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27/03/2011

Dans le Monde de l'Imaginaire et des Aventures - 1965

L'intérêt de faire un compte rendu de lecture d'une anthologie soviétique de 1965 pourrait sembler bien faible, s'il n'y avait après tout l'envie nostalgique de redécouvrir cette littérature, de se replonger dans cette ambiance du passé, surtout en s'essayant à des romans et nouvelles datant de ce qui a été nommé par la suite l'âge d'or de la SF soviétique. C'est d'autant plus intéressant qu'en l'absence de revue spécialisée, ces anthologies sont le seul moyen de mesurer la vitalité du genre. Notre dévolu s'est donc jeté sur Dans le Monde de l'imaginaire et des aventures (В мире фантастики и приключений), anthologie de 1965, par Vladimir Dmitrevski, publiée chez Lenizdat.

V Mir fantastiki.jpg

Il faut dire que son sommaire est particulièrement copieux: pas moins de deux romans, une novella, et sept nouvelles (dont deux qui sont ouvertement des pamphlets), le tout sur 712 p. très denses.

Et sur l'ensemble, on peut aisément retenir Pas de Symptômes d'anxiété (Тревожных симптомов нет), par Ilya Varchavski. Une équipe de savants parvient à supprimer ce qui peut être inutile dans le cerveau des hommes, et notamment les mauvais souvenirs. Une physicien tente cette opération afin de ne plus être gêné dans son travail de chercheur. Mais peut-on vraiment se passer des mauvais souvenirs? Une nouvelle touchante et subtile sur les "bienfaits" du progrès.

Au sommaire aussi, L'Invincible, du polonais Stanislaw Lem, roman sur lequel nous ne nous attarderons pas, du fait qu'il ne s'agit pas de SF russe, ce qui ne nous empêche toutefois pas de signaler qu'il s'agit-là d'un authentique chef-d'oeuvre.

Les frères Strougatski, alors au sommet de leur popularité, sont bien évidemment aussi présents, avec une de leurs anciennes novellas, Le Chemin d'Amalthée (Путь на Амальтею), dont nous avons déjà eu l'occasion de dire tout le bien que nous en pensions.

Autre point fort du sommaire, la nouvelle de Guéorgui Gourevitch, Les Prisonniers de l'astéroïde (Пленники астероида), qui est une forme de critique de la société bourgeoise dans un cadre d'exploration du système solaire. Un vaisseau spatial tombe en panne sur un astéroïde, laissant à son bord seulement trois survivants: une biologiste soviétique (qui remplit aussi la fonction de cuisinière), un savant européen et son neveu. Pendant des années, retenus invonlairement dans cette prison, ils essaieront de communiquer avec d'éventuels secours. Un récit passionnant, même si son discours, sur l'opposition entre la mentalité soviétique et la mentalité bourgeoise, n'échappe pas à quelques exagérations.

Signalons encore au sommaire Guennadi Gor, Olga Larionova, ou Valentina Jouravliova, et nous pourrons finalement dire que ce type d'anthologie est malgré tout assez plaisant à lire, même si quelques récits clairement idéologiques balisent son sommaire.

 

Une lecture de Viktoriya.

13/01/2011

Des razzies soviétiques

Ça y est: le temps des razzies, le prix du pire distribué pour la revue Bifrost, est venu. Le temps des rires, ou des ricanements, ou des grimaces.

Si ce type de prix connait un renouveau depuis quelques années, pour les littératures de l'Imaginaire, mais aussi pour le cinéma, pour la télévision, et même pour la recherche scientifique, il faut savoir que le principe n'est en rien neuf. Mieux, il a existé, en Union Soviétique, au début des années 1960, un anti-prix, s'adressant spécifiquement à des oeuvres de science-fiction: le prix du Crocodile Griadien.

Le prix tire son origine d'une visite de Guenrikh Altov auprès d'une vingtaine d'enfants moscovites, membres d'un club d'amateurs de science-fiction auprès d'une Maison des LIvres pour la Jeunesse. Alors que les enfants montraient peu d'enthousiasme à cette rencontre, Altov leur en demanda la raison et les enfants d'avouer que la lecture de textes de SF, notamment ceux de Nemtsov et de Kazantsev, ne leur avait guère apporté de plaisir, de par leur faiblesse stylistique. Plus tard, les enfants et Altov se réunirent à la datcha de ce dernier, et décidèrent de créer un prix dont le nom serait tiré de ce qui est encore considéré comme un des plus mauvais romans de l'époque, Griada, de Kolpakov, qui venait tout juste d'être publié en revue. Le terme « Crocodile » fut ajouté en référence au magazine satirique Krokodil, qui venait de diffuser une petite figurine en plastique représentant un crocodile outillé d'une fourche.

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Le groupe écrivit un article sur le sujet, montrant les divers plagiats opérés par Kolpakov, les faiblesses de son roman. L'article fut publié dans la Komsomolskaya Pravda. Ce fut, selon Altov en 1986, la fin de la carrière de Kolpakov (ce qui n'est pas tout à fait vrai puisque celui-ci publia encore deux novella et une vingtaine de nouvelles... mais plus de romans il est vrai!). En revanche, comme nous l'avions déjà noté, Griada ne fut jamais réédité.

Reste à attribuer le nouveau prix. Altov rentre à Bakou, en Azerbaïdjan, son lieu de résidence principal, après avoir appelé tout de même les enfants à la prudence. Et ceux-ci, en son absence, s'en vont remettre leur trophée à Eremeï Parnov, celui-la même qui deviendra plus tard vice-président de l'association mondiale des écrivains de science-fiction, et Mikhaïl Emtsev. Tous deux venaient de publier un recueil de nouvelles, La Chute de la supernova.

« Imaginez un groupe de gamins en vêtement de gala et foulard rouge de pionnier, passé exprès chez le coiffeur, lavés. Ils sont chez Emtsev et frappent à la porte. Emtsev sort, eux lui rendent son salut et lui rapportent que, à ce qu'on dit, le club des amateurs de l'imaginaire auprès de la Maison du Livre pour Enfants, ayant tout examiné, a décidé... Il a émis quelques larmes de joie. Ils lui ont donné quelques bonbons, lui a offert de les inviter, mais ils se sont éloignés, prétextant qu'ils avaient un autre travail à faire.

Parnov était une personne plus prudente: ça n'est pas pour rien s'il a fait carrière. Il comprit que le prix était négatif, mais il ne protesta pas, ne se lança pas dans une dispute. Il eut l'esprit d'accepter le prix, de remercier et de partir. Et il se mit à courir ici et là pour se plaindre aux autorités.

Ma femme [Valentina Jouravliova] me téléphonait presque chaque jour à Moscou, m'expliquant que la chicane-ci est arrivée, qu'il faut m'expliquer là, qu'il faut écrire ici une notice explicative sur les exploits de ces scélérats. Que pouvais-je faire? On ne pouvait rien y changer, et puis je n'en avais guère l'envie. »

Après quelques réfléxions, Altov écrivit finalement un article dans le Moskovskiy Komsomolets, et réussit à protéger les enfants. Le directeur du club fut lui sévèrement réprimandé. Quant à lui, il s'en tira en rentrant à nouveau à Bakou.

Mais plus tard, le même groupe se remit en tête de sélectionner un nouveau lauréat. Et l'« heureux » vainqueur fut Polechtchouk (Poleischuk dans l'édition française), pour le roman L'Erreur d'Alexeï Alexeïev. Polechtchouk reçut son prix sur le ton de la plaisanterie. Le soir même, il prit son trophée et le diplôme qui allait avec, et se rendit à la section des écrivains de science-fiction de l'Union des Écrivains. Et là, il annonça tout à fait officiellement le fait qu'il avait reçu ce prix. Il n'en sortit finalement qu'humilié.

Polechtchouk fut le dernier auteur ainsi « primé ». Notons que sur les trois romans ainsi distingués, deux furent traduits, hélas pour les lecteurs français!, au Rayon Fantastique. Guenrikh Altov n'en raconte pas plus sur la fin de ce prix, hélas. Peut-être est-elle a relier avec les vifs débats qui se menaient alors au sein des auteurs de science-fiction, débat opposant les Strougatski et Efremov à quelques critiques et auteurs, dont Altov lui-même, curieusement.

C'est lorsque celui-ci donna, en 1986, une conférence lors d'un séminaire à Tchéliabinsk, qu'il livra quelques détails sur cette affaire qui montre bien qu'au début des années 1960, un vent de liberté, timide mais bien présent, soufflait sur le petit monde littéraire soviétique.

Le texte de cette conférence est disponible sur le site de sa fondation.

 

 

20/06/2010

Les Descendants d'Orphée

En marge de notre série d'articles sur Lettres Soviétiques, il nous faut tout de même signaler, pour terminer, une anthologie parue en 1987 aux éditions soviétiques Radouga (maison qui existe d'ailleurs toujours), anthologie qui reprend une partie des textes publiés par la revue.

Durant les années 1980, les éditions pour la jeunesse Radouga reprennent le flambeau de la publication de romans de Science Fiction soviétiques, autrement tenu par les éditions Mir, auparavant encore par les éditions de Moscou, et encore avant par les Editions en Langues Etrangères. Radouga publiera ainsi, dans la collection « Aventure et Science-Fiction » des rééditions (La Nébuleuse d'Andromède, d'Ivan Efremov, L'Hyperboloïde de l'ingénieur Garine d'Alexeï Tolstoï, Les Cavaliers de nulle part, d'Alexandre et Sergueï Abramov), auxquelles s'ajouteront de nouveaux textes : La Terre de Sannikov de Vladimir Obroutchev, Phaéna d'Alexandre Kazantsev, L'Homme amphibie d'Alexandre Beliaev, deux recueils de Vladimir Mikhanovski. Les auteurs sont donc soit très anciens, soit appartenant au courant des « physiciens » soutenu par Kazantsev.

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Et pourtant donc, en 1987, il y eu Les Descendants d'Orphée, une anthologie comme les éditions soviétiques en langues étrangères n'en avaient plus fait depuis le début des années 1960. Avec d'ailleurs un bien beau titre, pour un recueil de Science Fiction. Son contenu, divisé en deux parties inégales, est le suivant (les nouvelles déjà publiées par Lettres Soviétiques sont marquées LS) :

Que se passera-t-il si...

Anatoli Dneprov, « Quand on pose des questions » (Когда задают вопросы, 1962)

Guennadi Gor, « Le garçon » (Мальчик, 1965)

Valentina Jouravleva, « L'impertinente » (Нахалка, 1966)

Mikhaïl Emtsev et Erémeï Parnov, « Une boule de neige » (Снежок, 1963)

Servitude humaine

Valéri Polichtchouk, « Sens 54 » (Смысл-54, 1982)

Valéri Polichtchouk, « Le contact » (Контакт, 1982) LS

Daniil Koretski, « La logique du choix » (Логика выбора, 1984)

Roman Podolny, « Les descendants d'Orphée » (Потомки Орфея, 1979)

Vladimir Kantor, « Le pistolet d'enfant » ( ?, ?)

Lioubov Loukina et Evguéni Loukine, « Le réveil » (Пробуждение, 1983)

Natalia Astakhova, « Permettez-moi de naître » ( ?, ?) LS

Léonide Panassenko, « Extrait de la vie des Atlantes » (Частный случай из жизни атлантов, 1983 – nouvelle qui change encore de titre au passage) LS

Léonide Panassenko, « Pas de liaison avec Macondo » (З Макондо є зв’язок?, 1983) LS

Dmitri Bilenkine, « Servitude humaine » (Бремя человеческое, 1980 – qui change elle aussi de titre) LS

Serguei Drougal, « L'Examen » (Экзамен, 1979) LS

Vladimir Drozd, « Pygmalion » ( ?, ?) LS

Tous les textes sont traduits par Ilya Iskhakov.

Comme dans le cas de Lettres Soviétiques, on ne peut que rester perplexe face aux choix opérés. La première partie comprend donc uniquement des textes anciens, datant de l'Âge d'Or de la Science Fiction soviétique. Quatre bons textes d'ailleurs, même si celui de Valentina Jouravleva peut être taxé un peu de mièvrerie : le fond en est toutefois bien trouvé. De même pour la nouvelle d'Emtsev et Parnov, simple histoire de voyage temporel, mais bien posée. Celle de Guennadi Gor est une petite merveille, dont on peut d'ailleurs se poser la question de savoir si elle est fantastique ou de Science Fiction...

En fait, c'est concernant les choix des textes récents que des questions se posent... Pourquoi donc avoir repris l'épouvantable nouvelle d'Astakhova ? Pourquoi aussi celle de Polichtchouk, incompréhensible, tout en y ajoutant une deuxième, tout aussi médiocre (en fait les deux seuls textes de cet auteur !).

Heureusement, à côté de cela, il y a quelques authentiques vraies trouvailles : la nouvelle de Kantor est sympathique de poésie ; celle des Loukine est une fantaisie humoristique fort bien vue (que se passerait-il si un homme banal se retrouvait, le temps d'une journée, doté de pouvoirs divins ?). On retrouve enfin de bons (voire très bons) textes de Drougal, Bilenkine, Panassenko et Drozd. En revanche, la brève nouvelle qui donne son titre au recueil, de Roman Podolny. C'est bien dommage, car elle représentait à elle seule le genre du space opera...

Cela donne au final une anthologie inégale, mais malgré tout intéressante, idéale pour découvrir ce que fut la Science Fiction soviétique durant ses deux meilleures périodes: les années 1960 et les années 1980.