19/06/2012

Leonid Heller - Préface au Livre d'Or de la science-fiction soviétique 2

5. L'avenir entre l'action et la méditation

 

Quinze ans après qu'Odoievski a publié sa Ville sans nom, le courant positiviste et utilitariste submerge la vie intellectuelle russe. Les radicaux des années 1860-70, avec leurs «maîtres à penser» Tchernychevski, Pissarev, Lavrov, voient dans les sciences appli­quées une arme pour la lutte sociale, un moyen sûr de changer le monde. Avec cela, on ne joue pas. Tout ce qui ne sert pas la Cause, n'est pas utile à l'Action, est condamné. Les critiques radicaux considèrent avec dédain les fantaisies de Veltman, Odoievski, Tour­gueniev. Le fantastique passe pour un genre réactionnaire ; on le dira encore au début de notre siècle.

Une seule œuvre « radicale » ose imaginer l'avenir, mais elle est de taille : Que faire ? (1862) de Nicolas Tchernychevski. Ce livre de chevet de Lénine comporte un chapitre qui, sous la forme d'un rêve présente le futur monde fourriériste de l'amour libéré, des phalanstères en aluminium et en verre (par allusion au Crystal Palace londonien), du travail dans la joie. Cette utopie tire sa force du fait que l'idéal et les moyens pour l'atteindre y sont, pour la première fois en Russie, nommés en termes socialistes.

Par la résonance qu'ilprovoque, Que faire ? est sans doute un des livres-clés du XIXe siècle russe. Une réplique quelque peu ambiguë lui est donnée par le célèbre auteur satirique, M. Saltykov-Chtchedrine. Dans Histoire d'une ville (1870), il décrit entre autres la destruction de la ville des Imbéciles par un de ses gouverneurs et la construction, en rase campagne, d'une ville géométrique, avec des maisons identiques, les habitants en uniformes vivant selon un horaire précis, des espions dans chaque «unité d'habitation» etc. Histoire d'une ville, dans sa rage contre l'uniformisation, est la plus violente cari­cature jamais écrite de la Russie tsariste (et peut-être aussi, prémonitoirement, du col­lectivisme borné), et une préfiguration des anti-utopies du XXe siècle.

Dans le camp opposé, l'idéal du Palais de Cristal est attaqué sans répit par Dos­toïevski. Depuis les Mémoires d'un souterrain (1864), autre riposte à Tchernychevski, les personnages torturés défilent devant nous, font des discours et des rêves, racontent des fables, en creusant, avec une terrifiante lucidité, les thèmes du socialisme athée et du bonheur acheté au prix de la liberté.

Imbibé de la tradition utopique, Dostoievski ne fait pas de S.F., pas plus que Tioutchev, le poète aux illuminations cosmogoniques, ni Tolstoï, avec son utopie de la non-violence, ni les populistes, imaginant leur idylle paysanne. Tous spiritualistes, ils regardent avec hostilité le progrès industriel et technique, y voient pour la civilisation occidentale un vrai cul-de-sac que la Russie doit tenter d'éviter. Tous adeptes du messianisme national, ils se tournent vers « la glèbe », vers la culture de la Russie profonde, des vieux-croyants, en faisant revivre les mythes de Kitèje-grad et du paradis sur terre. Rejetée par les uns parce que trop « fantastique », la S.F. paraît aux autres trop occidentaliste, trop « «scientifique » précisément dans le sens que donnaient à ce mot les utilitaristes. Pourtant, les grands problèmes que posera la S.F. de demain mûrissent là, en dehors du genre, dans l'œuvre d'écrivains comme Dostoïevski, de philosophes comme Vladimir Soloviev ou Constantin Léontiev.

Un autre nom mérite d'être cité à part: celui de Nicolas Fiodorov. Penseur religieux, il réinterprète l'Évangile et conçoit un système qu'il appelle le supramoralisme ou la « philosophie de la Cause commune », centrée sur l'idée délirante de l'immortalité physique et de la résurrection en chair et en os de tous les hommes ayant vécu sur Terre. La mort signifie le Mal que l'humanité réunie en une amicale fraternelle peut et doit combattre par tous les moyens, dont ceux de la science moderne. Les particules ayant, selon Fiodorov, une sorte de mémoire il serait possible de reconstituer les configurations qu'elles formaient dans le passé. La Terre serait aménagée pour accueillir une partie des res­suscités, les autres iraient ailleurs ; notre planète deviendrait un vaisseau spatial ; les lois de l'univers seraient changées, spiritualisées, par l'Homme qui accomplirait ainsi le dessein de Dieu. Ce projet élaboré dans des articles épars (réunis seulement après la mort du philosophe, en 1906), est probablement la plus fantastique utopie — et la seule vraie uchronie — jamais imaginée, un grandiose « space-opéra ». Et il a fait école. Parmi les élèves de Fiodorov, K. Tsiolkovski, le père de l'astronautique russe, se donna pour tâche d'apporter des solutions pratiques au projet fiodorovien.

La dernière décennie du siècle voit une avance timide de la S.F. : avec l'extrapolation scientifique de Tsiolkovski qui vulgarise ses propres idées sur les vols cosmiques dans Sur la Lune (1893) et les Rêves de la Terre et du ciel (1895) ; avec des récits «électriques» et «astronomiques» comme Dans l'océan étoilé (1892) de A. Lakidé ou Ni réel, ni inventé (1895) de V. Tchikolev et même de l'anticipation comme le Monde du futur (1892) de N. Chelonski ou Derrière le rideau : le XXe siècle (1900) de A. Krasnitski.

L'intérêt croissant pour la S.F. n'est pas dû au hasard : il correspond aux débuts du mouvement symboliste. Une nouvelle période commence pour la littérature et avec elle, pour la fantastika.

 

6. Le symbolisme fantastique

 

Cet âge d'argent de la culture russe a beaucoup en commun avec l'âge d'or romantique. Un grand mouvement artistique. Des influences étrangères assimilées sans réaction de rejet. Des courants mystiques : la théosophie de Mme Blavatski est née, la mode s'empare de l'Atlantide, de la sagesse orientale, du spiritisme. Ajoutons à cela le formidable héritage du siècle passé. Ajoutons aussi l'ambiance du début de ce siècle. On parle du « péril jaune ». On lit Nietzsche. Avec Flammarion et Wells, on vit les cataclysmes cosmiques. Les angoisses sociales frôlent l'attente du Jugement dernier. V. Soloviov, le plus grand philosophe russe, dans Trois Conversations, son dernier livre (1900), raconte l'Apocalypse moderne. On s'y reconnaît, surtout après 1905, l'année de la guerre perdue contre le Japon et de la révolution avortée.

Le noir sied au fantastique qui imprègne l'œuvre des symbolistes, ceux-ci consi­dé­rant l'imaginaire comme plus réel que le monde matériel qui nous entoure. Le rayon­nement du symbolisme est grand et même les écrivains qui lui résistent, comme Bounine ou Kouprine, sont visités de temps à autre par le spectre du fantastique. Spectre qui hante en permanence les autres: les histoires de L. Andréiev sur la folie et la mort; les récits de possession, comme Fleur-de-feu (1910) d'A. Amfiteatrov ; les contes de magie noire, comme ceux de F. Sologoub qui se voue, du moins dans sa poésie, au culte du Satan, ou de Brioussov qui explore dans l'Ange de feu (1907) l'univers des alchimistes médiévaux ; les romans occultistes, comme ceux de V. Kryjanovskaia-Rochester.

Ici et là, les fantasmes s'ornent d'attributs de S.F. Dans la Mort d'une planète (1911), Mme Kryjanovskaïa brasse les forces surnaturelles, l'Atlantide, les races ancien­nes, la destruction du monde, les voyages interstellaires et les machines merveilleuses dans un mélange qui fait penser à Abraham Merritt. Dans un roman très insolite, le Sor­tilège des morts (1913-16), Fiodor Sologoub déguise son sorcier de héros en savant physicien et parle de la transformation de l'énergie, des mondes parallèles, de la télépathie. Le Soleil liquide (1912) d'Alexandre Kouprine est de la pure S.F.: l'invention d'un savant génial permet de liquéfier la lumière du soleil, de la stocker et de résoudre ainsi les problèmes énergétiques de l'humanité (déjà à l'époque on s'en inquiétait), mais une erreur de manipulation provoque une explosion colossale.

Celui parmi les symbolistes qui s'intéresse le plus à la S.F., Valéry Brioussov, est aussi le premier en Russie à esquisser une théorie de ce genre littéraire, en y distinguant trois thèmes essentiels: la conquête du cosmos, le contact avec les extraterrestres, la transformation de notre monde. Dans ses poèmes, Brioussov rêve (phénomène rare) aux voyages cosmiques, à la vie des autres planètes. Sa prose est catastrophiste. La Terre (1904) décrit notre globe privé d'atmosphère et la fin des hommes, réfugiés dans une cité souterraine. La République de la Croix du Sud (1905) raconte l'autodestruction d'un état-mégalopole modernissime et hyperindustrialisé (comme le Métropolis de Fritz Lang), dont les habitants sont frappés par une épidémie de folie meurtrière.

Ces récits de Brioussov sont des allégories, maniant plutôt les catégories sociales et les concepts abstraits que des personnages et des décors réels. Kheraskov et Odoievski n'écrivaient pas autrement leurs anti-utopies. Un renouvellement se dessine dans la première œuvre de «politique-fiction» russe, qui développe l'hypothèse de l'arrivée au pouvoir, dans un avenir prévisible, d'un parti politique précis. Il s'agit des Anarchistesdu futur (1907)d'A. Morskoï, dont l'action se passe vingt ans plus tard à Moscou; on y va au théâtre pour voir le dernier Léonid Andréiev et les rues portent les mêmes noms qu'aujourd'hui. Mais le chaos s'installe et bientôt une guerre civile éclate, menée à coups de zeppelins bombardiers. Parmi les inquiétantes prévisions techniques de ce livre, citons les appareils d'écoute cachés un peu partout par la police omniprésente.

Ce catastrophisme — il marque toutes les littératures du premier quart du siècle - n'écrase pas l'espoir en un meilleur avenir. Au contraire: lorsque l'on attend le Millenium, les horreurs pressenties excitent d'autant mieux qu'elles promettent, pour plus tard, un apaisement final. Bellamy, Morris, le Wells de Modern Utopia trouvent en Russie des lecteurs assidus. Les pages des écrivains le plus pessimistes, Brioussov, Kouprine, même Sologoub, s'illuminent parfois des images fugitives d'un futur libre, juste et beau, à la beaute d ailleurs un peu décadente, comme il se doit pour les images symbolistes.

La Fête du printemps (1910) de Nicolas Oliguer, auteur à succès jadis, oublié aujourd'hui, décrit en détail cette utopie ultra-raffinée. Les paysages y sont bucoliques, les femmes et les hommes, vêtus comme les Romains, y prennent des poses à la Isadora Duncan. Leur société ne connaît ni classes, ni races, ni machine d'Etat. Ils ont une industrie et une science puissantes, mais en parlent comme s'il s'agissait d'artisanat artistique. L'art et l'amour (libre) sont leurs vraies préoccupations et le livre est une véritable pastorale revue dans le style « Art nouveau ».

Autre style, autres enjeux chez ceux qui se déclarent adversaires farouches des symbolistes et qui sont souvent leurs héritiers : les futuristes. Parmi eux, Vélimir Khlebnikov, l'inventeur de la poésie « transmentale » (qui correspondrait à l'abstraction en peinture), écrit, surtout vers 1914-1916, des poèmes et des courts récits en prose qui composent une monumentale vision utopique. Mathématicien de formation, Khlebnikov cherche à exprimer en équations numériques l'histoire du monde. Il travaille à la création d'une langue universelle (la poésie transmentale en étant une étape préparatoire) compré­hensible non seulement des Terriens, mais de tous les habitants de l'univers. Dans ses rêves, les hommes partagent la Terre avec lesanimaux, doués d'une intelligence presque humaine. Les lacs, remplis d'une microfaune comestible, sont autant de gigantesques bols de soupe gratuite. La radio (élément indispensable pour tous les utopistes de l'époque) assure un lien permanent entre les hommes. La proposition de Khlebnikov de faire évaluer le travail non pas en argent, mais en battements de cœur, donne la mesure de son imagination folle et poétique.

Il faut dire que les grands courants modernistes, artistiques et littéraires, ne se conçoivent pas sans tentatives d'interpréter le monde dans sa totalité, ni sans espoir de le transformer. C'est particulièrement vrai en Russie. On le voit chez les symbolistes et les futuristes, on le verra plus tard chez les constructivistes.

On le voit aussi chez Alexandre Bogdanov, médecin, philosophe, collaborateur le plus proche de Lénine au sein du parti bolchevique pendant plusieurs années et auteur pour la première fois en Russie d'une utopie communiste au sens marxiste du terme, l'Étoile rouge (1908). L'étoile rouge du titre, c'est Mars. Les Martiens, qui ressemblent beaucoup aux Terriens, vivent dans une société communiste depuis des siècles. Afin de préparer le contact avec la Terre, les envoyés invitent sur Mars un révolutionnaire russe. Là, il vit deux histoires d'amour et apprend tout sur le système politique, l'éducation, la culture et les mœurs des Martiens (les détails technologiques pullulent dans le livre: les « éthéronefs » à la propulsion atomique, l'industrie chimique avancée, l'automatisation totale, la télévision, etc.). Il apprend aussi l'existence d'un projet monstrueux : Mars étant surpeuplée, certains pensent à envahir la Terre et à exterminer l'humanité, car le plus faible et moins développé doit se sacrifier pour le plus fort et le plus avancé. Le projet est abandonné quand ses auteurs comprennent que les Terriens ne sont nullement plus faibles, mais différents, et peuvent aller plus loin dans leur développement que les Martiens eux-mêmes.

L'originalité de Bogdanov réside dans un éclectisme qui assimile des influences à première vue incompatibles : Marx et Nietzsche, Fiodorov et Ernst Mach, les symbolistes et F.W. Taylor, dont la doctrine de l'organisation scientifique du travail donna à l'industrie son visage moderne.

L'influence de ce dernier se fait sentir encore plus dans l'Ingénieur Menni (1913), où Bogdanov raconte le chemin difficile des Martiens vers leur société idéale et profite de l'occasion pour parler de sa «tectologie», la science organisationnelle globale, destinée à changer la société de la Terre.

La réflexion bogdanovienne servira de base théorique au Proletkult oumouvement pour la culture prolétarienne, le plus vaste mouvement culturel qui suivit la révolution d'Octobre.

Ainsi se termine, tiraillée entre le modernisme et le marxisme, une époque. Une autre va commencer, où la S.F. devient soviétique.

 

7. La S.F. devient soviétique

 

Quand l'événement se produit, presque tous les grands schémas du genre sont en place, presque tous les thèmes sont formulés, les sujets rodés, les situations familières. Sans parler de la panoplie d'inventions prête à servir. De nouvelles branches poussent sur l'arbre de la S.F., son tronc «utopique» est plus solide que jamais, ses racines bien plantées dans le sol russe. Il n'a pas encore donné d'écrivain comparable à un Wells, mais, déjà, un bon nombre d'œuvres importantes.

On voit en quoi la S.F. russe se distingue de toutes les autres: elle a des rapports très intimes à la fois avec les nouvelles tendances philosophiques et avec la vieille tradition populaire, bien vivante en Russie, et elle participe souvent à la recherche poétique de son temps. Tous ces liens l'empêcheront pendant longtemps de s'éloigner trop de ce que l'on appelle la « grande littérature » (ou, avec plus de retenue, le « Main Stream »).

La S.F. soviétique est une bien riche héritière.

Mais d'abord, que veut dire « soviétique » en littérature ? Le Docteur Jivago ou l'Archipel du Goulag, ont été écrits à l'époque soviétique, sur le territoire soviétique, par des auteurs citoyens soviétiques. Peut-on les appeler pour autant des livres « soviétiques » ?

Non, disent formellement les critiques en U.R.S.S., pour qui seule la littérature officiellement reconnue mérite d'être nommée soviétique. Oui, répondent implicitement ceux qui veulent regarder la littérature faite en Russie comme ils regardent toutes les autres: hétérogène certes, mais constituant l'expression d'une totalité culturelle plus ou moins unie.

En toute logique, l'avis des premiers me semble juste. Pourtant je suivrai les seconds: sauf indication contraire, le terme soviétique servira ici à indiquer un cadre chro­nologique et spatial, sans introduire de nuances idéologiques.

Je donne ces explications pour éviter des équivoques. Mais aussi pour rappeler qu'il existe une littérature russe sortant de ce cadre: la littérature de l'émigration. Mal connue, mal étudiée, illustrée par des écrivains tels que le prix Nobel Bounine, elle est digne d'intérêt à plus d'un titre. Pour nous aussi, car elle a produit des œuvres proches de la S.F., depuis le roman Derrière la barrière de chardons (1922), utopie de restauration tsariste, écrite par le général Krasnov, jusqu'aux récits «anti-utopiques» de Vladimir Nabokov. Cependant, cette littérature sort de notre cadre. Attendons pour la décrire une autre occasion et revenons à notre sujet: la S.F. qui de russe est devenue soviétique.

Les temps sont alors si bouleversants, la réalité si peu certaine que, pour la décrire, les moyens réalistes se révèlent inadéquats. C'est une nouvelle explosion du fantastique sous ses formes les plus variées. Mais l'utopie domine. La révolution éclate, selon l'image courante comme terrible et fascinante tempête de neige, faisant tourbillonner tous les rêves de Monde Meilleur. Des rêves si différents qu'ils entrent en collision.

 

8. La guerre des utopies

 

Le Proletkult et ses poètes partent en croisade au nom d'une véritable nouvelle religion, machiniste et collectiviste. Le Messie de Fer, le Prolétariat, fera s'unir l'huma­nité, construira la Cathédrale de l'Avenir, chamboulera l'orbite des planètes, allumera de nouveaux soleils. Le nouveau Messie est un être collectif : le pronom « je » disparaît, remplacé par « nous autres » dans la poésie de Guérassimov, Kirillov, Alexandrovski. Mieux encore: pour maîtriser la machine, il faut être son égal. Les ouvriers vont donc devenir, mécanisés et taylorisés, des sans noms propres, désignés par un numéro ou une lettre. Ce sera une nouvelle étape dans l'évolution de l'homme, dit Alexis Gastev, poète et syndicaliste, qui nous fera, dans cette anthologie, sentir le goût de l'utopie prolétarienne.

Face à elle se dresse une autre utopie. La révolution est « l'aube des serfs », disent les poètes paysans. Pour eux, l'usine, la machine, la ville sont une abomination. Ils appellent un autre avenir : la commune sur le poêle russe, le Comité Universel du Seigle. Serge Essénine, le plus populaire parmi les poètes russes, voit s'installer en Russie un paradis paysan, une nouvelle Nazareth, — Nicolas Kliouev exalte le Kitèje re­trouvé; et, avec la voix de Piotr Oréchine, les paysans répondent aux prolétaires: Dans un livre au titre explicite, le Voyage de mon frère Alexis au pays de l'utopie paysanne (1920), Alexandre Tchaïanov, économiste éminent, parle de la Russie future qui décrétera en 1934 la destruction des villes et vivra selon les vieux principes communautaires : on pourra y passer des années « sans se rappeler une seule fois qu'il existe un État comme pouvoir contraignant ». Notons que l'action du livre se passe en 1984 !

Les futuristes se battent aussi, eux qui pensent que la révolution artistique et la révolution sociale ne font qu'un. Khlebnikov, le vagabond solitaire, refait le monde à sa manière. Il écrit Ladomir (1920), un poème où s'allient les mythes d'hier et ceux de demain; il organise une Internationale des inventeurs, se dit Président du Globe Terrestre et meurt d'inanition en 1922. Maïakovski, lui, se proclame le poète de la Révolution et, avec un groupe d'amis, prétend au titre de chantre officiel du nouveau pouvoir. Sa poésie exubérante se lance volontiers vers le futur, l'utopie et la S.F. y sont des invités permanents, en allégorie dans Mystère-Bouffe (1918) ou 150 000 000 (1920), en plus concret dans la Ve lnternationale (1922) et le Prolétaire volant (1925), oucomme nœud de l'intrigue dans les pièces satiriques la Punaise (1928) et les Bains (1929).

À côté de Maïakovski, Nicolas Asséev est le plus « futuriste parmi les futuristes » ; sa S.F. en prose est peu connue même en URSS : une bonne raison d'en inclure ici un exemple.

Les fututistes et leurs frères ennemis, les constructivistes, combattent le Proletkult, mais si, au départ, ce dernier puisait dans les sources modernistes, c'est à lui maintenant d'influencer l'avant-garde : la littérature, mais aussi le cinéma de Vertov et Eisenstein, le théâtre « bio-mécanique» »de Meyerhold, l'architecture et le design de Tatline, Rodtchenko, Lissitski. On attend que la nouvelle société accouche d'un Homme Electrique Nouveau, à l'image de la machine, produit en série dans un environnement fait pour lui en acier et en verre (« l'acier est dur comme la volonté du prolétariat, le verre pur comme sa conscience », disait-on).

Au début des années vingt, la poésie, souveraine dans la période post-révolu­tion­naire, cède le pas à la prose. L'utopie garde son importance, mais l'exaltation abstraite ne suffit pas. Le temps est venu de voir l'avenir plus en détail. En 1923, un des principaux auteurs et théoriciens prolétariens, Iouri Libédinski, en parlant des thèmes de la nouvelle littérature, ménage une place de choix au « roman socialiste utopique ».

Le premier roman utopique soviétique, paru en 1922 mais écrit en 1918, le Pays de Gongouri de Vivian Itine, raconte les voyages mystérieusement réels d'un bolchevique, emprisonné par les Blancs en attente de son exécution, à travers le monde communiste situé dans un autre espace. La partie utopique du livre aurait pu être écrite une décennie plus tôt, tant elle est imprégnée de l'imagerie symboliste.

Le Monde à venir (1923) de Iakov Okounev est plus près de l'actualité. En fait, il montre la réalisation des slogans révolutionnaires les plus radicaux. La Terre est une Ville Mondiale, une Commune Universelle, sans nations ni États. Plus de famille : les enfants appartiennent à la Commune. Plus de gouvernement, mais un Bureau Statistique qui organise les armées de travail. Plus de contrainte: les citoyens (appelés «unités de force») sont volontaires dans la joie pour toute tâche utile à la societe...

D'autres romans suivent : la Fin de la Grande-Bretagne (1926) de S. Grigoriev, D'ici mille ans (1928) de V. Nikolski, le Monde qui va suivre (1930) d'E. Zélikovitch, le Pays des heureux (l931) d'I. Larri, etc. Ces descriptions du communisme futur marient facilement les idées du Proletkult avec l'orthodoxie marxiste et la vieille tradition utopique.

Ces utopies sont pourtant originales par ce qu'elles gardent de l'élan révolutionnaire initial. Et de la certitude d'une guerre inévitable contre le monde ancien.

L'attente de « la lutte finale » marque ces années-là. La Grande Guerre répondit aux prophéties apocalyptiques: on ne peut plus croire à la civilisation occidentale. Son déclin, analysé avec tant de force par Oswald Spengler, s'amorce déjà. Les révolutionnaires en Russie et ailleurs partagent cet avis, et si la fin de l'Occident signifie le début d'un monde heureux, il faut l'accélérer. En politique, cela s'appelle « la doctrine de la révolution exportée ». En littérature, à côté du « roman utopique », une place est réservée à « l'utopie dramatique révolutionnaire » pour imaginer « la révolution allemande, toute proche, ou celle, plus lointaine, des États-Unis ».

 

Commentaires

Merci pour votre site et pour votre travail remarquable. Longue vie au site !

Écrit par : Anthony Gallic | 09/07/2012

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire