18/10/2011

Pierre Lorrain

Si Pierre Lorrain est essentiellement connu pour ses activités de traducteur d'ouvrages sur la politique et la civilisation russe actuelle, il n'en reste pas moins le co-traduction, avec Galia Ackerman, de l'oeuvre de Viktor Pelevine, et surtout, il fut lui-même auteur de science-fiction, et même anthologiste et éditeur de fanzines.

 

Êtes-vous en général un lecteur de fantastique ou de science-fiction, et si oui, quels sont pour vous les auteurs ou les œuvres marquantes ?

J’ai longtemps été un lecteur de SF. Dans mon enfance, je dévorais les romans de Jules Verne. Lors d’un déménagement — je devais avoir dix ou onze ans —, j’ai découvert sur un radiateur, derrière une porte dans le nouvel appartement, un paquet d’une quarantaine de romans de collection Anticipation du Fleuve Noir (avec les couvertures de Brantonne) et je me suis plongé dans leur lecture. C’était au milieu des années soixante. Je suis devenu un lecteur assidu de la série. J’ai tenté de relire récemment  certains des titres qui m’avaient passionné à l’époque, notamment le tout premier que j’ai lu : La Guerre des soucoupes de Bruss, et je dois reconnaître qu’ils ont singulièrement mal vieilli. Il y a quelques exceptions, comme les romans de Vargo Statten (John Russell Fearn), de Stefan Wul (Niourk m’avait fasciné à l’époque) et aussi La Révolte des Triffides de John Wyndham. Avec l’âge, mon intérêt ne s’est pas tari, mais avec des occupations professionnelles dévorantes, cela fait bien des années que je n’ai plus le temps de lire tout ce que je souhaiterais. Je dois reconnaître aussi que je suis resté très attaché aux grands classiques et que les œuvres plus récentes me semblent un peu fades à côté d’eux. C’est peut-être aussi une question d’âge.

Parmi les nombreuses œuvres qui m’ont marqué je retiendrai La Cité et les astres de Clarke, Le monde des non-A et À la Poursuite des Slans, de Van Vogt, Le cycle de Fondation d’Asimov, Tous à Zanzibar, de Brunner, La variété Andromède de Crichton, l’Anneau-Monde de Niven, ou encore le cycle d’Hypérion de Simmons.

Curieusement, alors que la saga du Seigneur des Anneaux m’était tombée des mains dans mon adolescence (je n’aimais pas le fantastique ou l’heroic fantasy), j’ai été emballé en essayant de le relire dans les années quatre-vingt-dix (avant la sortie des films). Les nombreux clins d’œil à la situation géopolitique de la guerre froide y sont sans doute pour beaucoup, ainsi d’ailleurs que la philosophie qui sous-tend l’ouvrage à laquelle on est moins sensible quand on est jeune.

Actuellement, le lis la trilogie À la Croisée des Mondes de Philip Pullman où je retrouve quelques-unes des sensations de mon adolescence que je croyais oubliées.

 

Que représentent ces genres pour vous ?Lorrain1.gif

La SF m’a vraiment donné goût à la littérature et m’a ouvert l’esprit non pas sur l’imaginaire (je n’avais pas besoin d’une béquille pour cela), mais sur la nécessaire cohérence des constructions romanesques. Même dans l’imaginaire, on ne peut pas tout se permettre et les ressorts de l’histoire, pour qu’elle soit crédible, doivent répondre parfaitement à la situation et aux règles que l’auteur s’est donné au départ. La SF m’a donné également le goût d’écrire. J’ai commencé ma carrière littéraire en écrivant des critiques et des nouvelles dans des revues et des fanzines de SF. Plus tard, je me suis permis, au milieu d’essais politiques sur la Russie et de nombreuses traductions d’auteurs russes et anglo-saxons, de commettre trois romans de SF. Deux de space-opera (transposition de situations géopolitiques bien terrestres dans le futur et dans l’espace) et une histoire d’expériences télépathiques dans l’URSS de l’effondrement : Les Territoires sans loi (Laffont, 1991).

 

Quel fut votre premier contact avec le fantastique et la SF russe ?

En 1967, je préparais un exposé en classe sur la conquête de l’espace et j’eus l’idée d’écrire aux Services d’Information américains et soviétiques pour avoir de la documentation. Les Américains m’envoyèrent une grande carte de la Lune et des diapos en couleur des programmes Gemini et Apollo (alors en préparation). Les Soviétiques me firent parvenir un gros carton plein de littérature : quelques brochures sur les programmes spatiaux (si je me souviens bien sur la série des Louna et sur les Zond), mais surtout des documents plus… politiques, sur le 23e congrès du PCUS, l’économie soviétique, le CAEM, les méfaits de l’impérialisme, etc. Au milieu de cette littérature indigeste, j’eus la surprise de découvrir un roman de SF, La Nébuleuse d’Andromède d’Efremov qui, évidemment me passionna. À l’époque, on connaissait peu la SF soviétique, mais avec le temps, je découvris les frères Strougatski, le roman des Abramov Cavaliers venus de nulle part, les nouvelles compilées par Jacques Bergier dans son anthologie des Meilleurs histoires de la SF soviétique, et en remontant dans le temps, les œuvres  « fantastiques » de Boulgakov (Cœur de Chien, Maître et Marguerite) ou de Beliaiev (La Tête du professeur Dowell).

En 1976, lors de la IIIe convention européenne de SF, à Poznan, en Pologne, j’eus l’occasion de rencontrer, outre le pilote cosmonaute Alexeï Leonov, premier piéton de l’espace en 1965, qui avait enflammé mon imagination de collégien, l’éminent Alexandre Kazantsev dont je n’avais lu que Le Chemin de la Lune qui ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. C’est dire que je ne me précipitai pas pour lire Plus fort que le temps lorsqu’il parut quelques années plus tard. Et je dois reconnaître que je n’en ai pas terminé la lecture. En revanche, j’eus l’occasion de rencontrer Boris Strougatski à Leningrad, au début des années 1980, et cela reste l’un de mes meilleurs souvenirs d’amateur de SF.

 

Quels sont vos auteurs préférés dans ce domaine ?Lorrain2.jpg

Dans la SF russe, je reste attaché aux frères Strougatski. À Boris, maintenant qu’Arkadi est décédé. Dans le genre plutôt fantastique, j’aime bien Viktor Pelevine dont j’ai co-traduit certains ouvrages. Même si son genre littéraire est indéfinissable, il bâtit ses histoires bien souvent autour de thèmes fantastiques. J’apprécie particulièrement La Mitrailleuse d’argile et Le Livre sacré du loup-garou.

 

Y a-t-il d'après vous une spécificité « russe » dans le domaine de l'imaginaire ? Et en littérature en général ?

Il me semble qu’il y a bien une spécificité « russe » en ce domaine. Le fantastique et la SF se mêlent intimement à la réalité et il est difficile de les distinguer au point que le réel semble bien souvent imaginaire. Boulgakov en est un excellent exemple. Il convient de se rappeler aussi qu’Alexandre Zinoviev avait été — brièvement — catalogué comme auteur de SF lorsque les Hauteurs Béantes parurent en France. Il me semble que l’une des caractéristiques des œuvres de fantastika russe est qu’elles font partie de la littérature à part entière (c’est d’ailleurs également le cas dans le monde anglo-saxon), alors qu’en France, le genre continue d’être considéré comme « mineur ». Si des écrivains confirmés s’y essaient, on a tendance à prendre ça pour une lubie de créateur qu’il convient de ne pas trop remarquer.

 

Quel est l'auteur ou l'œuvre que vous êtes le plus fier d'avoir traduit, et pourquoi ?Lorrain3.gif

L’œuvre en question n’a strictement rien à voir avec la SF ou le fantastique (bien que, en y réfléchissant…). Il s’agit des Mémoires de Mikhaïl Gorbatchev. Ma mission, un peu à la Mr Phelps, était de réduire les 2200 feuillets de la version russe, à 1700 pour la version française. Impossible évidemment de faire cela sans un grand travail avec l’auteur. Mes rencontres avec l’ancien guensek, dans sa fondation, à Moscou, sont évidemment des moments difficiles à oublier. Ou l’appréciation de Gorbatchev lors de la présentation de la traduction à Paris : face aux compliments sur son style, il me passa le bras autour du cou pour me dire, en riant sous cape, « Je ne savais pas que j’écrivais si bien… »

La traduction des ouvrages d’Andreï Gratchev a été également particulièrement gratifiante en raison de la qualité du travail commun. L’auteur, parfaitement francophone, a toujours accepté de bonne grâce les suggestions de changements que je lui faisais pour rendre sa pensée plus percutante auprès des lecteurs français, et il s’engouffrait avec plaisir dans les pistes que je lui ouvrais. C’étaient des moments passionnants d’émulation intellectuelle.

 

Quel auteur ou quelle œuvre aimeriez-vous traduire, maintenant ?

On n’est jamais si bien servi que par le hasard.

 

Comment s'est passé votre premier contact avec le milieu de l'édition française ?Lorrain4.jpg

Mes premiers contacts ont toujours été positifs. À part mon premier roman (de SF) refusé par le Fleuve-Noir, mais accepté par Numa Sadoul, qui dirigeait en 1980 la collection éphémère de littérature populaire « Train d’Enfer » chez Glénat (L’Agonie de la Cité bleue, sous le pseudo de Frank Boyle), tous mes autres ouvrages ont été acceptés d’emblée par des éditeurs qui, au début, ne me connaissaient pas. Comme quoi, les histoires de copinage dans le milieu de l’édition existent peut-être, mais on peut très bien percer en envoyant des manuscrits par la poste.

 

Vous êtes vous-même auteur : est-ce pour vous quelque chose de complémentaire au travail de traducteur, ou bien de complètement différent ? Est-ce que cela influence votre manière de traduire ?

Pour moi, écrire et traduire sont deux activités totalement différentes. La traduction implique de brider son imagination pour se mettre au service de la pensée de l’auteur. Les marges de liberté sont particulièrement étroites. L’écriture représente une totale liberté (dans les limites du cadre que l’on s’est fixé) et une recherche permanente des meilleures solutions pour rendre claire sa pensée.

 

Avez-vous des projets ?

Oui, plein. Trop. Mais l’un d’eux, je ne sais encore lequel, finira par s’imposer.

 

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