18/09/2011

Dmitri Bilenkine - Trois récits martiens - Projet "Kosmoopera" 18

 

Mars a évidemment autant inspiré les auteurs soviétiques que leurs homologues occidentaux. Mais alors même que l'un des romans fondateurs du genre en Russie, Aelita d'Alexeï Tolstoï, se passe précisément sur Mars, ce n'est pas lui qui va avoir le plus d'influence sur cette thématique, mais Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury. La traduction de ce roman, en 1965, va avoir un impact considérable sur la science-fiction soviétique, et quelques années plus tard, quelques auteurs, comme Valeri Tsyganov en 1973 ou Leonid Panassenko en 1980 écriront des textes dans cette veine, en hommage à Bradbury.

Au final, il y aurait largement matière à composer une anthologie qui s'appellerait à juste titre Mars la Rouge. Mais celui qui aura le plus vite et surtout le mieux assimilé cette influence est clairement Dmitri Bilenkine, qui, tout au long de sa carrière, écrira au moins une demi-douzaine de récits « martiens ». Présentons-en d'emblée trois.

 

Le ressac de Mars (Марсианский прибой, 1966)Bilenkine1.jpg

Un groupe d'exploration découvre accidentellement une « mer » de sable, et l'un de ses membres, Vanine, chute dedans. Surprise : il est possible d'y nager, la finesse des grains et la faible gravité conférant au sable des propriétés proches de celles des fluides. La découverte est en soi intéressante, mais la suite l'est encore plus, du fait que Vanine lui-même, en homme orgueilleux à l'excès, va tenter d'exploiter la gloire de sa trouvaille.

La pression de la vie (Давление жизни, 1970)Bilenkine2.jpg

Svereguine est né handicapé. Bien que remarquablement intelligent, il ne peut vivre normalement du fait de la grande faiblesse de son corps. Le moindre effort le fait souffrir, et lorsqu'il était enfant, il dut supporter les railleries et le dédain de ses camarades. Mais le salut s'offre à lui sur Mars. Là, la faible pesanteur lui permet de vivre normalement. Mais de l'ivresse subite provoquée par cette nouvelle sensation va-t-il sortir quelque chose de bon ?

Les neiges de l'Olympe (Снега Олимпа, 1976)Bilenkine3.jpg

Deux hommes, deux explorateurs, viennent de gravir le mont Olympe. Ce mont n'est pas n'importe quelle montagne, mais sans doute la plus haute de tout le système solaire, si haute son sommet dépasse l'atmosphère martienne. Et une fois au sommet, les deux hommes s'abandonnent à une réflexion sur leur exploit. Certes, comme il n'y a pas d'atmosphère, un hélicoptère n'aurait pu s'y poser, pas plus qu'une fusée du fait de l'exiguïté de l'endroit. Mais cela ne suffit pas, comme prétexte à cette action apparemment gratuite.

 

La Mars de Bilenkine est réaliste. Et c'est là un exploit, car écrites avant 1976, et donc avant les premiers atterrissages réellement réussis de sondes sur ce monde (Viking 1 et 2), Bilenkine n'a pu se contenter en guise de documentation que des quelques photographies de Mars 3 et Mars 5, de faible qualité, et des observations au télescope. Sa Mars est donc bien déserte : exit les civilisations dont l'âge se compte en millions d'années comme chez Burroughs, Brackett, ou bien pour les Soviétiques, chez Tolstoï ou Nevsinki. Mars est un monde mort, et finalement propre à la mélancolie.

De fait, les « héros » de Bilenkine sont eux-même anormaux. Ils peinent à trouver leur place dans la société, qu'ils soient simplement asociaux, ou handicapés. Seuls eux semble pouvoir trouver quelque beauté à la planète rouge, qui, autrement, n'est qu'un monde à conquérir et à exploiter. C'est en cela que Bilenkine se rapproche de Bradbury, en dehors de la simple localisation de l'action : il développe, avec un immense talent, une atmosphère étrange, poétique, et propose Mars comme une forme d'échappatoire à la Terre.

 

Une lecture de Patrice

 

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Commentaires

Bonjour, juste une réflexion "Marsienne" et Bradburienne : Trinadtsatyy apostol, de Suren Babayan, URSS 1988 serait une adaptation puisée dans les "Chroniques Martiennes", j'ignore laquelle, si c'est une nouvelle précise ou un état d'esprit général???
Sinon oui, les textes de Bradbury semblent avoir eu pas mal d'écho dans les pays de l'est, aussi à l'écran, live ou animé (Veldt, O Skitanijah Vechnyh, Budet laskovyy dozhd, Vino iz oduvanchikov, Zdes mogut voditsa tigry, pour ce que j'ai pu repéré (avec des fotes d'ortograf, sans doutes) pour l'instant).
Jeam

Écrit par : Jeam Tag | 18/09/2011

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Hello Jeam!
Mon ami wikipedia en russe indique 3 adaptations soviétiques: Восьмой день творения - Le Huitième Jour de la Création (1980), de Suren Babaian, une production ArmenFilm, vaguement inspiré d'une des nouvelles (laquelle, je ne sais pas);
Будет ласковый дождь - Il y aura une douce pluie (1984), dessin animé de Nazim Touliakhodjaev, une production Ouzbekfilm, inspiré de la nouvelle centrale des Chroniques, celle qui prend place juste après la catastrophe nucléaire.
http://www.youtube.com/watch?v=WfI69DC_jaw
ENfin, comme tu l'as noté, Тринадцатый апостол -Le Treizième apôtre (1988), de Suren Babaian, une production Armenfilm. Et là, je ne sais pas d'où ça sort, de quelle nouvelle c'est adapté. Mais j'ai lu les Chroniques il y a fort longtemps...
Note qu'il s'agit donc de production de républiques périphériques et non russes.
Pour finir, les Strougatski eux-mêmes avouent l'influence de Bradbury sur leur oeuvre. Et globalement, c'est l'aspect pacifiste de ce roman qui justifie la réception qu'il a reçu en URSS.

Sinon, as-tu reçu mon message concernant Krapivine?
Patrice

Écrit par : Patrice | 18/09/2011

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