31/01/2012

Sigismund Krzyzanowski - Le Marque-page

Krzyzanowski.jpgJusqu'ici, nous ne connaissions Sigismund Krzyzanowski (prononcez Krjyjanovski) que de nom et de réputation. Nous avions donc une importante lacune à combler, visiblement, étant donné les louanges que cet auteur, mort oublié de tous en 1950, a pu recevoir depuis sa redécouverte à la fin des années 80. Alors, quitte à se lancer dans l'oeuvre d'un auteur, autant commencer par le premier volume paru, même s'il ne contient pas nécessairement les premiers textes écrits. Voici donc Le Marque-page, un recueil publié par chez Verdier en 1991 ; six nouvelles fantastiques, écrites de 1926 et 1939, et systématiquement interdites de publication. C'est d'ailleurs cela que Krzyzanowski met en scène dans la nouvelle éponyme qui ouvre le recueil, où il décrit la rencontre entre un narrateur anonyme et un « attrapeur de thèmes », un écrivain talentueux qui malgré tous ses efforts, ne parvient pas à publier quoi que ce soit, en dépit de son don de pouvoir saisir dans le moindre élément de décors ou de vie courante un thème pouvant servir à une nouvelle ou un récit. Le Marque-page, en tant que récit sans doute largement autobiographique offre une belle entrée en matière : de belles images, de belles phrases, un ton malgré tout jamais désespéré, et surtout une assez étonnante modernité, ou du moins une absence d'éléments datants qui lui offre un caractère intemporel.

Les cinq autres textes oscillent eux entre le plus classique (La Superficine) et l'étonnant (Dans la Pupille), ce dernier rappelant par exemple ce qui a pu se produire en France sous l'étiquette du mouvement Panique (Arrabal, Topor, Jodorowsky, Sternberg, Ruellan, etc.) : du fantastique, certes, mais aussi du grotesque, de l'humour, de la poésie. Ce que dans les pages de la défunte revue Fiction, dans les années 60, on appelait tout simplement « Insolite ». Un réalisme terrible aussi, comme avec La Treizième catégorie de la raison, qui montre bien qu'un cadavre ambulant au sein d'une société frénétique, d'une foule, passe totalement inaperçu : comme si nous n'étions tous que des morts animés.

Le Marque-page est donc effectivement une bien belle surprise. Krzyzanowski possède une écriture subtile, un sens de la formule aiguisé (on pourrait tirer de ses récits nombre d'aphorismes), et surtout des idées déroutantes et en même temps riche de sens.

 

Sigismund Krzyzanowski

Le Marque-page

Traduction de Catherine Perrel et Elena Rolland-Maïski

1991 (rééd. 2005), Verdier

 

Une lecture de Patrice

26/01/2012

Le train zéro de Bouïda ressort chez L'Imaginaire

Bouida Train zero.jpgNous avions dit le plus grand bien du court roman Le Train zéro de Iouri Bouïda, texte étrange et presque surréaliste sur les habitants d'une station coincée le long d'une ligne sur laquelle ne passe qu'un seul train, dont on ne sait d'où il vient ni où il va.

Or pour accompagner la parution ce mois-ci d'un nouveau roman de l'auteur, Potemkine ou le troisième coeur, les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de faire reparaître Le Train zéro dans la collection L'Imaginaire; ce qui équivaut à une sortie en poche, à un coût réduit. Raison de plus pour ceux qui n'auraient pas encore franchi le pas, de découvrir cet auteur!

22/01/2012

Ariadna Gromova et Rafail Noudelman - Enquête à l'Institut du Temps

D'abord publié sous le titre Qui est qui ? en 1969 dans la revue Smena, Enquête à l'Institut du Temps d'Ariadna Gromova et Rafail Noudelman ne fut finalement publié en volume qu'en 1973, chez Detskaya Literatura. Un retard qui tient peut-être de la reprise en main par les instances éditoriales de la science-fiction soviétique, après les débats houleux qui se clôturèrent en 1968 sur une victoire des « physiciens », plus dogmatiques. Noudelman et Gromova furent tous deux parmi les premiers traducteurs de Stanislaw Lem en russe, et étant tous deux aussi critiques et écrivains, il était donc presque normal qu'ils en viennent un jour à collaborer. Gromova1.jpg
Mais de quoi est-il donc question dans cette Enquête à l'Institut du Temps ? D'un Institut donc, doté d'un appareil permettant de voyager dans le temps. Nous sommes en 1974 et Arkadi, un des chercheurs du lieu vient d'être retrouvé mort, par ingestion massive de somnifères. Une mort non naturelle dont on soupçonne assez rapidement qu'il s'agit d'un meurtre. La police enquête et en vient à soupçonner Boris – notez l'allusion évidente aux frères Strougatski –, autre employé de l'Institut et proche d'Arkadi. Afin de faire taire ces soupçons, Boris décide d'enquêter par ses propres moyens : il emprunte donc la machine de l'Institut pour remonter dans le temps et assister au crime, voire, si possible, sauver son collègue. Mais les choses ne se passeront pas comme il le souhaite, aussi sera-t-il contraint de faire divers bon dans le temps, à la recherche d'Arkadi lui-même, qui semble le fuir.

La lecture de romans traitant du voyage dans le temps est généralement synonyme de consommation d'aspirine, puisque d'ordinaire ce qui fait le sel de ce type de littérature est la notion de paradoxes temporels. Or il se trouve qu'Ariadna Gromova et Rafail Noudelman, en bons connaisseurs du genre, aient décidé de repousser celui-ci dans ses plus extrêmes retranchements. L'affaire est complexe, très complexe. Chaque déplacement entraîne une distorsion, qui en entraîne une autre, et ainsi de suite. Nous ne sommes pourtant pas dans le cadre de voyages sur des centaines voire des milliers d'années, mais de quelques mois, au mieux quelques années. Les différences se font infimes et intimes. Enquête à l'Institut du Temps est donc un roman extrêmement complexe. Fort heureusement, Boris a l'idée de tenter de synthétiser ses réflexions sous forme de schémas, d' « arbre des possibles », qu'il (ou plutôt que les auteurs) partage avec nous. Aussi sommes-nous régulièrement guidés par ces schémas, qui se modifient au fur et à mesure que l'enquête avance. Un procédé curieux, à la limite de la littérature, mais utile.

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Bien qu'apprécié des lecteurs russes, Enquête à l'Institut du Temps n'a pas été réédité. Sans doute faut-il mettre cela sur le compte du fait que Noudelman a émigré en Israël en 1975, chose que le pouvoir soviétique ne supportait que difficilement. Cela est bien dommage car, sans être un chef-d'oeuvre, il reste un bon roman, complexe mais à la lecture plaisante.

Une lecture de Viktoriya