29/09/2011

Oless Berdnyk - La Confrérie étoilée

Berndyk0.jpgOless Berdnyk occupe une place importante dans la science-fiction soviétique. Il est en effet le père d'une SF véritablement ukrainienne, tant par la langue que par le ton. Berdnyk est né en 1926. Encore mineur, il s'engage dans la seconde Guerre Mondiale contre les nazis. Démobilisé en 1946 seulement, il suit des études de théâtre à Kiev, tout en entamant une carrière de journaliste. Et dès 1949, il est arrêté pour « cosmopolitisme ». Il passera 6 ans en camp avant d'être libéré en 1955, presque deux ans après la mort de Staline. Il se lance alors dans une carrière d'écrivain et devient rapidement le chef de file de la SF ukrainienne, et à juste titre. Bien qu'influencé par Ivan Efremov, il développe pourtant une SF spatiale épique, grandiose, mais rarement grandiloquente.

Et parallèlement à cela, il commence à faire part de ses opinions nationalistes ; non pas un nationalisme guerrier, mais bien au contraire pacifiste, non violent, prônant le respect mutuel entre les peuples, libres de disposer d'eux-mêmes. Et en 1979, il est de nouveau arrêté, pour propagande anti-soviétique. Il disparaît alors totalement de la circulation, et c'est seulement en 1984 que son nom réapparaît, au bas d'une lettre de « pénitence », un mea culpa forcé, suivi d'une « confession » publique à la télévision, comme savaient en organiser les pouvoirs soviétiques. Et petit à petit, au fur et à mesure des progrès de la Perestroïka, Berdnyk s'est réinséré dans la vie littéraire. Il est mort en 2003, juste après avoir reçu le prix de la Pierre philosophique au festival du Pont Stellaire de Kharkov.Berdnyk1.jpg

Berdnyk a peu été traduit en français, et l'ensemble tient dans un petit livre, La Confrérie étoilée, édité en 1985 par P.I.U.F. à Paris et Fides à Montréal, un livre à vocation essentiellement politique, vu qu'il contient pour moitié des discours et articles de Berdnyk, accompagné cependant de quelques textes de création littéraire.

Le premier récit, La Constellation des poissons verts (en ukrainien Сузір’я Зелених Риб, 1975), n'a rien de conjectural mais est une belle ode à la liberté, une liberté totale. Elle montre le soudain revirement d'un jeune homme tout près de ce marier, et qui au dernier moment renonce, abandonne tout au nom de la liberté. Un bien joli texte, un peu fou.Berdnyk2.jpg

Les deux récits suivant, Le Papyrus noir (Черный папирус) et La Révolte des cosmocrates (Бунт Космократорів), sont en fait deux extraits du principal roman de Berdnyk, son chef-d'oeuvre, Le Corsaire stellaire (Зоряний корсар, en russe : Звездный Корсар), roman publié par fragments de 1961 à 1971, puis rassemblé en un volume régulièrement réédité dépuis, y compris même durant la deuxième période d'emprisonnement de l'auteur. Deux extraits, hélas, quand on eut aimé l'intégralité de ce roman. Le Corsaire stellaire est en effet un texte hors-normes, et pas seulement pour la science-fiction soviétique, mais en général. Tout commence par les aventures d'un jeune savant, Sergueï Gorenitsine, qui se lance à la recherche d'un mystérieux papyrus noir, dont il a retrouvé la trace de l'antiquité égyptienne à l'époque des Cosaques d'Ukraine. Tandis que d'étranges rêves le hantent, il engage des fouilles archéologiques et finit par découvrir l'objet, en fait un étrange artefact extraterrestre dont l'origine remonte à la création-même de la Terre, une création qui fut le fait d'entités non pas divines, mais devenues toutes puissantes. Le Corsaire stellaire est un roman inclassable, tenant pour partie de l'« archéologie mystérieuse », autrement du récit cosmogonique de haute volée ; bref un objet littéraire étonnant servi par une plume lyrique vraiment belle, et le fragment concernant les cosmocrates, ces savants et explorateurs d'un autre monde et d'un autre temps, en témoigne.Berdnyk4.jpg

Dernier texte littéraire du recueil, L'Illusionniste (Ілюзіоніст, 1975), un récit que Berdnyk a par la suite intégré au roman Les Ténèbres qui attisent le feu n'existant pas (Пітьма вогнища не розпалює..., 1993), aurait pu être intéressant s'il ne nous avait été donné à lire sous la forme d'un résumé... une pratique peu recommandable, qui du coup ne laisse plus quasiment que les dialogues, et donc un récit (et un style) défiguré.

 

Notons pour finir que La Confrérie étoilée a le mérite de voir ses textes traduits directement de l'ukrainien, et non du russe comme cela arrive le plus souvent.

 

Une lecture de Patrice

27/09/2011

Karen A. Simonian - De Service - Projet "Kosmoopera" 21

Ce n'est pas d'un texte russe que nous allons parler aujourd'hui, mais d'un texte arménien, de Karen A. Simonian. Armérien, certes, mais aussi soviétique, puis que le texte en question, De Service (Дежурный), a été publié, pour ce qui concerne sa version russe, dans les années 1970, d'abord dans un recueil de nouvelle de Karen Simonian, Fantastika, édité à Erevan en 1972, puis dans la revue Tekhnika molodeji en 1976, dans un numéro consacré à l'Arménie soviétique.Simonian1.jpg

Le postulat de cette nouvelle extrêmement courte (deux pages dans l'édition en revue!) est très simple : un petit garçon vit sur une planète lointaine, seul avec son père et sa mère. Voilà plus de cinq ans qu'ils sont là. Cinq ans que le garçon joue seul, s'inventant de nouveaux jeux. Cinq ans que chaque soir il demande à sa mère quand donc il vont retourner sur la Terre, et cinq ans que la mère répond « bientôt ».Simonian3.jpg

Le père, lui, est « de service ». Il est là pour écouter les étoiles, repérer d'éventuels signaux d'origine extraterrestre, à partir de cet avant-poste lointain et isolé. Et il est prêt à y passer cinq, dix, voire quinze ans de plus.

Simonian2.jpgEn ces deux courtes pages, Karen Simonian parvient à émouvoir, de la même manière qu'il y parvenait dans Le Pré, l'une des deux nouvelles de cet auteur que nous avions publiées dans Dimension URSS. Les protagonistes pourraient d'ailleurs être les mêmes, et le petit garçon du pré, être celui-ci, isolé sur son monde d'arrivée. Une douce mélancolie se dégage de cette situation étonnante, car le petit garçon semble pouvoir mener une vie normale. Nulle il n'est dit que le monde en question, ou l'espace environnant est dangereux. Ce qui est dangereux, c'est l'ennui, l'isolement, et surtout l'idée qu'un homme puisse s'abandonner à son devoir, au détriment de ses proches. Un texte bref (une short short story, comme dirait les anglo-saxons), mais un texte fort.

 

Une lecture de Patrice

(sur la traduction russe de Emma Kananova, Tekhnika Molodeji, 1976, n°8, p. 52-53 - l'illustration, anonyme, provient de cette édition).

 

25/09/2011

Victor Koloupaev - Les Balançoires d'Ermite - Projet "Kosmoopera" 20

 

Nous avions intégré dans Dimension URSS un texte de Victor Koloupaev, Quels drôles d'arbres, et ce fut un peu par hasard. Il s'agissait alors du seul texte de cet auteur que nous connaissions... Il était temps de rattraper notre retard car Koloupaev (1936-2001) fait partie des classiques de la science-fiction soviétique et russe.

Koloupaev1.jpgLes Balançoires d'Ermite (Качели Отшельника, 1972), fait partie de ces premiers et c'est d'ailleurs sa toute première novella (povest') publiée. Les Terriens ont découvert un monde qu'ils ont nommé Ermite et qui est totalement recouvert d'une forêt humide, peuplée de créatures dangereuses. Malgré le fait qu'elle ne soit pas accueillante, ils y ont installé un centre de recherches doté de sous-stations. Régulièrement, un vaisseau se place en orbite pour le ravitaillement. Un jour, une petite équipe va rejoindre ce vaisseau pour le temps de quatre jours. Sur le chemin du retour, alors qu'elle est en approche de la planète, elle envoie un signal au centre, et personne ne répond. Et de fait il ne semble y avoir plus personne sur Ermite, du moins dans le centre. En fouillant les bâtiments, ils entendent cependant quelqu'un pleurer : une jeune femme, Eva, qui ne les reconnaît même plus. Petit à petit, elle retrouve ses sens et raconte.

Deux des principaux scientifiques ont décidé de mener des expériences sur le temps, qui est leur objet de recherche. Ils ont donc ordonné au personnel de se rendre dans les sous-stations tandis qu'eux-mêmes restaient au centre pour diriger. Eva est aussi restée, comme assistante. Alors qu'elle revient dans leur bureau pour apporter du café, elle ne retrouve plus d'eux que des os et des lambeaux de vêtement. Ils n'ont pas été attaqués par une des créatures de la forêt, mais semblent être morts il y a déjà plusieurs décennies.Koloupaev3.jpg

L'équipe de retour va donc tâcher de résoudre cette énigme. A bord d'un hélicoptère, deux d'entre eux vont se rendre aux sous-stations, tandis que les autres vont examiner le centre, tout en maintenant en permanence la liaison radio entre eux. Ils découvrent comme une sorte de barrière énergétique qui court le long de l'équateur. Mieux, dans une sous-station, l'un des membres de l'équipe aperçoit le visage de sa femme sous le dôme de la coupole protectrice. Ils parviennent à la libérer, tout en se rendant compte qu'elle n'est pas la même personne.

 

Victor Koloupaev, avec ce monde désert qui sert d'objet de recherches et d'expérimentations, se place dans la lignée des frères Strougatski, qui s'étaient essayés par deux fois à ce thème, dans L'Arc-en-Ciel lointain, puis dans L'Inquiétude (première version de L'Escargot sur la pente). Ermite, monde forestier peuplé de créature dangereuse rappelle évidemment la Pandora des deux frères. Koloupaev d'ailleurs fait un clin d'oeil à L'Arc-en-Ciel lointain car la catastrophe provoquée par l'expérience ratée déclenche un ouragan ravageur. Mais alors que les Strougatski ont pu placer un propos politique dans leur texte, Koloupaev, lui, qui écrit dans les années 1970, ne le peut pas. Mais il compense. Pas réellement par son style, qui reste basique tout en étant d'une lecture aisée, mais par son idée de base : le temps, qui se dérègle. Pire, il se dérègle différemment en fonction de l'endroit où vous étiez au moment de la catastrophe. Et avec ce postulat, le texte de Koloupaev s'avère très efficace, dégageant une certaine angoisse inhabituelle dans la science-fiction soviétique.

 

Une lecture de Viktoriya