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28/10/2011

Les Oldie ont maintenant leur blog... en français

Puis que notre rôle consiste à faire la promotion des auteurs russophones de fantastique et de science-fiction en France, et que les auteurs que nous soutenons particulièrement actuellement sont bien évidemment Henry Lion Oldie (Oleg Ladyjenski et Dmitri Gromov), nous avons décidé de leur ouvrir un blog spécifique.

Ce blog, qui fait office de site internet, est alimenté autant par nos contributions, que par celles des auteurs eux-mêmes (celles-ci étant pour l'instant issues de leur site officiel en russe).

Vous y trouverez l'intégralité des informations les concernant en français, et une sélection d'informations russes importantes que nous traduirons (prix, parutions, etc.).

C'est ici que ça se passe!

24/10/2011

Evguéni Zamiatine - Nous

 

Nous(Мы; Nous autres dans sa traduction française) de Evgueni Zamiatine. Un classique s'il en est de la science-fiction russe, à tel point que même s'il n'est pas édité en France dans une collection dédié, il n'en est pas moins connu, ne serait que de nom, par les amateurs du genre. Il fallait donc que nous l'abordions un jour.Zamiatine 1.jpg

 

L'action se passe dans un bien lointain futur. Les gens ont perdu leur individualité et ne se distinguent que par leurs numéros. Leurs vie est totalement « transparente ». Ils vivent dans des immeuble en verre et cela permet à la police politique (les « Gardiens ») de les surveiller sans problèmes. Tous portent le même type d'uniforme et s'adressent l'un à l'autre en s'appelant par leurs numéros. Ils mangent une nourriture artificielle ; lors des heures de repos, ils défilent au son de l'hymne de l'Etat Unique. A un moment déterminé ils ont le droit à baisser leurs rideaux dans leurs appartements et faire de l'amour avec une personne déjà choisie par avance. Le mariage est supprimé mais la vie sexuelle est réglée. A la tête de l'Etat se trouve un homme nommé Bienfaiteur. Tous les ans la population l'élit à l'unanimité. Selon l'idée maîtresse de l'Etat, le bonheur et la liberté ne sont pas compatible. L'Etat donne donc du bonheur aux gens mais il les privent de liberté. Mais ce bonheur est sans coeur, sans émotions, tout est nivelé. La manifestation de sentiments est considéré comme une maladie qu'il faut traiter. Zamiatine 2.jpg

 

Mais n'est que l'idéal étatique, et les gens, en leur for intérieur, sont capables d'aimer. Ce roman se présente sous la forme du journal intime de D-503. Celui-ci dirige la création d'une fusée spatiale « L'Intégral » et décrit sa vie dans cette société qu'il glorifie. Mais peu à peu il remarque qu'il commence à changer et cesse d'être un automate comme tout le monde. Ce fait l'inquiète, il pense être malade, et en même temps cela l'intrigue. Pire, il tombe amoureux d'une femme qui se distingue des gens de cet Etat : elle s'oppose à la vie établie et veut que D-503 la suive.

 

 

 

Dans ce roman Zamiatine montre bien le fond des régimes totalitaires : oblativité, divinisation d'un leader, etc. Ce roman a été écrit en 1920, donc avant le régime de Staline, pourtant il fait nettement penser au régime stalinien. On devine tout de suite des parallèles : Bienfaiteur = Staline, les Gardiens = le NKVD. On peut dire que ce roman est une sorte de prophétie, et presque une sorte de modèle pour toutes les dystopies écrites depuis. A ce titre, la parenté avec 1984 de George Orwell (qui avait avoué en son temps son admiration pour Zamiatine), saute aux yeux.

 

Et à côté de ça, en dépit de la multiplication ultérieure des dystopies, Nous reste un roman actuel, ne serait que par l'efficacité du style de Zamiatine. Des phrases courtes, beaucoup de métaphores, un style finalement brut mais chargé d'émotion, et qui n'est pas propre à ce roman puis qu'on peut le retrouver dans d'autres de ses œuvres, par exemple dans La Caverne. Mais c'est ce style particulier qui permet de décrire avec une redoutable efficacité l'évolution de l'état d'esprit de D-503. Nous, au final, ne donne pas l'impression d'avoir été écrit il y a près d'un siècle. Un classique, vraiment.

 

 

 

Une lecture de Viktoriya

 

21/10/2011

Mikhaïl Khodorkovski - Paroles libres

Nous allons à nouveau aborder aujourd'hui des thèmes politiques, avec un dossier sensible : celui de Mikhaïl Khodorkovski, célèbre oligarque deux fois condamné par la justice russe. En effet, les éditions Fayard viennent de faire paraître en français Paroles libres, un ouvrage précédemment édité par Eksmo en 2010, rassemblant des interviews et des articles écrits par Khodorkovski ainsi, et c'est là le point important, trois longs entretiens avec trois écrivains russes majeurs : Boris Akounine, Boris Strougatski et Lioudmila Oulitskaïa.

Ne souhaitant pas non plus trop déborder des limites de notre blog, nous ne parlerons que de ces trois entretiens, qui occupent d'ailleurs les deux tiers de l'ouvrage. Et ils sont tous les trois, de part leurs points de vue différents, très intéressants. Bien entendus, il s'agit-là d'actes militants, il n'est point question d'y chercher une quelconque vérité (à chacun de se faire sa propre opinion sur la culpabilité ou l'innocence de Khodorkovski), il n'en demeure pas moins qu'il s'y exprime régulièrement de vraies contradiction entre l'oligarque et ses correspondants. C'est en cela, en ces dialogues, que le livre est remarquable.

 

L'entretien avec Boris Akounine (bien connu pour ses romans policiers populaires mettant en scène Eraste Fandorine) est mené à bâtons rompus. Il ne s'agit pas réellement d'une correspondance, mais bien d'une interview, faite à la demande du magazine Esquire. Et Akounine caresse Khodorkovski dans le sens du poil : leurs opinions sont le plus souvent proche. Seul sujet d'étonnant pour Akounine, le fait que l'emprisonnement, dans des conditions très dures, ait conduit Khodorkovski a avoir foi en Dieu. Au final, plus qu'en écrivain, Akounine se comporte en journaliste, ce qui aboutit à un texte qui n'est pas nécessairement ce qu'il y a de mieux pour nous, mais dans lequel on apprend une multitude de choses.

Passons directement à l'entretien avec Lioudmila Oulitskaïa (Sonietchka ; Les pauvres parents ; etc.). Cet entretien épistolaire, initialement publié dans la revue Znamia en 2009, est d'une tout autre trempe. Oulitskaïa commence en effet par infliger à Khodorkovski ce qu'il appelle lui-même une « taloche ». Elle lui rappelle qu'il est un oligarque, qu'elle même déteste particulièrement ce genre de personnes qui se sont enrichies d'une manière trouble sous l'ère Eltsine, et comment elle en est venue à finalement le défendre. Ainsi, de lettre en lettre (ces lettres sont toujours très courtes, parfois écrites sur un coin de table – Khodorkovski avoue une fois écrire lors d'une audience au tribunal), elle le pousse à se dévoiler, à parler de comment il a pu s'enrichir considérablement en jouant avec la loi (c'est-à-dire en n'étant jamais illégal mais en profitant des moindres failles pour s'y enfoncer), comment aussi il a changé de comportement, avec la crise de 1998, inaugurant par la suite une très active fondation caritative. Et l'on parvient, par petites touches, à dresser le portrait d'un personnage étonnant, oligarque certes, mais démocrate ; étatiste aussi (au grand désespoir d'Oulitskaïa), mais prônant un état juste et utile à tous. Alors que Khodorkovski se définit lui-même comme étant de droite, on découvre finalement un social-démocrate fasciné par les systèmes scandinaves. Cet entretien est aussi l'occasion de réflexions sur l'incivisme et l'absence de morale (qui n'est évidemment pas le fait des immigrés, contrairement à ce que l'on dit trop ouvertement en Russie), sur la mondialisation (avec au passage cette belle phrase d'Oulitskaïa : « La mondialisation n'exige pas qu'on lui sacrifie les trésors des cultures nationales. Les cultures nationales capitules toutes seules »). Finalement, et en dépit de son désaccord sur la notion d'État, Oulitskaïa s'avoue bien satisfaite d'avoir pu faire ce qu'elle souhaiter, à savoir que « [son] rôle se réduit essentiellement à vous donner l'occasion d'exprimer tout ce à quoi vous avez réfléchi pendant les six dernières années [...] » ; et elle a bien raison : cet échange était en effet passionnant, riche et constructif.

 

 

Venons-en enfin à celui qui nous intéresse bien évidemment le plus : l'entretien avec Boris Strougatski, publié initialement en 2009 par Novaya Gazeta (disponible en russe en trois parties ici, ici et ). Nous ne vous cacherons que nous avions clairement en projet (au point de demander son accord à l'agent de Boris) de publier cet entretien en postface à une anthologie de textes inédits des frères Strougatski ; projet évidemment abandonné pour le coup, et il est vrai que ce dialogue a bien plus sa place ici. Si Khodorkovski essaie tout d'abord d'entraîner Boris Strougatski vers une échange sur la géographie économique mondiale, et notamment sur la question de l'épuisement des ressources énergétiques, très vite le débat dévie vers des considérations plus larges, et notamment sur des sujets qui sont au coeur de toute l'oeuvre des Strougatski, comme les questions de définition du pouvoir. Et après avoir défini ce qu'était pour lui le rôle d'un écrivain de science-fiction (à savoir ne jamais essayer de proposer un modèle du monde tel qu'il doit être ou tel qu'il sera), très vite, Boris Strougatski fait en quelque sorte son autocritique. Ainsi il revient sur le roman Les Choses féroces de notre temps (paru en français sous le titre Le Dernier cercle du paradis). Pour lui, ce roman se voulait être une dystopie, une critique de la petite bourgeoisie et de sa mesquinerie, de sa vision à court terme. Il lui apparaît maintenant que ce monde-là n'était pas « le pire des possibles », au regard de ce que la Russie a connu et connaît encore (des propos qu'il nous avait d'ailleurs déjà tenu lorsque nous l'avions interrogé en 2008). Et après être tombé d'accord sur l'état lamentable dans lequel se trouve leur pays et la démocratie, les deux hommes se retrouvent dans une situation paradoxale. Khodorkovski, bien que condamné, bien qu'en prison, s'avère profondément optimiste : pour lui les choses évolueront tôt ou tard dans le bon sens. À l'inverse, Boris Strougatski, riche de son expérience passé, porte un regard sinistre (« excusez mon humeur de fossoyeur », dit-il d'ailleurs) sur l'évolution des démocraties actuelles : il observe bien que tous les gouvernements prennent pour prétexte le moindre incident ou attentat pour prendre des mesures toujours plus sécuritaires (« Il est facile d'imaginer des pays qui utiliseront avec plaisir le droit 'légitime' de durcir leur régime et qui le feront rapidement, avec savoir-faire et l'accord tacite de leurs populations »). Et avec résignation, il note que « nous allons tout simplement nous accommoder d'un nouveau mode de vie où, tantôt ici tantôt là, on fait exploser un café quelconque ou on prend une école entière en otage. […] Ce marmonnement docile devient notre réaction la plus habituelle à n'importe quelle horreur du terrorisme. […] Nous nous habituons (facilement!) à des guerres locales qui se prolongent ; nous nous sommes habitués aux morts quotidiennes par inanition en Afrique. […] Un nouveau Tchernobyl pourrait nous secouer un peu, mais combien en faudrait-il encore – deux ? trois ? – pour que nous nous habituions et que nous devenions indifférents ? » Une vision terrible, donc, mais si réaliste quand on voit que la catastrophe de Fukushima, au Japon, après quelques mois, n'intéresse finalement plus qu'une poignée d'écologistes à travers le monde...

 

Et pourtant, Boris Strougatski se dit lui-même optimiste, mais à sa manière : « Non, il ne se passera rien de catastrophique (au sens courant de ce terme banal). L'humanité de périra pas. […] Ce sera seulement la ruine de la civilisation actuelle, avec tous ses grands atouts : la prospérité du 'milliard rassasié', la dominance des valeurs démocratiques […]. Ce sera l'ère de l'autoritarisme partout dans le monde, des systèmes de rationnement […]. Curieusement, les deux tiers de l'humanité ne remarqueront rien de tout cela : le niveau et la qualité de vie en Afrique, dans une partie considérable de l'Amérique latine et en Asie continentale ne changeront guère. Ce ne sera pas la tragédie de la Terre. Ce sera la tragédie du 'milliard rassasié' ». C'est en cela que Boris Strougatski se dit optimiste : l'Humanité ne disparaîtra pas. Un mode de pensée qui nous permet, à nous, de mieux comprendre le tournant pessimiste qu'a pris l'oeuvre des deux frères (puis de Boris seul) à partir des années 80.

 

Au final, ces Paroles libres de Mikhaïl Khodorkovski s'avèrent un livre passionnant, voire même souvent brillant, de par la qualité des propos qui y sont tenus, que l'on soit d'accord avec eux ou non. On est surpris par la richesse de pensée (et nous employons le mot richesse volontairement) de l'ancien oligarque et par son indéracinable optimisme en dépit de la situation dans laquelle il se trouve.

 

Mieux, il nous permet au passage d'éclairer un peu la personnalité de trois grands auteurs contemporains, et ceci aussi est finalement précieux.

 

Seul regret (mais mineur) : le fait que l'éditeur se soit abstenu d'uniformiser les noms de personnes et les titres d'ouvrages mentionnés, tels qu'ils le sont ordinairement en français. Ainsi, Lioudmila Oulitskaïa est toujours publiée avec son prénom orthographié « Ludmila » ; le récit cité d'Edouard Limonov n'est pas paru sous le titre Dans les prisons, mais Mes Prisons ; et le roman des Strougatski ne s'intitule pas en français Choses féroces du siècle, mais, nous l'avons dit, Le Dernier cercle du paradis. Tout ceci n'est que menues critiques sans importance, au regard de ce que contient ce recueil.

 

 

 

Mikhaïl Khodorkovski

 

Paroles libres

 

Traduit par Galia Ackerman

 

Fayard, 2011

 

 

 

Une lecture de Patrice