-titrage français, et les sous-titres en anglais que l’on peut trouver sur internet sont mal synchronisés.

 

Le roman est aisément trouvable en français, non seulement parce qu’il existe quatre éditions anciennes, mais aussi parce qu’il a été réédité récemment :

La première édition, par les Editions en Langues Etrangères de Moscou, date des années 60, et c’est sans doute la plus belle, avec sa jaquette, sa reliure toilée et ses illustrations intérieures. Elle a connu au moins deux tirages.Nebuleuse1.jpg

En 1970, ce sont les éditions Rencontre qui l’intègrent à leur collection les « Chefs-d’oeuvre de la science-fiction », avec une préface de Jacques Bergier.

En 1979, les Editions de Moscou reprennent le texte, puis en 1988, les éditions Radouga, toujours à Moscou.

Enfin, en 2005, les éditions Eons l’ont réédité, cette fois-ci accompagné d’une nouvelle de Pierre Gévart.Nebuleuse4.jpg

Il s’agit à chaque fois de la même traduction, d’Harald Lusternik, qu’on a connu meilleur : le style en est souvent très lourd et le vocabulaire scientifique peu adapté. Les éditions Eons ont procédé à un dépoussiérage du texte (des coquilles sont présentes dès la première édition des années 1960), mais c’est au moins à une vraie révision qu’il aurait fallu procéder.

 

Les illustrations de cette note reprennent un choix d'éditions soviétiques, y compris deux traductions en ukrainien.

Une lecture de Patrice

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Commentaires

J'ai un excellent souvenir de la Nébuleuse d'Andromède, malgré sa traduction épouvantable. Cela fait quelque temps que je me demande s'il n'y a pas dedans une petite dose de Cosmisme russe.

Et sinon, avez vous lu L'heure du Taureau? Je cherche depuis longtemps cet ouvrage, mais impossible de mettre la main dessus. D'aprés les résumés que j'ai lu, il a l'air aussi intéressant.

Écrit par : bidibulle | 16/07/2011

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