13/06/2011
Projet "Kosmoopera" - 2 - Ce qui existe déjà en français
Entendons-nous bien. Par space opera, nous n’envisageons que les récits qui se placent en dehors du système solaire, et qui impliquent un déplacement d’un monde à l’autre. Ainsi, aucune des oeuvres des frères Strougatski, à l’exception peut-être de Le Petit, ne peut être qualifié de space opera. Si les romans des frères Strougatski prennent bien place sur d’autres mondes, ils ne les quittent que rarement.
Des récits de ce genre ont bien sûr déjà été traduits. Faisons-en la liste. 
Nous avons déjà un peu parlé de La Nébuleuse d’Andromède, d’Ivan Efremov ; nous en reparlerons encore et plus longuement. Moins connue est sa suite immédiate, Cor Serpentis, une novella publiée dans le recueil du même titre (sans date, Editions en Langues étrangères) : un texte naïf, certes, comme jusqu’ici toutes les oeuvres de Efremov (il évoluera par la suite), mais avec quelques belles pages d’ambiance.
Nous avons publié de Kir Boulytchev deux longs récits, La Robe blanche de Cendrillon et Le Grand esprit et les fugitifs. Il faut leur ajouter Fleur des neiges, qui appartient au même cycle (Lettres soviétiques, 1984, 302, p. 50-58). Eux sont représentatifs du kosmoopera des années 1970.
Autre auteur que nous avons eu le plaisir de republier : Valentina Jouravliova, avec la nouvelle L’Astronaute, incluse dans Dimension URSS. Nous ne vous cacherons pas que c’est une longue novella du même genre, écrite avec son mari Guenrikh Altov, La Ballade des étoiles (Les Meilleurs récits de science-fiction soviétique, 1962, Robert Laffont), qui a motivé notre projet : ce texte est une petite merveille ; là encore, nous vous en reparlerons.
Autre auteur important du genre, mais dont seules des nouvelles ont été traduites : Dmitri Bilenkine. Quatre de ses nouvelles traduites se rapportent plus ou moins au space opera : Incident sur Oma (Le Livre d’Or de la science-fiction soviétique, 1984, Presses Pocket) ; Test d’intelligence (Antarès, 1986, n°21, p. 28-45) ; Sur un sentier poudreux (Dimension URSS) ; Les Yeux étrangers (Antarès, 1985, n°17, p. 34-45). Voilà pour ce qui est des auteurs importants.
En dehors de ceux de Efremov, deux romans de space opera soviétique ont aussi été traduits. Tout d’abord Plus fort que le temps, d’Alexandre Kazantsev (1981, Albin Michel). Nous avons parlé ici de cet étrange roman qui allient visions fulgurantes et longs passages plats et idéologiques. L’autre est Griada, d’A. Kolpakov (1962, Hachette), qui non seulement est un plagiat d’Aelita d’Alexeï Tolstoï, mais est aussi si mauvais qu’il a été à l’origine de la création de razzies soviétiques !
Ajoutons enfin à cela une poignée de nouvelles qui vont du très bon – Sergueï Drougal, Le Syndrome de Tichka (Lettres soviétiques, 1987, 348, p. 48-61) ; Vladimir Mikhaïlov, Triste conversation à l’aube (Antarès, 1987, n°24, p. 40-55) – au médiocre – Vladimir Firsov, Le Kangourou (Lettres soviétiques, 1987, 348, p. 61-78) ; Youri Glazkov, Le Noir silence (Lettres soviétique, 1985, 318, p. 51-63) ; Gueorgui Gourévitch, L'Infra du Dragon (Le Messager du Cosmos, sans date, Editions en langues étrangères, p. 139-158) ; Roman Podolny, Les Descendants d'Orphée (Les Descendants d'Orphée, 1987, Radouga, p. 150-155) ; Alexandre Siletski, La Peste florale (Lettres Soviétiques, 1984, 302, p. 115-128).
Même si l’on constate comme une forme d’effet de rattrapage dans le courant des années 1980, grâce aux efforts de la revue de propagande Lettres soviétiques, et de la revue de passionnés Antarès, c’est assurément fort peu. Et absolument pas représentatif : le kosmoopera des années 1960 est singulièrement absent ; bien des auteurs majeurs manquent à l’appel : Gromova, Larionova, Berdnik, pour ne citer qu’eux. Des auteurs ne se sont pas contenté de nouvelles, mais ont écrit de romans entiers, parfois particulièrement surprenants et libres de ton. Et même pour les années 1980, un auteur comme Snegov, auteur particulièrement brillant, n’a même pas fait l’objet d’une traduction par Lettres soviétiques, à la différence d’auteurs de moins grande classe mais sans doute plus orthodoxes.
Autrement dit, il reste bien du travail à faire.
27/04/2011
Kir Boulytchev - Comment devenir un écrivain du fantastique
Nous vous avons déjà un peu parlé de l’essai de Kir Boulytchev, Comment devenir un auteur de fantastique (Как стать фантастом. Записки семидесятника, lu ici dans l'édition de 2001, Okolitsa, Tcheliabinsk), qui nous fut offert par Mikhaïl Manakov, le maître d’oeuvre de cet ouvrage. S’il se présente comme une sorte d’autobiographie, il est en fait consacré à l'étude du procédé qui a conduit Igor Mojeïko, sujet de l'irréalité de la vie au sein de l'anti-utopie soviétique, à devenir Kir Boulytchev, écrivain de fantastique. Et de ce fait, il ne se présente pas comme un simple journal, mais comme un vrai récit autobiographique, truffé d’anecdotes, de souvenirs et de réflexions. Cela donne quelque chose d’assez étonnant, qui permet une véritable plongée dans le milieu éditorial des trente dernières années de l’URSS. Et c’est passionnant. Nous voudrions vous en donner un aperçu par la traduction de quelques extraits.

De la difficulté d’être un « conteur »
« Je dirais que ma génération d’écrivains du fantastique était la deuxième après celle des Strougatski. Nos premiers récits furent publiés à la fin des années 1960, donc au déclin du « dégel ». Bientôt, la vague de répressions « douces » tomba sur nous : soit tu écris comme le Parti le veut, soit tu ne seras jamais publié.
Nous avions moins de talent que les Strougatski mais nous voulions aussi être publiés et nous cherchions un palliatif. Nous n'abordions pas de problèmes mondiaux ou le destin de la civilisation. Mais, en même temps, aucun d’entre nous ne chantait les idéaux du communisme. Nous travaillions dans nos niches écologiques et ne faisions aucune bassesses. Bilenkine et Mikhaïlov écrivaient sur l'espace et y cherchaient des réponses à leurs questions. Emtsev et Parnov écrivaient sur le monde des sciences. Mirer, Krapivine, Larionova résolvaient des problèmes moraux dans leurs livres... Je simplifie, bien sûr, les écrivains de la deuxième génération étaient plus complexes, mais en même temps ils étaient plus « locaux » que leurs précédents.
J'ai commencé à écrire dans la deuxième moitié des années 1960. Mon premier livre, La Dernière guerre, est sorti en 1970. J'avais inventé pour moi-même trois courants : un fantastique humoristique, parodique, dans des nouvelles qui parlent d'une petite ville, Veliki Gousliar ; un fantastique ordinaire qu'on appelle souvent « science-fiction » ; et enfin, un fantastique pour les enfants – les récits sur Alissa Selezneva.
Peu à peu, on m’a donné la réputation d'être un « bon conteur ». Cette réputation était bien fatigante car dans ces années-là, je ne pouvais être publié que par les Editions pour Enfants (Detskaya Literatura). Si je voulais proposer une de mes oeuvres à une collection de fantastique pour adultes on me disait : « Igor, comprends-le bien, s'il te plaît, il y a des dizaines de bon auteurs du fantastique qui écrivent pour les adultes et qui attendent leur tour pour être publié tandis qu’en ce qui concerne le fantastique pour les enfants, nous n'avons pas assez d'écrivains, en dehors de toi et de Krapivine. Ecris encore un livre sur Alissa et nous le publierons l'année prochaine ».
Je cédais parce que je préférais publier un livre optimiste plutôt que de ne rien publier du tout.
J'étais sûr d'une chose : je ne croyais pas en la victoire du communisme et de ses valeurs. Je ne voulais même pas devenir membre du Parti et même mes héros, qui vivent dans le futur, ne connaissent pas ce parti. »
D’un drame qui eut lieu à la revue La Chimie et la vie
Il s'agit d'un article sur des compléments bio pour le fourrage, publié dans la revue précitée. Au dessus du titre avait été dessiné un camion allant vers le lecteur avec des cochons et une vache heureux, dans la cabine. Ce dernier était chargé jusqu'à raz bord de sacs avec ces compléments.
Quand ce numéro de la revue en était déjà au stade de la fabrication quelqu'un s'était souvenu qu'un congrès de notre Parti bien aimé approchait. Et alors, sur ordre du rédacteur de la revue, fut ajoutée une inscription au-dessus des titres de tous les articles : « A la rencontre du … énième congrès du parti Communiste de l'URSS ! ».
Tout était bon mais un fonctionnaire du Comité central, qui suivait les revues populaires et les feuilletait avant la publication, avait regardé l'image et l’endroit où se rendaient les cochons et la vache, et au-dessus d'eux avait été écris : « A la rencontre... »... Il eut peur, il courut chez son patron, et ce dernier, chez son patron à lui. Je ne sais pas si cet incident curieux a été analysé lors d'une réunion du Bureau Politique mais Tchernenko [qui n’est pas l’ancien leader soviétique], adjoint de la revue, en fut expulsé. Et pour ce qui concerne le tirage de ce numéro (400000 exemplaires !), il fut très vite pilonné.

Fait divers en Pologne
Un jour, au milieu des années 1970, en Pologne, mon traducteur et moi, nous sommes allés chez un bouquiniste où l’on vendait des livres américains. Et en URSS il était impossible de trouver ce genre de chose.
« Malheureusement, aujourd'hui, il n'y a pas de livres étrangers car monsieur Stanislav Lem qui nous en apporte d'habitude, est passé une dernière fois il y a longtemps », dit le propriétaire.
Et alors, mon traducteur, pour montrer au propriétaire que nous ne sommes pas non plus des godiches, lui dit en me désignant :
« Ce monsieur est aussi un écrivain. Un écrivain du fantastique soviétique ».
A ce moment, les yeux du propriétaire brillèrent, un bon sourire illumina son visage, [...] et en me tendant ses deux mains il cria :
« Soyez le bienvenu, monsieur Strougatski ! ».
Molodaya Gvardia et le bon fantastique
Dans les années 1970, l'attitude envers le fantastique social devenait de plus en plus mauvaise. Au sein des éditions Molodaya Gvardia, la bonne rédaction, dirigée par Jemaïtice, fut chassée, et c’était une rédaction qui publiait du fantastique. A la place de Jemaïtice, de Klioueva, Mikhaïlova, arrivèrent des gens nuls, qui ne faisaient qu'effrayer, liquider le bon fantastique. Pour ces gens le mot « Strougatski » était une injure. Ils essayaient de ne publier que « leurs propres » auteurs. Un jours, Svetlana Mikhaïlova, ancienne directrice de collection de Molodaya Gvardia, et moi-même avions décidé de nous rendre chez le nouveau patron des éditions pour savoir ce qu'il voulait. Notre conversation fut agréable, calme. Mikhaïlova, encouragée par cette conversation, avait décidé de poser la question au chef : que pensait-il du fantastique social ? Alors, le patron regarda Svetlana d'un air sévère et répondit avec un léger sourire :
« Je divise le fantastique social en deux parties. Je mets la première partie à la poubelle, et la deuxième, je l'envoie au KGB ».
Après cela, nous sommes partis. Bientôt, je reçus une critique d'Alexandre Kazantsev, concernant mon texte La Robe blanche de la Cendrillon. Il écrivait que mon but secret était discréditer les cosmonautes soviétiques...
Voilà. Nous espérons qu’à la lecture de ces quelques extraits, nous vous aurons convaincu de l’intérêt d’un tel ouvrage. Cette façon de raconter, à la fois distrayante (on rit vraiment beaucoup), et infiniment sérieuse, permet de se plonger au sein de cet univers éditorial complexe, dans lequel il fallait se méfier du moindre soupçon de liberté dont on pouvait jouir : jusqu’où aller ? comment savoir si l’on dépassait les bornes ? et quels étaient les risques si on le faisait. Et au-delà de ces aspects généraux, on découvre, quand on ne le connaissait pas encore, un auteur décidément très attachant. Si l’on ajoute à cela le fait que l’ouvrage est très richement illustré, c’est vraiment tout une tranche de vie de l’Union Soviétique, au travers d’un de ses auteurs les plus populaires, qui se dessine. On comprend mieux pourquoi il a déjà connu, en plus de sa prépublication dans Esli, trois rééditions en volume!
Allez, pour le plaisir, un des documents photographiques en question : le portrait du vrai Slava Pavlych, médecin de bord, non pas de la Flotte des Confins, mais de la Flotte Arctique, ce qui est déjà pas mal...

Une lecture de Viktoriya
10:31 Publié dans (aut.) Kir Boulytchev, Essais, Littérature jeunesse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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28/02/2011
Actualités- Kir Boulytchev et le festival Zone Franche
La semaine dernière a été pour nous l'occasion de rencontrer sur Paris Mikhaïl Manakov, co-préfacier de notre traduction de Kir Boulytchev. Mikhaïl Manakov est LE spécialiste russe de Kir Boulytchev, auquel il consacre beaucoup de son énergie, notamment en animant le site officiel de l'auteur mais aussi en lui consacrant divers écrits et études.
Cette rencontre a été l'occasion pour nous de lui remettre en main propre ses exemplaires de recueil, et lui-même nous a confié deux des publications auxquelles il a participé (quand il n'en a pas été le moteur), à savoir Comment devenir un écrivain de fantastique. Notes sur les années 1970 (Как стать фантастом. Записки семидесятника) et Histoire-Sprint (Спринт-история), deux ouvrages publiés à Tchéliabinsk aux éditions Okolitsa.
Le premier contient les mémoires de Kir Boulytchev, depuis son enfance jusqu'à ses premiers succès. Une sympathique auto-biographie richement illustré de photographies extraites des archives familiales. On y découvrira au passage le portrait du "vrai" Slava Pavlych, médecin de bord du Segueja, bateau de la flotte arctique.
Le second est une sorte d'encyclopédie humoritisque, ou l'histoire est déclinée en micro-notices aussi brèves qu'amusantes.
Mais revenons-en à l'actualité, toujours liées à Kir Boulytchev. La Robe blanche de Cendrillon, recueil de deux aventures de Slava Pavlych est maintenant disponible! Il peut être commandé soit directement sur le site de Rivière Blanche, soit dans n'importe quelle bonne librairie.

15:55 Publié dans (aut.) Kir Boulytchev, (éd.) Rivière Blanche, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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