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20/07/2011

Patrick Bergaud - L'univers des Strougatski

 

Continuons notre travail d’archivage d’interview et d’articles anciens avec cette étude de Patrick Bergaud, initialement parue dans le magazine France-URSS (n°160, juillet-août 1983, p. 38-40), car non seulement celle-ci est longue, détaillée, mais elle reste aussi pertinente près de trente ans plus tard. Elle en est donc d’autant plus intéressante qu’alors que les Strougatski était très publiés en France, les études, elles, étaient rares. Nous remercions donc de tout coeur Patrick Bergaud pour l’autorisation qu’il nous a donné à reproduire son texte !

 

L’univers des Strougatski

Patrick Bergaud

 

Un nom domine la science-fiction soviétique. Un nom avec deux prénoms : Arcadi et Boris Strougatski. Deux frères. L’un vit à Moscou, l’autre à Léningrad. Ils se retrouvent à mi-chemin pour écrire ensemble. De leur collaboration est née une bonne vingtaine de livres. On leur doit aussi le scénario de plusieurs films, dont le remarquable Stalker, réalisé par Andreï Tarkovski. Trois de leurs récits viennent de paraître en français dans une toute nouvelle collection. Ils méritent qu’on s’y attarde.

 

Tout a commencé par un pari. En 1956, un jeune linguiste – Arcadi – et un jeune mathématicien – Boris –, passionnés de récits d’anticipation, se plaignent de la médiocrité des auteurs soviétiques. « La critique est facile, leur répond-on. Mais essayez donc d’écrire vous-même. » Pari tenu, et, pour une bouteille de cognac, les deux frères écrivent leur première oeuvre, Le Pays des nuages pourpres. Surprise, elle est acceptée par un éditeur et, publiée, devient un succès. Coïncidence : c’est à la même époque (1957) que paraît le roman d’un autre grand nom de la science-fiction soviétique, La Nébuleuse d’Andromède, d’Ivan Efremov, que la plupart des auteurs contemporains reconnaissent comme leur maître, tandis que l’humanité entre dans l’ère cosmique avec le lancement du premier Spoutnik. Il n’en fallait pas plus pour que se décide la vocation des Strougatski. Bientôt, ils allaient faire de l’écriture leur profession et s’affirmer rapidement comme les leaders incontestés du genre en U.R.S.S.

Leurs premiers thèmes n’étaient guère originaux : exploration et domestication de l’espace, aventures de cosmonautes intrépides sur des planètes lointaines... Cependant, il apparaît très tôt chez eux une préoccupation qui sera au centre de toute leur oeuvre : les hommes et leur comportement lorsqu’ils se trouvent placés dans des circonstances exceptionnelles. Leurs héros ne sont pas des surhommes. Ce sont des gens ordinaires, comme vous et moi, mais qui sont confrontés à des situations extraordinaires. Les problèmes philosophiques ou moraux qu’ils ont à résoudre sont des problèmes majeurs de notre temps. Souvent, nous préférons les éluder ou leur apporter une réponse toute théorique. Les personnages des Strougatski sont contraints, eux, par la vie même, de les résoudre concrètement.

Le succès de leurs romans tient sans doute en grande partie à cela. Ils écrivent moins sur l’avenir que sur le présent. Certes, leurs oeuvres se situent dans un futur plus ou moins lointain, on y retrouve tous les ingrédients et les gadgets de la science-fiction traditionnelle, mais les questions qu’elles soulèvent sont bien des questions de notre temps. « La science-fiction, expliquent-ils, est d’abord de la littérature, c’est-à-dire l’analyse littéraire de la société contemporaine. Elle est un instrument idéal permettant d’aborder les problèmes les plus importants de notre époque. Nous traitons de problèmes d’actualité projetés sur l’avenir. » On pourrait aussi bien dire que c’est l’avenir qui fait irruption dans le présent, nous obligeant à nous regarder d’un autre oeil, nous-mêmes et le monde qui nous entoure.

L’avenir qu’ils nous décrivent n’est pas toujours radieux, loin s’en faut. S’ils font profession de foi d’humanisme, s’ils affirment leur « volonté de paix, de bonheur et de perfection de l’humanité », les frères Strougatski n’en demeurent pas moins réalistes. Ce qui teinte leur oeuvre d’un certain pessimisme, à moins qu’il ne s’agisse simplement de lucidité. Dans le futur qu’ils dépeignent, les sciences et les techniques ont accompli des progrès considérables, mais la nature humaine n’a guère évolué en conséquence. Il se trouve certes quelques êtres d’exception, comme placés là pour montrer le chemin, mais la lâcheté et la médiocrité demeurent le lot du plus grand nombre. Les situations conflictuelles naissent de ce que les hommes abordent les problèmes cruciaux de l’avenir avec des mentalités proches du paléolithique. Pourtant, les Strougatski ne condamnent pas les faiblesses de leurs contemporains du futur. Ils constatent, laissant la porte ouverte à une évolution des consciences. En cela, ils gardent toujours une certaine dose d’optimisme. Au demeurant, le grand intérêt de leurs oeuvres réside dans le fait qu’elles ne sont jamais univoques. Elles offrent au contraire plusieurs niveaux de lecture et d’interprétation qui en font toute une richesse.Strougatski7.jpg

Les trois romans qui viennent de paraître illustrent bien le propos des frères Strougatski. Le premier en date, L’Arc-en-ciel lointain, a été publié en U.R.S.S. En 1963. Il nous décrit une planète servant de terrain d’expérimentation pour physiciens et, de ce fait, régulièrement dévastée par des « vagues noires » qui détruisent tout sur leur passage. Le phénomène est habituellement limité et maîtrisé. Jusqu’au jour où la vague prend une autre forme. Cette fois, rien ne l’arrêtera, la planète entière est condamnée et tous ses habitants avec elle. Il faut donc partir, mais, ce jour-là, seul un vaisseau de fret se trouve sur l’Arc-en-ciel et les places sont limitées. Il faut alors choisir qui sera évacué. Les savants qui seuls pourront transmettre les résultats de leurs travaux, peut-être décisifs pour l’avenir de l’humanité ? Ou bien les enfants qui ne sont pour rien dans tout cela et qui ont encore toute la vie à découvrir ? La réponse semble aller de soi. Tout le savoir du monde vaut-il la vie d’un seul enfant ? Pourtant, personne ne veut prendre la responsabilité de la décision. En définitive, ce sont bien les enfants qui partiront. Mais ils ne devront leur salut ni au conseil des sages qui gouverne la planète, ni à la population réunie dans la capitale. C’est un homme seul, le commandant du vaisseau spatial, qui les fera embarquer, avant même que les autres aient pu en discuter, leur évitant ainsi un choix que personne ne voulait assumer. Quant aux physiciens, ils se montraient prêts, par la voix de leur chef, à sacrifier les enfants. Au nom de la science.

 

Contre tous les obscurantismesStrougatski10.jpg

 

La question de la responsabilité du savant devant ses recherches est abordée d’une toute autre façon dans un récit fantastique, daté de 1976, Un Milliard d’années avant la fin du monde. Cinq chercheurs sont sur le point de faire une importante découverte, chacun dans son domaine, sans lien aucun avec les autres. C’est là que commence leur cauchemar. Chaque fois qu’ils veulent reprendre leur travail, ils se trouvent confrontés à une force mystérieuse qui semble vouloir à tout prix interrompre leurs recherches. Les manifestations de cette force sont anodines au début, mais vite ils conçoivent que rien ne l’arrêtera, jusqu’à les anéantir s’il le faut. D’abord, ils se réunissent, tentant de comprendre. D’où vient cette force ? Ont-ils attenté aux lois de la nature ? Se sont-ils mis en opposition avec l’univers ? Leurs découvertes menacent-elles la suprématie d’une civilisation extra-terrestre ? Ou bien encore s’agit-il du Conseil des Neuf, cette mythique assemblé de sages qui veille au destin de l’humanité ? La question, au demeurant sans importance pratique, restera ouverte. Ce qui intéresse les Strougatski, c’est la réaction de ces hommes face au choix moral qui leur est imposé. Un savant qui se respecte peut-il renoncer à ses travaux, même si leur poursuite est rendue de plus en plus difficile ? Pourtant, l’un après l’autre, ils abandonneront, par lâcheté, par fatalisme ou par souci de préserver leur famille. Un seul continuera, envers et contre tout. « Se battre contre les lois de la nature est bête, déclare-t-il. Capituler devant une loi de la nature est honteux. On doit étudier les lois de la nature et, ensuite, les utiliser. Voilà l’unique approche possible. » Il y a là un aspect essentiel de l’oeuvre des Strougatski. Un Milliard d’années... est bien sûr un roman sur la quête difficile de la vérité scientifique, contre tous les obscurantismes. C’est aussi un appel plus large à ne pas baisser les bras, à ne jamais se laisser décourager. Dans la vie, expliquent les auteurs « il y a des problèmes compliqués, voire dangereux. Dans ce roman, nous avons poussé ses problèmes à l’extrême en aggravant fantastiquement la situation. Non pour faire peur, mais pour convaincre : ‘il faut ramer, on peut ramer même si tout l’univers est contre soi’. Et si l’on jette les rames et reste les bras croisés, la fin est imminente. Seulement, il ne faut pas se cacher la tête sous l’oreiller et faire semblant de ne pas voir les problèmes. C’est de la lâcheté. Il ne faut pas non plus minimiser le danger. Il faut regarder les problèmes en face, honnêtement, courageusement, et raisonnablement. Et tenter de les surmonter. »

 

Penser n’est pas une distractionStrougatski9.jpg

 

Le plus récent des trois récits, Le Scarabée dans la fourmilière, paru en U.R.S.S. En 1980, est aussi le plus ambigu. C’est à première vue l’histoire d’une chasse à l’homme, une sorte de roman policier des siècles futurs. Mais l’ambiguïté réside dans le fait qu’on peut le lire de deux façons : pour schématiser, du point de vue des chasseurs (celui du narrateur dans le livre) ou du point de vue de la victime. A l’origine, une expédition spatiale découvre un sarcophage contenant treize embryons humains dont le développement a été arrêté. Que sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi ont-ils été placés là ? Nul ne sait. Ramenés sur Terre, ils sont réactivés et donnent naissance à treize enfants qui, devenus adultes, mèneront une existence « normale », ignorant leur origine.

Lorsque commence le récit, nous apprenons que l’un d’eux, Abalkine, a disparu de la planète où il se trouvait en mission, peu après la mort du médecin chargé de le contrôler. Responsable ou non de cette mort, il apparaît alors aux yeux du Comcone, l’organisme chargé de la sécurité de la Terre, comme une menace potentielle qu’il faut à tout prix éliminer. La chasse commence, au terme de laquelle l’homme sera abattu par le chef des services de sécurité en personne. Ce dernier nous est décrit comme un humaniste, élevé dans l’idée que l’homme est la valeur suprême. Il n’en tirera pas moins sans hésiter, persuadé que son devoir et les circonstances le commandent.

Pour lui, responsable de la sécurité de milliards d’être humains, le danger est partout. Il peut venir de l’espace, d’une intelligence cosmique étrangère, ni bonne ni mauvaise, mais vivant selon ses propres lois, différentes des nôtres. Il peut se cristalliser en la personne de cet Abalkine, peut-être « programmé » à son insu par une puissance inconnue dans un dessein qui nous échappe. Dès lors, il menace la tranquillité de l’humanité et doit être abattu. On retrouve ici, sous une autre forme, la problématique dostoïevskienne du prix du sang d’un innocent face à l’avenir de l’humanité.

Mais les auteurs suggèrent que les choses ne sont pas aussi simples. Si on relit leur roman en se plaçant du point de vue d’Abalkine, on plonge dans un univers kafkaïen. Voici un homme qui ignore tout de ses origines, qui n’a pas conscience des forces qui le font agir, qui se sait poursuivi, traqué, sans en connaître la raison et qui mourra sans en avoir rien appris, peut-être seulement victime de son désir d’élucider le sens de sa destinée. Car, après tout, rien ne prouve que ce fameux « programme » n’ait d’autre existence que dans l’imagination des responsables de la sécurité. Abalkine est pourchassé puis tué sans savoir qu’il représente un danger réel, uniquement parce qu’il s’est montré différent, parce qu’à un moment de sa vie il ne s’est pas comporté selon les normes communément admises. Les exemples ne manquent malheureusement pas de par le monde pour nous convaincre qu’il ne s’agit pas d’une simple vue de l’esprit.

Avec Le Scarabée... les frères Strougatski nous ont donné une de leurs oeuvres les plus riches. Comme toujours, ils n’apportent pas de solution toute faite, définitive. Ils nous obligent, à travers le prisme de la fiction, à réfléchir autrement sur la réalité. Selon la formule d’un de leurs personnages, « penser n’est pas une distraction, c’est un devoir ».

A ce devoir, nul ne saurait se soustraire...

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