09/07/2012
Un exemple d'article d'Ariadna Gromova
Nous avons déjà eu l'occasion de vous parler d'Ariadna Gromova, notamment pour son œuvre littéraire. Son action dans le domaine de la science-fiction soviétique durant les années 1960 fut fondamentale, car son seulement elle fut un auteur intéressant, mais elle contribua aussi à faire connaître, en la traduisant, l'oeuvre de Stanislaw Lem, enfin elle fut surtout un remarquable critique qui militait activement pour la reconnaissance de la science-fiction en tant que genre littéraire adulte. Elle participa ainsi à la querelle des physiciens et des lyriques, prenant fait et cause pour les frères Strougatski, qu'elle défendit contre la vieille de la science-fiction à courte portée, contre les auteurs et critiques trop matérialistes et pas assez humains à ses yeux.
Il se trouve qu'un de ses articles, datant de 1964, Герои Далеких Радуг: Заметки о творчестве А. и Б. Стругацких (« Les héros de L'Arc-en-ciel Lointain : notes sur les travaux d'Arkadi et Boris Strougatski », Komsomolskaya Pravda, 1964, 26 décembre), fut traduit en français et même parut avant son original, dans la revue Œuvres et opinions, éditée par l'Union des écrivains de l'URSS, dans son numéro 70, octobre 1964, p. 163-167. Même si le texte fut transformé au passage en simple critique littéraire, il n'en conserve pas moins un grand intérêt tant la pensée militante d'Ariadna Gromova transparaît. C'est ce texte que nous voudrions vous présenter ci-dessous.
Arcadi et Boris Strougatski : « L'Arc-en-ciel Lointain »
En russe. Editions « Znanié », Moscou 1963
« La main de Tania, tiède et un peu rugueuse, était posée sur ses yeux, et rien d'autre ne comptait plus pour lui. Il sentait l'odeur âcre de la poussière, les oiseaux de la steppe carcaillaient dans leur sommeil, l'herbe sèche lui piquait, lui chatouillait la nuque... »
Qu'est-ce ? Le début d'une histoire d'amour ? Pas seulement. L'amour, l'amitié, la loyauté, le courage, la grandeur d'âme, tous les sentiments généreux sont mis à l'épreuve dans des circonstances extraordinaires. Des circonstances qui sans doute jamais ne se présenteront concrètement. L'action se passe au XXIIe siècle, dans un autre système stellaire, sur une planète au nom étrange d'Arc-en-ciel Lointain. Néanmoins les événements qui se produisent dans cet espace fictif semblent bien réels et dignes de foi. Ils nous font même réfléchir à certains problèmes d'aujourd'hui.
Récemment, réaffirmant l'extrême importance, la nécessité même des romans fantastiques sur la base réaliste, nous nous référions à des œuvres comme L'Homme invisible de Wells ; voilà, disait-on, la meilleure manière de construire une œuvre fantastique pour qu'elle cesse d'être une simple illustration d'une vérité scientifique et devienne une œuvre d'art. Il faut prendre un décor familier et l'éclairer à la vive lumière de l'imagination fantastique. Ce n'était pas seulement un hommage rendu au talent insigne de Wells, mais une protestation contre les romans fantastiques « techniques », avec ses sujets d'une morne rigidité et ses personnages en carton.
Le temps a prouvé que ce point de vue, juste et utile dans l'ensemble, pèche par son caractère unilatéral. Des problèmes capitaux à notre époque ne peuvent être résolus par les procédés stylistiques de L'Homme invisible. Il faut des procédés nouveaux pour rendre un contenu nouveau.
Ce sont des exemples concrets qui nous l'ont fait le mieux comprendre. Des œuvres ont paru qui, sans utiliser le principe « par le réel vers le fantastique », se sont révélées belles et vigoureuses. Nous avons vu naître et se développer le talent brillant du Polonais Stanilaw Lem, auteur de romans de science-fiction à l'esprit philosophique. De puis cinq ou six ans, la littérature de science-fiction est dignement représentée en U.R.S.S.
Ce genre où l'anticipation a pour point de départ la philosophie moderne a pu se développer grâce au réalisme socialiste. Il a trouvé une expression particulièrement nette dans l'oeuvre des frères Arcadi et Boris Strougatski, auteurs de L'Arc-en-ciel Lointain dont nous avons cité un passage au commencement de cet article.
Leur première œuvre importante, Au Pays des nuages pourpres, publiée en 1959, a rénové notre littérature de science-fiction. Par sa structure, elle se distingue sensiblement de ce qu'a fait Wells : le réalisme y sert à donner l'illusion la plus complète de l'existence d'une réalité à venir, évoquée dans le roman.
Cinq ans se sont écoulés depuis ce départ prometteur. Les Strougatski ont écrit entre-temps sept grandes nouvelles [sic, pour povest', novella] et une quinzaine de récits. Leur style s'est modifié peu à peu, mais pas complètement : il s'est épuré, affiné, il est devenu plus souple et large. Ce perfectionnement ne s'imposait pas seulement parce que Au Pays des nuages pourpres était entaché de clichés et de conventions propres aux romans fantastiques « techniques ». La persévérance des Strougatski à travailler leur style avait un stimulant beaucoup plus efficace. En créant peu à peu, d'une œuvre à l'autre, un tableau précis du monde tel qu'ils se l'imaginent au XXIe ou au XXIIe siècle, avec son évolution, son progrès, les auteurs ont constaté que ce monde dû à leur plume vivait désormais sa propre vie et se développait selon ses lois internes qu'on ne saurait enfreindre impunément : ces lois-là, il s'agissait de les comprendre et de les mettre à profit.
Au début le monde futur leur apparaissait d'une sérénité absolue, par contraste avec notre siècle orageux et tragique. Les images suivaient en conséquence. Au XXIe siècle (dans Les Stagiaires) il existe encore deux systèmes sociaux, très inégalement viables : quoiqu'il n'y ait plus eu de guerre depuis longtemps et que ce fléau soit éliminé à jamais, le capitalisme agonise. Une autre bataille s'amorce, dont l'enjeu est l'âme humaine, la bataille contre l'abominable héritage du passé : l'esprit petit-bourgeois sous toutes ses formes. Dans Le Retour (avec un sous-titre révélateur : Midi. XXIIe siècle) l'humanité vit sous un ciel sans nuages. Mais ce n'est pas une idylle dans l'ennui béat du Paradis : l'homme va toujours de l'avant, en quête d'inconnu, de nouveau.
En 1962, les Strougatski font paraître La Tentative d'évasion, d'une structure originale : ses personnages appartiennent à trois époques différentes. Vadim et Anton vivent au XXIIIe siècle, Saül Répnine, officier soviétique, vient à eux d'un camp de concentration fasciste de la seconde guerre mondiale. Et la planète où ils s'aventurent tous les trois vit les débuts de la féodalité. La rencontre de ces trois époques si différentes met à la fois en relief les réalisations inouïes de l'humanité du XXIIIe siècle (il s'agit de la morale, de l'éducation des sentiments et non des réalisations techniques) et la faiblesse qui constitue le revers de ces succès brillants. Elevés depuis plusieurs générations dans la certitude que la bonté humaine est la loi suprême de la vie, Anton et Vadim, enfants du siècle bienheureux, perdent contenance devant l'offensive du mal. Comme tous ceux de leur époque, ils ne savent ni le discerner, ni le combattre : c'est pour eux un passé si lointain ! Les horreurs de la planète où ils débarquent leur semblent d'abord le résultat d'une maladie ou d'une catastrophe : ils se refusent à croire que l'homme puisse se créer son propre enfer. Convaincus de la justesse des idées de Répnine qui, doué du flair d'un homme du vingtième siècle, a compris d'emblée ce qui se passe et voue aux oppresseurs une haine farouche, ils continuent à espérer naïvement que tout pourrait s'arranger en un tournemain.
L'Arc-en-ciel Lointain envisage les problèmes moraux du communisme futur sous un autre angle. Cette fois, les personnages ne se heurtent pas aux forces ténébreuses du passé : le combat se déroule au fond de leur âme, mise à rude épreuve. C'est de nouveau le XXIIe siècle, celui-là même qui dans Le Retour est le midi ensoleillé du genre humain, l'accomplissement des plus beaux rêves. Dans L'Arc-en-ciel Lointain ce monde est peint autrement. Non que les deux œuvres se contredisent, elles se complètent plutôt.
L'Arc-en-ciel Lointain est un des avant-postes de l'humanité dans sa grande bataille contre l'Inconnu. Dans cette lutte pour la bonne cause, les combattants sont prêts à braver les pires dangers, à sacrifier leur vie. Les physiciens qui habitent l'Arc-en-ciel Lointain se rendent parfaitement compte que les expériences auxquelles ils se livrent sont très périlleuses : elles risquent de provoquer la mystérieuse Onde Noire, mortelle à tout être vivant. Chacun s'est fait à l'idée qu'il joue avec son existence. Mais l'épreuve qui leur échoit s'avère beaucoup plus difficile.
Il se trouve que la catastrophe n'engloutira pas seulement les hommes, tous les hommes de la planète, y compris les grands savants. Toute une branche scientifique appelée à investir l'homme d'un immense pouvoir sur la nature, est vouée à la disparition. Tous les chercheurs, les résultats de leurs essais sont concentrés là, sur l'Arc-en-ciel. L'Onde les anéantira. Rien de plus atroce pour un savant : l'annulation irrémédiable de son travail, que l'humanité devra reprendre par le commencement...
Les auteurs n'ont pas choisi une solution heureuse à cette situation tragique. Le dilemme : sauver les enfants ou les résultats de recherches, est d'un mélodramatisme qui jure avec le sérieux de l'idée fondamentale de cette œuvre philosophique. Mais la situation elle-même, la mort héroïque de l'avant-garde des chercheurs, qui s'est engagée trop loin pour que les arrières de la science puissent la rejoindre, est parfaitement réelle.
La véritable anticipation ne se borne pas à ériger des systèmes philosophiques audacieux, elle nous rend acceptable l'aspect même de l'homme futur. Elle nous fait sentir le souffle du vent qui balaye les plaines et les coteaux de la planète inconnue, entendre « le son bizarre et puissant, pareil à un soupir saccadé », qui accompagne l'envol de l'astronef.
Ce cadre fantastique et pourtant vraisemblable, ces personnages dont la mentalité est évoquée par les moyens spécifiques de la science-fiction, tout cela nous permet d'entrevoir l'avenir, et du même coup, nous ouvre les yeux sur certains essentiels du présent.
Ariadna Gromova
21:21 Publié dans (aut.) Ariadna Gromova, Essais | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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Écrit par : gromovar | 09/07/2012
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