14/04/2012

Mikhaïl Boulgakov - Les Oeufs fatidiques

 

Aussi curieux que cela puisse paraître, nous n'avons encore jamais vraiment parlé de Mikhaïl Boulgakov. C'est bien évidemment une lacune, que nous tâcherons de combler à l'avenir. Et commençons donc à aborder son œuvre avec un court roman (ou novella, ou povest'), Les Œufs fatidiques (Роковые яйца), un texte publié initialement en 1925, puis interdit jusqu'en 1988 en URSS. En France, ce texte est paru en 1971 chez l'Âge d'Homme, dans un recueil qui reprenait la quasi-totalité du recueil originel russe (à l'exception d'un texte qui fut ôté du sommaire).Boulgakov2.jpg

Les Œufs fatidiques retrace la carrière du professeur Persikov, un biologiste brillant mais solitaire, travaillant dans un institut universitaire de Moscou. Il est spécialiste de batracien, l'un des meilleurs. Il serait volontiers resté dans l'ombre toute sa vie, s'il n'avait eu le malheur de découvrir, par le plus grand des hasards, un faisceau lumineux d'une longueur d'onde particulière, dans le rouge, qui augmente considérablement les facultés de reproduction des êtres vivants. Lorsqu'il teste sa découverte sur des grenouilles, il obtient des spécimens colossaux, particulièrement voraces et au cycle de reproduction accéléré.

Or voilà que peu de temps après, une épidémie frappe l'intégralité des poules de la toute nouvelle URSS. Plus une poule ne survit, et la consommation des œufs, dangereuse, est interdite. Et croyant bien faire, un nommé Rokk parvient à convaincre les autorités qu'il faut tester l'invention de Persikov sur des œufs de poules, et ainsi relancer à grande vitesse l'élevage de ces volailles dans le pays. Evidemment, rien ne se passera comme prévu.

Boulgakov1.jpgEncore un savant fou, pourrait-on dire ? Absolument pas. Ce récit de Boulgakov se place dans une sorte de courant informel au sein de la littérature soviétique de l'Entre-Deux guerres, qui montre des savants dont l'invention, au potentiel neutre, leur échappe par inadvertance, voir même par bêtise du reste de la société, trop avide de pouvoir en tirer profit sans même réfléchir aux conséquences. On peut penser en premier lieu au Pain éternel d'Alexandre Beliaev (1928), mais aussi, à un moindre degré, à Une Personnalité lumineuse d'Ilf et Petrov (1928 aussi). Dans les trois cas, nous avons affaire à un savant brillant mais lunatique, solitaire, d'une honnêteté morale et intellectuelle sans faille. Mais des savants qui pour le coup ne peuvent résister à la société qui les entoure, au point que leurs inventions conduisent à des catastrophes, en dépit de leurs avertissements. Le récit de Beliaev est d'ailleurs calqué quasiment sur le même plan que celui de Boulgakov, à une grosse différence près : Beliaev place l'action de son roman dans un pays étranger, européen et capitaliste. Boulgakov, lui, prend le risque d'imaginer tout cela en URSS. Il décrit tout ce que doivent subir Persikov et son Institut durant la Révolution, puis durant la Guerre Civile. Il décrit la possibilité d'un exil à l'étranger, la famine. Puis le rétablissement progressif du pays, avant cette histoire d'épidémie au sein des poulaillers. Et même s'il prend soin de présenter tout cela dans le futur, certes proche, on peut concevoir que ce texte n'ait alors pas plu à tout le monde.

Pourtant, Boulgakov ne se contente pas d'écrire une satire. Il fait réellement œuvre d'écrivain, car s'il sait être drôle, Les Œufs fatidiques constituent aussi un beau portrait de scientifique : Persikov est un personnage touchant, jusque dans sa fin tragique. Il montre aussi une immense capacité à rendre vivantes les quelques scènes d'action. On obtient ainsi au final, et ce malgré un argument qui ressort de la science-fiction, un texte particulièrement réaliste et prenant.

 

Une lecture de Patrice

 

Les Œufs fatidiques

Traduction de François Cornillot et Alain Prechac

in recueil Diablerie suivi de Les Œufs fatidiques, 1ère édition, 1971, L'Âge d'homme

Ce même recueil a été publié sous le titre Les Œufs fatidiques en 1973 chez Marabout

 

 

 

 

 

Commentaires

Ce livre a également été publié en 2003 chez Folio bilingue (n° 116) sous le titre "les Œufs du Destin. Traduit par Edith Scherrer.

Écrit par : Jean-Louis Cordonnier | 14/04/2012

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Merci beaucoup pour cette précision. C'est effectivement utile de l'avoir en bilingue!

Écrit par : Patrice | 14/04/2012

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Bonjour les amis,
je suis en stand by pour on étude adaptations pour des problèmes d'archivages de mes données sur des disques durs externes capricieux, mais cet article me rappelle ces belles nouvelles (lues dans le livre de poche Diableries/Les oeufs fatidiques il y a très, longtemps).
Il faudra que je reprenne, avec votre aide, ma fiche Boulgakov, mais javais ceci, dans une note parfaitement incomplète pour l'instant :

Les œufs fatidiques / Les œufs du destin (? 1924 -traduit par (?) in recueil Diableries - suivi de Les œufs fatidiques et autres récits coll. Classiques Slaves, L'Age d'Homme 1971; retraduit (?) par François Cornillot & Alain Prechac in recueil Les œufs fatidiques coll. Bibliothèque Marabout fantastique, Gérard 1973; retraduit par Edith Scherrer & révisé par Françoise Flamant, coll. Folio bilingue, Gallimard 2003).
- Rokovye yaytsa / Роковые яйца (Fatal Eggs) Sergei Lomkin (adaptation, avec Vladimir Gurkin), Russie/République Tchèque 1996 (?mn).

... notule à compléter, je sais, car j'avais aussi repéré dans mes notes
- Le maître et Marguerite (6 adaptations)
- Ivan Vassiliévitch
- Cœur de chien (2 adaptations)
qui ont été portés à l'écran...
...D'autres adaptations de cet auteurimportant, que je connais peu, sont-ils d'après des récits plus ou moins spéculatifs?
Jeam

Écrit par : Jeam Tag | 22/04/2012

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Bonjour Jeam,
Il me semble que pour l'édition de 1971 chez L'Âge d'Homme, il s'agit déjà de la traduction de Cornillot et Prechac. Mais je peux me tromper. Pour les films adaptés de Boulgakov, j'avoue ne pas connaître grand chose. Une fiche serait effectivement bien utile!

Écrit par : Patrice | 22/04/2012

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