03/07/2011

Viktor Nevinski - Sous un seul soleil - Projet "Kosmoopera" 5

 

On sait peu de choses de Viktor Nevinski (1929-1995). Professeur de physique à Leningrad, spécialiste en hydrodynamique (il a même écrit trois manuels sur cette discipline entre 1972 et 1980), il n’était pas écrivain professionnel et n’a publié, de 1962 à 1968, que trois textes, dont deux en collaboration. C’est du troisième, publié sous son seul nom, dont nous voudrions parler ici. Sous un seul soleil (Под одним солнцем, 1964), récit publié dans l’anthologie Dans le monde de l’Imaginaire et des aventures, que nous avions critiqué ici, est un petit roman que nous nous avions gardé de côté pour ce cycle de lectures. Petit, ce texte l’est par sa taille (110 pages), mais pas par son contenu, et à ce titre, il est assez étonnant qu’il n’ait été édité qu’une seule fois...

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Lors d’une expédition sur la Lune, une groupe de cosmonautes soviétiques découvre une mystérieuse obélisque, contenant elle-même un cylindre porteuse d’un message à la future humanité de la Terre. Ce message a été laissé par une expédition venue de Mars, il y a des millions d’années de cela. C’est le déchiffrement du texte du cylindre que le roman propose.

La planète Mars, il y a plus de 70 millions d’années. En fait, non pas Mars, mais Tserek, comme la nomment ses habitants. La civilisation de Mars, quoi que brillante, est mourante. L’ensemble de la population est sous la coupe d’une sorte d’oligarchie, et les gens semblent pris d’une forme d’apathie qui empêche tout progrès, qu’il soit social ou scientifique, d’autant plus que le pouvoir est tout puissant. La plupart des gens sont contraints à des travaux durs, pénibles, et ne se voient pas d’avenir ; bref, il s’agit-là d’une société qui n’est pas loin de ressembler à la Russie actuelle. Mais dans cette ambiance mortifère, un groupe de personnes conscientes de cet état décident de monter une expédition vers Arbinada, la Terre.

Nevinski nous offre alors le récit des préparatifs de cette expédition, sous la coupe d’un directeur dictatorial, et de son expérience, parfois tragique, sur la Terre des dinosaures.

A priori, présenté comme cela, Sous un seul soleil pourrait passer pour quelque chose de peu original : le prologue est évidemment inspiré de la nouvelle d’Arthur Clarke, La Sentinelle (publiée en Russie dès 1953 – c’est cette nouvelle qui a inspiré 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick). Le contexte de civilisation martienne moribonde vient sans doute d’Aelita d’Alexeï Tolstoï, qui lui donne pour caste dirigeante des ingénieurs. De fait, ce roman s’insère dans tout une série de textes stéréotypés d’exploration planétaire : nous avons parlé ici de Griada d’Alexandre Kolpakov et de Sur la Planète orange de Leonid Onochko. Mais Nevinski tranche parmi toute cette production médiocre. Et pas seulement parce qu’il inverse l’histoire (ce ne sont pas de braves cosmonautes terriens qui visitent Mars ou Vénus, mais des Martiens qui visitent la Terre). Cet auteur, déjà, est doté d’un bagage scientifique solide, et son roman peut aisément être qualifié de hard science. Ainsi lorsque nos braves Martiens arrivent sur la Terre au temps des dinosaures, pas question pour eux de trouver une humanité locale (et donc la sempiternelle jolie princesse qui aidera le valeureux héros soviétique). On note aussi d’autres détails originaux pour l’époque : ainsi l’air de la Terre est respirable pour les explorateurs. Pour autant, ils n’enlèvent pas leurs scaphandres et prennent soin de les décontaminer après chaque sortie, par peur des micro-organismes. Crédible scientifiquement, Sous un seul soleil n’est est pour autant pas lourd. Nevinski a du style, vif, créant un environnement que l’on peut d’autant plus sentir qu’il dote ses personnages d’une réelle épaisseur psychologique, ce que ses confrères de l’époque parviennent rarement à faire. Récit d’exploration, Sous un seul soleil est aussi et surtout la présentation d’une anti-utopie, d’une société sans-espoir, pas même celui d’une révolution.

Clairement, le court roman de Viktor Nevinski est hors-normes.

 

Une lecture de Viktoriya

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