12/06/2012
Nik Peroumov - Le Crépuscule des dieux
Nik Peroumov est un phénomène de la fantasy russe. Gros vendeur (le roman dont nous allons vous parler s'est écoulé à plus de 135000 exemplaires), il s'est fait connaître juste après la Perestroïka, en traduisant en amateur Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, puis en lui donnant une suite, une trilogie publiée de 1993 à 1995 et intitulée L'Anneau des Ténèbres. Mais en parallèle à cette trilogie, il travailla à un premier roman « personnel », Le Crépuscule des dieux (Гибель богов), publié en 1994. Il s'agit-là d'un des premiers vrais gros succès éditorial de fantasy en Russie. Et comme l'auteur, histoire de mieux se faire connaître outre-Atlantique (il vit depuis plusieurs années aux USA où il travaille comme biologiste), a pris soin de traduire lui-même son roman, chez un petit éditeur nommé Zumaya, il nous fallait bien jeter un oeil au phénomène.
Dans le monde mis en place par Peroumov, les Jeunes Dieux, après une lutte qu'on devine féroce, ont remplacé les Anciens, desquels n'a survécu que Odin, qui se cache maintenant sous le nom de Hropt et vit replié au milieu de terres désolées. Mais les Jeunes Dieux sont distants et n'interfèrent que peu dans les affaires du monde, qu'ils abandonnent à des Mages, créatures aux pouvoirs quasi-divins mais limités dans le fait qu'ils ne peuvent donner volontairement la mort à un être humain. Cependant ces Mages peuvent former des apprentis, moins puissants qu'eux mais qui n'ont pas cette limite. C'est par le biais de ces apprentis que les Mages peuvent s'affronter pour contrôler le monde.
Deux rebellions contre le concile des Mages ont ainsi déjà eu lieu, et à la suite de la dernière, Hedin, le Sage des Ténèbres, s'est retrouvé exilé sans pouvoirs dans le monde des humains. 1000 ans d'exil qu'il a mis à profit pour accumuler savoirs et connaissances, pour mettre au point une stratégie complexe qui lui permettra de revenir au premier plan. Quand à la fin des mille ans, le concile lui offre l'opportunité de former enfin un nouvel apprenti, ce sera Hagen, bébé né d'une mère célibataire tombée dans la misère. De Hagen, il fera un noble guerrier formé aux arts militaires et à la magie. Il l'aidera à se constituer une troupe de guerriers dévoués corps et âme, puis à acquérir un domaine, celui qui fut l'ancien siège du pouvoir de Hedin avant sa déchéance. Ensemble, Hedin et Hagen vont défier les Mages, puis les Jeunes Dieux eux-mêmes.
Il nous est difficile de rendre compte de ce roman, car il ressort clairement d'un genre de fantasy qui n'est pas celui que nous préférons. Foin de psychologie ici. Peroumov écrit un récit épique de mythologie, dans lequel les tourments de l'âme n'ont pas leur place. Il choisit de calquer sa cosmographie sur celle des anciens Scandinaves, en décrivant la génération divine qui a succédé aux dieux après le Ragnarök, et en la plaçant elle-même dans un contexte de destruction du monde. Autrement dit, sur les plus de 500 pages du roman, une centaine est consacrée à des préparatifs plus ou moins houleux, tandis que le reste n'est que combats et magie, sans pause, sans temps mort, avec un accroissement progressif mais sensible des pouvoirs et des forces mises en confrontation, accroissement qui infailliblement conduit à une remise en compte du monde lui-même, le menaçant de destruction. Autrement dit, tout ce qui est visible sur l'illustration néo-mussolinienne de la couverture américaine (reprise d'ailleurs par les dernières éditions russes) est bien présent dans le roman : héros body-buildé pour qui la force magique fait office de testostérone, citadelle imprenable, dragons, krakens, nefs de guerres, armées innombrables, etc. Tout y est colossal, démesuré.
Et pourtant, même si l'on ne peut s'empêcher d'avoir envie régulièrement de reprendre son souffle à la lecture d'un tel texte, force est de constater que cela marche. Peroumov développe des trésors d'imagination pour émerveiller, pour décrire des lieux, des créatures, des artefacts tous plus fantastiques les uns que les autres. Et surtout la structure de son récit repose sur une logique imparable, et finalement non-manichéenne comme on pourrait s'y attendre.
Les Mages sont les garants de l'ordre du monde. Ils sont censés occuper la place des « gentils ». Or il n'en est rien. Ils ne rechignent à aucun coup tordus, ne comptent pas les morts, tandis que Hedin, pourtant allié à diverses créatures et monstres de nature démoniaque, fait preuve de retenu, de prévoyance envers les soldats qu'il doit malgré lui envoyer au combat. Même s'il lui ressemble dans son élaboration (un mage lié à la noirceur, installé dans une puissante citadelle, allié aux Gobelins et aux dragons, etc.), le personnage de Hedin n'est surtout pas un décalque de Sauron. Mieux : petit à petit Peroumov montre que l'ensemble du conflit dépasse largement tout ses protagonistes, la violence leur échappe, pour les mener à un destin auquel ils ne s'attendent pas.
Autrement dit, si Le Crépuscule des dieux ressort bien de la grosse fantasy épique, il n'en reste pas moins que c'est intelligemment fait et que cela mérite de s'y attarder un peu une fois de temps en temps.
Une lecture de Patrice, sur la version anglaise.
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