31/08/2011

Kir Boulytchev - Celui qui prédit le passé

 

De 1994 à 1996, Kir Boulytchev se lança dans l'écriture d'un nouveau cycle de romans et nouvelles d'aventures, celui de l'InterGPol (pour Interpol Galactique) ou cycle de Kora, du nom de son héroïne principale. Des enquêtes policières, prenant corps en six novella et deux romans. Nous avons jeté notre dévolu sur un des recueils de trois novella, Celui qui prédit le passé (Предсказатель прошлого), originellement paru à Minsk en 1994 chez Art Design.

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Dans la peau d'une poule (В куриной шкуре)

Kora Orbat est un super-agent de la police galactique (InterGPol). Elle est envoyée un jour sur une planète nommée Dil-li : un savant archéologue vient d'y être assassiné. Lorsqu'elle arrive à l'astroport de ce monde, une explosion se produit, et Kora se réveille à l'hôpital.

Elle retrouve peu à peu ses souvenirs, et se rend compte que son corps est celui d'une poule géante. Son docteur lui explique que lors de l'explosion, seul son cerveau a pu être sauvé, et comme aucun corps n'était disponible, les médecins ont choisi une poule. Il s'agit en réalité du corps de la femme de l'archéologue assassiné, lequel vient de la planète Ksero, un monde dont les habitants sont comme des poules de grande taille. Kora veut reprendre cependant sa mission, mais le docteur l'informe qu'elle porte des petits. Choquée, elle tente de faire son travail.

 

Celui qui prédit le passé (Предсказатель прошлого)

Sur une planète nommée New-Galieni, l'empereur local a été assassiné, avec des brochettes ! La police galactique envoie Kora Orbat. Cette affaire semble bien complexe car le pouvoir est tombé entre les mains du neveu de l'empereur, et tout le monde le soupçonne du meurtre, malgré ses dénégations. La police demande alors à Kora de jouer le rôle d'une femme stupide, de faire l'âne pour avoir du son. Elle est vite invitée par le nouvel empereur, un homme rusé, despotique. Et lorsqu'elle a l'occasion d'examiner les lieux du crime, elle se rend compte que la pièce où l'on a retrouvé le corps était fermée de l'intérieur... Des opposants lui conseillent alors d'entrer en contact avec un homme qui prédit le passé.

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Le dernier dragon (Последние драконы)

La fierté de la planète Liondor sont les dragons. Six dragons. Mais ils disparaissent, les uns après les autres, sans que l'on sache comment cela se passe. La police galactique envoie donc Kora Orbat. Liondor est une planète très pauvre, la corruption y est terrible et la population en vient à voler la nourriture de ces animaux. Très vite, Kora se rend compte que personne ne semble lui dire la vérité sur l'état des choses, y compris la personne chargée de nourrir les dragons et sa fille, dont elle fait la connaissance.

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Voilà trois textes bien simples, qui se lisent d'une traite. On a régulièrement écrit que Kora Orbat pouvait être une Alice « adulte ». Adulte, certes, mais qui ne pousse pas pour autant à la réflexion (même si l'on peut relever, notamment dans le dernier texte, quelques éléments de critique évidents concernant la société russe du début des années 90). Les aventures de Kora Orbat, cumulant les passages humoristiques, voire carrément loufoques (ce qu'expriment bien les illustrations) sont faites pour la détente. Et en ce sens leur but est atteint et on ne leur en demandera pas plus.

 

Une lecture de Viktoriya

 

Cette note n'entre pas dans le projet « Kosmoopera », du fait qu'il s'agit de SF russe moderne, et non plus de SF soviétique, mais elle intègre le défi Summer Star Wars.

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30/08/2011

Tim Skorenko - Le Jardin de Jérôme Bosch

 

Tim Skorenko est un personnage curieux. On ne croirait pas, avec son allure de poète romantique anglais, qu'il a travaillé plusieurs années dans une usine de construction automobile à Minsk avant, en 2009, d'émigrer à Moscou pour intégrer la rédaction de plusieurs revues de mécanique!

Skorenko, donc d'origine biélorusse, a pourtant plus d'une corde à son arc. Il est par exemple auteur-compositeur-interprète, un barde pour reprendre la terminologie russe, à savoir un poète qui s'accompagne à la guitare, à la manière d'un Vissotski (il a d'ailleurs mis la quasi totalité de ses albums en ligne sur son site personnel).

Mais il est aussi écrivain, auteur d'une vingtaine de nouvelles pour moitié publiées dans les revues professionnelles de SF, autrement là encore sur son propre site, mais aussi de trois romans, dont le dernier en date Le Jardin de Jérôme Bosch (Сад Иеронима Босха, 2010, Snejniï Kom) s'est vu décerner, cette année, l'Escargot de Bronze par Boris Strougatski. Et pour tout cela il a reçu cette année le prix d'encouragement à l'Eurocon de Stockholm. Raison de plus pour jeter un oeil à ce roman.Skorenko.jpg

Jeremy L. Smith est américain. Tel que le narrateur du Jardin de Jérôme Bosch le décrit, il est un digne représentant de la société actuelle. Il n'est ni sage, ni gourou. Il est né d'une famille américaine atypique : sa mère était une prostituée, son père est inconnu. Jeremy n'est pas allé à l'école, et toute sa vie n'est que beuveries, bagarres, débauche. Un jour, dans un bar, lors d'une fiesa, il parie avec une des ses connaissances qu'il peut embrasser le front du pape Benoît XX. Jeremy ne sait pas où se trouve le pape mais il devine que c'est en Europe. Il prend donc un bateau et, quelques heures plus tard, il tue un des passagers, enfile ses vêtements, prend ses papiers et son argent et descend en France où il fait de l'auto-stop pour arriver jusqu'à Rome. Là, il rencontre une jeune femme, Una Ralti. Il couche avec elle puis va au Vatican. Une fois arrivé sur la Place Saint-Pierre il voit beaucoup de monde et on lui explique que le pape est mort et c'est le jour de son enterrement. Mais comme Jeremy a parié, il se faufile vers le cercueil du défunt souverain pontife dont il baise le font. A ce moment-là, le pape renaît et se lève. Ce sera le premier des miracles de Jeremy. La police l'attrape Jeremy et le place dans une chambre de sûreté. Le cardinal Spirokki arrive au commissariat et emmène Jeremy à la résidence papale. Le but de Spirokki est de faire de l'Américain un Messie, et donc d'enrichir l'Eglise. Les meilleurs psychologues et spécialistes travaillent avec Jeremy. Ils essayent de le rééduquer, de lui inculquer de bonnes manières, de faire de lui un vrai ecclésiastique, de lui apprendre à prononcer des discours religieux. Jeremy doit faire et dire ce que le cardinal Spirokki lui ordonne. Entre-temps, la nouvelle sur l'apparition d'un nouveau Messie se répand dans le monde et des foules d'admirateurs se précipitent à Rome pour voir et entendre la personne qui sait faire des choses miraculeuses. En même temps, on diffuse à la télévision des séances durant lesquelles le Messie guérit des malades : il met sa main sur la tête de l'un d'eux et celui-ci se rétablit sous les yeux de tout le monde. Partout où va Jeremy, il est toujours accompagné du cardinal Spirokki, de quelques gardes du corps et d'un inconnu nommé Terrence O'Leary.

 

Les histoires de Messies venus sur terre sont bien fréquentes en littérature. Tim Skorenko n'est pas le premier dans ce domaine mais son Messie, « un simple Américain » ne ressemble pas du tout au Christ. Jeremy est une canaille, il est agressif, méchant, borné. Il peut mettre sa morve dans les salades qu'on sert aux clients dans des restaurant, pire il peut pousser des gens sous des voitures juste pour voir comment ils périssent. Sa vie change complètement après son arrivée à Rome où il embrasse le front du pape mort. Il l'a fait juste par défi. Et tout à coup, le pape renaît. Jeremy devient un Messie. Et puis, des miracles, des guérissons, la manne, la propagation de la nouvelle foi, l'apparition de la « Smithologie », etc. Et les ecclésiatiques qui, bien sûr, profitent de cela.

Présenté comme cela, le roman de Skorenko semble bien psychédélique ; de fait le personnage de Terrence O'Leary pourrait bien être une allusion à peine voilée à l'un des papes de la contre-culture américaine des années 70, Timothy Leary. Tim Skorenko partage plus que son prénom avec Leary, et ça n'est pas pour rien si certains lecteurs dans leurs commentaires l'ont comparé à Chuck Palahniuk. Il aime aussi Cronenberg, Jeffrey Ford, et lit volontiers leurs pendants russes comme Vladimir Sorokine. Et donc sous une forme souvent crue – le narrateur ne lésine jamais sur les jurons pour parler de ses personnages – Skorenko a des choses à dire, il pose des questions.

Est-ce qu'un nouveau Messie, par exemple, pourrait être à la base un salaud, une personne bornée, un sadique ? Est-ce que le sentiment de toute-puissance, la responsabilisation, change l'homme ? Est-ce qu'il se sentira un jour comme un instrument dans la main de Dieu ou restera-t-il une marionnette bien dressée jusqu'à la fin de ses jours ? Comment réagira l'humanité à l'apparition d'un Sauveur incarné qui peut faire cesser les guerres, et réellement guérir les malades ? Autant de questions étranges, franchement folles, mais que Skorenko n'hésite pas à aborder de front, quitte à multiplier les références – ouvertes ou voilées – aux évangiles apocryphes, son ambition étant de décrire une humanité aussi riche, bigarrée et folle que dans le triptyque du Jardin des délices de Jérôme Bosch.

Ce roman se signale vraiment parmi la littérature russe contemporaine tout en ayant malgré tout quelques défauts – mineurs – : une narration parfois monotone, une comparaison fatigante entre la « Légende » officielle de Jeremy Smith et sa vie réelle. Mais tout cela pourtant n'est pas fait par hasard, tout est réfléchi. Etcela donne évidemment un roman qui ne peut pas plaire à tout le monde. Mais à nous, oui.

 

Une lecture de Viktoriya

28/08/2011

Gueorgui Gourevitch - L'Infra du Dragon - Projet "Kosmoopera" 13

 

Gueorgui Gourevitch (1917-1998) fut un des plus prolifiques auteurs de science-fiction soviétique : il aura en tout publié cinq romans et plus de soixante-dix nouvelles (nous avons déjà parlé de l'une d'elles ici). Rien ne le destinait pourtant à cela. Avant la seconde Guerre Mondiale, il avait entamé des études d'architecture, puis il fut mobilisé durant plusieurs années. Après l'armistice, il quitta l'armée, repris des études par correspondance et travailla comme ingénieur dans le bâtiment.

Son premier texte de science-fiction fut publié en 1946 : une simple histoire de sportifs qu'un produit miraculeux transformait en « hommes-fusées ». Il a en effet d'abord écrit des textes appartenant au genre de « l'Imaginaire à court terme », puisque seul ce genre pouvait exister sous Staline. Mais il a su évoluer par la suite et se tourner vers l'espace et à partir de la deuxième moitié des années 60, son œuvre commence à se teinter d'humanisme. Enfin, Gourevitch est aussi un théoricien du genre. Dès 1967, il publie un premier essai (Cartographie du Pays de la Fantaisie), essentiellement consacré aux œuvres cinématographiques, mais son action perdurera jusque dans les années 1980 où il patronnera, avec Dmitri Bilenkine, Evguéni Voïkounski et Arkadi Strougatski, le séminaire de formation de Maleevka.

Mais revenons à sa mutation, son passage de la SF à court terme à une littérature plus mûre. Elle ne s'est pas faite sans mal, et l'un des textes représentatifs de cette période est justement le seul de Gourévitch à avoir été traduit :Gourevitch.jpg

 

L'Infra du Dragon (Инфра Дракона, 1958), trad.: Louis Gaurin et Victor Joukov, in Le Messager du Cosmos, s. d. (probablement 1961), Moscou, Editions en Langues étrangères, p. 139-158

Un jeune ingénieur dans le bâtiment (comme par hasard!) a sans arrêt des projets fous. Il sait que le système solaire est quasiment inhabitable, et donc développe des plans pour, par exemple, placer Mars sur une orbite proche de celle de la Terre, afin d'améliorer son climat. Evidemment personne ne fait attention à lui sauf un vieil astronaute à la retraite, star de l'exploration spatiale. Celui-ci prête une oreille à la fois attentive et amusée aux théories de l'ingénieur, et reste convaincu lorsque celui-ci lui parle de la possibilité de naines rouges dont la température serait si basse (quelques °C au-dessus de zéro) qu'elles pourraient être comme des planètes habitables, chauffées non par un soleil, mais de l'intérieur. Et le vieil astronaute va convaincre les scientifiques de se lancer à la recherche de tels astres, on en découvrira non loin de la Terre : vite, une expédition est lancée, une expédition de trente ans, avec à son bord deux couples, le jeune ingénieur et le vieil astronaute.

En soi, la nouvelle est intéressante. Gourevitch cependant part de deux postulats peu crédibles : celui des étoiles froides et donc semblables à des planètes, et celui du commandement de la mission donné à un vieillard dont on avoue bien vite qu'il aura du mal à supporter les phases d'hibernation nécessaires pour abréger la durée relative du vol. Malgré tout, il parvient à redresser la barre grâce aux toutes dernières pages, un final merveilleux, attendu certes, mais bien troussé. Alors bien sûr, on peut lui préférer L'Astronaute, de Valentina Jouravleva (cf. Dimension URSS), texte paru plus tard, qui lui emprunte à la fois thème et trame générale, car la nouvelle de Jouravleva fait preuve d'un talent bien supérieur ; il n'empêche que l'Infra du Dragon est un texte important pour l'histoire de la science-fiction soviétique en pleine mutation. S'il est sans doute difficile de nos jours de le rééditer en français, il est toujours possible de le lire comme une curiosité.

 

Une lecture de Patrice

 

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