16/08/2012
Ferdynand Ossendowski - Le Brig "Le Terreur"
Nos lecteurs seront sans doute surpris de nous voir parler sur ce blog d'un auteur polonais, qui plus est connu pour ses romans d'aventures plus ou moins autobiographiques, publiés entre-deux-guerres en anglais ou en polonais. Bêtes, hommes et dieux compte ainsi parmi les classiques de la littérature du XXe siècle. Ce que l'on sait moins, c'est que Ferdynand Ossendowski (1876-1945) fut aussi... un auteur de science-fiction russe. Ingénieur de formation, Ossendowski participa aux événements révolutionnaires de 1905, et pour ce fait fut condamné à mort. Sa peine fut commuée en déportation en Sibérie. Cet exil ne l'empêcha cependant pas d'entamer une carrière d'écrivain. Et parmi les quelques œuvres qu'il parvint à publier avant la Révolution d'octobre, trois – deux povest' (novella) et un roman - appartiennent de toute évidence à la science-fiction, ou plutôt à ce qu'on appelait alors « merveilleux scientifique » ou plus simplement « anticipation ». Ces trois textes, Le Brig « Le Terreur » (Бриг «Ужас», 1913), La Lutte à venir – histoire de demain (Грядущая борьба: Завтрашняя повесть, 1914) et Les femmes se rebellent et gagnent (Женщины восставшие и побежденные, 1914), demeurent encore largement méconnus, même en Russie où les deux premiers ont fait l'objet d'une réédition après la Perestroïka. Il faut dire que du fait que durant la guerre civile, il avait rejoint les rangs de l'armée blanche, puis que, de retour en Pologne, il avait publié un essai négatif sur Lénine, son œuvre fut interdite pour anti-communisme, d'abord en URSS, puis en Pologne-même après 1945.
Leur redécouverte est elle-même due à un quasi-hasard. Et elle a pour origine un article de Jacques Bergier, celui-là même que nous avons redécouvert et traduit sur ce blog il y a quelques mois.
Dans cet article, publié au sein d'une anthologie de science-fiction en 1961, Jacques Bergier faisait part de ses lecteurs d'avant-guerre, d'avant que sa bibliothèque ne fut confisquée par la Gestapo lorsqu'il se fit arrêter pour résistance. Bergier y citait donc de mémoire un récit intitulé « Terreur sur le brigantin », qu'il attribuait à Ossendowski. Cette mention passa inaperçue jusqu'en 1988, quand l'auteur et critique Vitali Bougrov relut cet article et s'interrogea sur ce texte que personne ne connaissait.
Il fit ainsi quelques recherches et retrouva le texte en question, qui avait été publié dans la revue Niva en 1913, sous le pseudonyme d'A. M. Ossendovski. Bougrov put écrire lui-même un petit article sur Le Brig « Le Terreur » et La Lutte à venir. En définitive, ces deux textes furent réédités dans une anthologie dirigée par Youri Medvedev : Les Meubles vivants : le fantastique russe des années 1910-1920 (Живая мебель. Русская фантастика 10-20-х гг. XX в., Russkaya Kniga, 1999). C'est en partie grâce à elle que nous avons pu les consulter.
En revanche, le roman Les Femmes se rebelles et gagnent n'a toujours pas été redécouvert : tout au plus avons-nous pu apprendre qu'il s'agissait d'une histoire à la Lysistrata.
En attendant de pouvoir nous en procurer une copie, autant vous présenter dès maintenant les deux premiers récits : ils valent largement le détour. Et commençons aujourd'hui par Le Brig « Le Terreur ».
Un savant a découvert, avec ses disciples, une forme géante du plasmodium – le protozoaire responsable du paludisme – qui agit comme une sorte de moisissure : grâce à son haut pouvoir décomposant, il peut engraisser les sols, les réchauffer, et ainsi permettre les cultures en climat froid. Un des disciples, Yakov Siline, aime la fille de ce professeur, mais cet amour n'est pas réciproque. Or on découvre un jour que la fille a disparu, ainsi que Siline.
Plus tard, on apprend que dans la mer de Behring, les bateaux qui rentrent au port sont couverts d'une moisissure dangereuse. Ils sont complètement pourris. En mer, les poissons flottent le ventre à l'air, morts. La substance en question a une action qui ressemble à celle du plasmodium que le savant a découvert.
Aussi décide-t-on de monter une expédition, dirigée par le professeur et un autre disciple, Samoïlov, lui aussi amoureux de la fille. Tous pensent que Siline est responsable de l'enlèvement, mais qu'il a aussi volé du plasmodium et commencé à s'en servir.
Après bien des péripéties, ils finissent par rencontrer des gens qui leur permettent de comprendre que Siline est bien à l'origine de la chose. Ils retrouvent son brig, Le Terreur, avec à bord son équipage...
Le nom du navire de Siline, Le Terreur, n'est pas sorti de nulle-part : il est en effet celui d'une bombarde américaine, lancée en 1813 et reconvertie en navire d'expédition polaire en 1836. Il disparut 1845 dans la mer de Baffin. L'idée d'implanter son aventure dans la mer de Behring n'est pas non plus un hasard : en 1905, juste avant les événements révolutionnaires, Ossendowski travaille au sein d'un laboratoire en Mandchourie, d'où il effectue plusieurs voyages de recherches dans cette mer. C'est donc un secteur qu'il connaît bien. Et dans ce cadre parfaitement maîtrisé, Ossendowski implante un récit dans la lignée de Jules Verne, exploitant, de façon très précoce en Russie, le thème de savant fou. Un savant fou qui n'est cependant pas seul : il s'oppose à l'archétype du bon savant, fier de ses découvertes et capable d'en assumer toutes les conséquences, même les plus désastreuses. Si cela peut sembler manichéen, il n'en reste pas moins que chaque personnage est bien campé. Tout cela donne un récit parfaitement construit, qui se lit vite et avec passion.
Une lecture de Viktoriya, basée sur une recherche de Patrice
16:24 Publié dans (aut.) Ferdynand Ossendowski | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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