29/04/2011

Quelques chefs-d'oeuvres des studios Mosfilm en ligne

Les studios Mosfilm ont eu l'heureuse initiative de mettre une partie de leur riche patrimoine en ligne, et gratuitement. Mieux encore, pour ceux qui ne maîtrisent pas le russe, avec des sous-titres anglais ou français! Il faut dire que ces studios avaient été échaudés récemment par la mise à disposition sur le logiciel d'Apple Itunes de copies illégales de ces films.

Et parmi ce catalogue, quelques grands films de science-fiction ou de fantastique:

Kin-dza-dza, de Daneliya Gueorguy (1986). Chef-d'oeuvre d'absurde, ce film raconte les aventures de quelques terriens sur la planète Plouke, où ils ont été mystérieusement transportés. Confrontés à une société totalitaire, ils ne parviennent pas à s'insérer parmi des gens dont les actions leurs semblent totalement incompréhensible. Et le spectateur est aussi perdu que ces héros, sauf que lui au moins à l'occasion de rire, et souvent, face à des situations cocasses et burlesques.

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Deux pièces maîtresses de l'oeuvre d'Andreï Tarkovski, Solaris et Stalker, qu'on ne présente plus.

Signalons aussi La Ville zéro, de Karen Chakhnazarov, un film dans la lignée de Kin-dza-dza, à ceci près que lui se passe sur Terre, dans une ville qui devrait être on ne peut plus normale.

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Et dans le registre du merveilleux, L'Histoire du tsar Saltan, adapté de Pouchkine, par Alexandre Ptouchko, le spécialiste russe des effets spéciaux, le Ray Harryhausen soviétique.

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Et puis pour ceux qui ne se contenteraient pas de cela, allez donc vous détendre en visionnant La Captive du Caucase, de Leonid Gaïdaï: ce film film est un peu La Grande vadrouille soviétique. On rigole, on s'amuse et on se fait du bien. A découvrir, si vous ne le connaissez pas déjà!

La marche à suivre pour visionner les films est assez simple. Notez cependant qu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, les films étaient assez longs à charger. Notez aussi qu'il est possible de les télécharger en payant, et ce un prix on ne peut plus modique (65 roubles, soit actuellement moins de 2€!), en vous enregistrant sur le site.

Bon visionnage!

 

07/03/2011

Quand les "vilains petits canards" sont des oeuvres littéraires

Les textes des frères Strougatski ont parfois une histoire étonnante, complexe, autant due aux aléas que ces auteurs ont connus avec la censure soviétique, qu'à leur processus créatif, qui les a fait revenir périodiquement sur leur oeuvre. Nous espérons dans un avenir proche nous attarder sur le cas emblématique de L'Escargot sur la pente, mais pour l'instant, voyons celui des Vilains Cygnes, titre que nous donnons à l'ensemble d'un groupe de texte.

 

Depuis 1968, les frères Strougatski sont considérés comme vaincus par la critique officielle. Après la publication d'un ultime article polémique, en 1970, dans la prestigieuse Literatournaya Gazeta (« Laissez-nous réfléchir au futur », traduit en français sous le titre « Réfléchissons au futur » dans Proxima n°3, 1984, p. 31-34), ils rentrent officiellement dans le rang. Les faits montrent tout autre chose. En 1966, ils écrivirent Les Vilains Cygnes (Гадкие лебеди, devenu en français Les Mutants du Brouillard, chez Albin Michel), et les éditions Molodaya Gvardiya se proposèrent de publier ce roman en omnibus avec La Seconde Invasion des Martiens. Mais on demande aux auteurs d'adoucir leur texte, d'en retirer toute allusion au présent, de le rendre en quelque sorte inoffensif.

De quoi est-il question? Dans un pays imaginaire soumis au fascisme, un écrivain en disgrâce est exilé dans sa ville de province d'origine, où il retrouve son ex-femme et sa fille. Cette ville est mystérieusement soumise à un régime météorologique intense: il y pleut en permanence. Non seulement ce phénomène en fait fuir les habitants, mais il semble plus lié à l'apparition de mutants qui ne peuvent vivre sans cette eau, mutants qui parviennent à transformer les enfants des habitants en génies sur-humains, et donc des êtres qui non seulement ne sont pas compris de leurs propres parents, mais qui eux-mêmes ne comprennent plus les êtres humains normaux. Roman à la fois politique et philosophique, Les Vilains Cygnes est d'une noirceur rare pour cette époque en URSS.

Malgré une nouvelle mouture fournie en 1967, le manuscrit est définitivement refusé, non seulement par Molodaya Gvardiya, mais aussi par toutes les autres maisons d'éditions, ainsi que par les revues littéraires. Pourtant, en 1968, Boris Strougatski apprend qu'on en vend des exemplaires dactylographiés pour 5 roubles à Odessa. L'oeuvre est passée, de façon totalement indépendante de ses auteurs, dans le domaine du samizdat, les éditions clandestines. C'est ainsi qu'en 1972, les éditions Possev, de Francfort-sur-le-Main, sans l'accord des Strougatski, l'ont publié en russe. Le roman fut vite traduit en anglais, et c'est d'après cette traduction anglaise qu'à été faite l'édition française, en 1975.

 

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édition Possev, 1972

 

 

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édition Albin Michel, 1975

 

Le temps passe. Au début des années 1980, les Strougatski connaissent une forme de retour en grâce, fort d'une immense popularité auprès des lecteurs. En 1982, ils se lancent dans la rédaction d'un nouveau roman, ayant pour personnage central un écrivain soviétique contemporain, lequel a toujours voulu écrire et publier de la SF, mais qui fut contraint de se rabattre sur le roman réaliste. Pourtant, en secret, il travaille sur sa grande oeuvre, contenue dans des dossiers bleus, un vrai roman de science-fiction. Il fallait aux Strougatski insérer une histoire dans l'histoire, et la première qui leur vint à l'esprit fut justement Les Vilains Cygnes, qui avait elle-même pour personnage central un écrivain.

Ce sera donc au final un roman sur un écrivain soviétique, écrivant sur un écrivain fasciste, lui-même écrivant sur un autre écrivain, etc. Une véritable histoire gigogne, qui prend alors tout son sens. Le texte des Vilains Cygnes est à peine corrigé avant d'être intégré à ce qui deviendra donc Destin Boiteux (Хромая судьба). Miracle, ou signe des temps, le roman est publié par la revue Neva, qui avait pourtant refusé auparavant Les Vilains Cygnes. Certes, les passages sur l'écrivain imaginaire, celui du pays fasciste, sont supprimé, et il ne reste que cette vaste critique de l'Union des Écrivains de l'Union Soviétique que sont les nouveaux chapitres. Mais en 1989, le roman est publié dans son intégralité par les toutes nouvelles éditions Orbita à Moscou, et par les classiques Sovetsky Pisatel. Le succès auprès des lecteurs est alors énorme, et le roman est traduit en français dès 1991, de façon si discrète qu'au final il est quasi-méconnu.

 

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édition Orbita

 

 

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édition Hachette

 

Cependant, avant même tout cela, le réalisateur Konstantin Lopouchanski, disciple d'Andreï Tarkovski sollicite les deux frères afin qu'ils travaillent à un scénario de film adapté des Vilains Cygnes, et non de l'ensemble de Destin Boiteux. L'avait-il lu auparavant en samizdat? C'est bien possible. Malheureusement, le film ne se fera pas, tandis que le scénario, sous le titre de Le Nuage (Туча), sera d'abord publié dès 1987 dans la revue Khimiya i Jizn', avant d'être repris dans l'anthologie Посёлок на краю Галактики, en 1989 aux éditions Naouka.

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La symbolique de l'histoire y est ici profondément modifiée. Alors que dans Les Vilains Cygnes, la pluie, quoiqu'omniprésente, ne se présente pas comme le centre d'intérêt du récit, dans Le Nuage, c'est justement la source de cette pluie, une nuée impénétrable, qui est l'élément principal, puis que pénétrer dans cette humidité opaque (d'une symbolique évidente), permet d'accéder à un stade supérieur d'humanité.

Parallèlement, des éléments infimes des nouveaux chapitres de Destin Boiteux servent, dès 1985, à l'élaboration d'un autre scénario, Cinq cuillères d'élixir, traduit d'ailleurs en français dès 1986, alors que le film, d'Arkadi Sirenko, une honnête production mais à l'image très télévisuelle, ne sortira qu'en 1990. Son propos s'éloigne toutefois considérablement de celui de Destin Boiteux, auquel il ne fait qu'allusion.

 

L'histoire aurait pu s'arrêter avec la mort d'Arkadi Strougatski, en 1991. Pourtant, dans les années 2000, Konstantin Lopouchanski revient sur son vieux projet, mais il fait appel pour le scénario à Vyatcheslav Rybakov, un des élèves – et des plus brillants, il est maintenant un auteur reconnu – du séminaire de Boris Strougatski. Dans une ville de l'ouest de la Russie est apparu il y a quelques mois un phénomène étrange: il s'est mis à pleuvoir sans arrêt, et la lumière a viré à l'infrarouge. En parallèle, certaines personnes, qu'on dit atteinte de mélancolie ou de spleen, ont muté, leur visage se transformant notamment en masque de cire épaisse. Ces mutants ne peuvent vivre sans eau. Pire: ils ont pris en charge une partie des enfants de la ville, et en ont fait des surdoués qui lisent Kant et font des expériences sur l'hyperespace. Jusqu'ici, le scénario ne se différencie guère du roman original. Sauf que Rybakov a eu la bonne idée d'y ajouter quelques éléments empruntés à Stalker: la ville est transformée en une sorte de « zone », certes non laissée à elle-même, mais que l'armée a entourée tandis que ce qui reste de ses habitants s'en va peu à peu. Des commissions scientifiques mandatée par l'ONU tentent des études. Parmi leurs membres, un écrivain, Viktor Banev, dont la fille fait justement partie des « surdoués ». Et la question qui se pose est: ces enfants sont-ils l'avenir de l'humanité, ou bien son ennemi?

 

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Le film, à l'ambiance pesante accentuée par ses teintes rouges, est tout simplement remarquable... Une belle adaptation, à la différente mais respectueuse de l'oeuvre des frères Strougatski. Paradoxalement, alors qu'à l'époque soviétique, les scénarios étaient très vite publiés, celui-ci ne le sera qu'en 2008, dans un recueil d'oeuvres et d'articles de Konstantin Lopouchanski, Symphonie russe (Русская симфония), aux éditions Aleteiya. Un texte, qui, s'il se fait moins allégorique que les précédents, n'en est pas moins brillant, une vision original de cette idée d'une ville perpétuellement noyée sous des trombes d'eau à l'origine d'étrangeté.

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27/02/2011

L'Arc-en-ciel lunaire

Il sera question aujourd'hui encore d'un film, mais bien loin des vaines tentatives actuelles de copie du cinéma d'action hollywoodien, puisqu'il s'agit d'Arc-en-Ciel lunaire (Лунная радуга), une producion Mosfilm de 1983, et premier film d'Andreï Ermach (secondé par V. Karpitchev), alors tout jeune réalisateur et qui se fera connaître ensuite en tournant en 1987 une adaptation de La Fin de l'éternité d'Isaac Asimov. Arc-en-Ciel lunaire est né sous de bons auspices. D'abord parce qu'il est l'adaptation d'un roman de Sergueï Pavlov, Suivant la Trace noire (По чёрному следу - 1978), premier tome de l'épopée Arc-en-Ciel lunaire, véritable roman culte, qui a connu au moins onze réédition depuis sa première parution.

 

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Couverture de l'édition de 2002

 

Ensuite parce que Ermach a su réunir (semble-t-il grâce au piston de son père, mais c'est une autre histoire...), un casting extraordinaire, sélectionnant parmi les meilleurs acteurs soviétiques du moment. Enfin parce que la musique est signée Edouard Artemiev, sans doute le meilleur compositeur soviétique de musiques de film (qui a auparavent oeuvré sur les oeuvres d'Andreï Tarkovski).

Qu'en est-il de l'histoire? Depuis plusieurs années, des événements électro-magnétiques hors-normes se produisent sur Terre, événement liés à l'apparition de mystérieuses taches noires, sur des écrans. Petit à petit, le lien est fait entre ses taches noires, et la présence de quatre anciens cosmonautes qui ont tous participé par le passé à une expédition sur Obéron, satellite d'Uranus, expédition qui a tourné à la catastrophe, la majeure partie de ses membres ayant péri lors d'une étrange explosion lumineuse. Une commission de l'Organisation Mondiale de la Santé est alors chargé d'enquêter, et de déterminer, de la façon la plus discrète possible, si ces quatre anciens cosmonautes représentent un danger pour l'Humanité.

Voilà un scénario clairement original pour l'époque soviétique. Une enquête, presque policière même si elle n'en emprunte pas les codes. Si l'influence du Blade Runner de Ridley Scott se fait sentir, elle est très vite effacée par le fait qu'on ne se retrouve pas avec un policier solitaire livré à lui-même. Le film est d'ailleurs quasi-totalement privé d'action: l'essentiel de l'enquête se mène lors d'une réunion, dans un bureau noir, plongé dans l'obscurité, qui ne parvient pas malgré à générer une atmosphère pesante.

Car il faut bien l'avouer, Ermach n'est alors pas un grand réalisateur. Les rares scènes d'actions sont poussives; certains plans sont clairement ratés, avec des cadrages hasardeux qui empêchent toute compréhension de ce qui se passe. Il gère très mal aussi la pauvreté des effets spéciaux, comme hélas dans tout film soviétique de SF de cette époque: le cinéma soviétique n'a pas connu d'équivalent de Douglas Trumbull, capable de faire la liaison entre les trucages avant-gardistes des années 1950 et l'ère du numérique. Enfin, l'immense contraste qui existe entre les cosmonautes en tenue, vraiment crédibles, et les autres personnages, civils, habillés comme à la pire époque des années 1970, est vraiment pénible...

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Mais le film se rattrape cependant par quelques passages vraiment lumineux, comme la psychédélique séquence sur Mercure...

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... ou encore la scène de réveil du principal des quatre cosmonautes, David Norton, sublimée par la musique d'Artemiev:

 

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Nous disions d'ailleurs plus haut que le film était servi par un casting de rêve, ainsi aura-t-on le droit à un splendide dialogue, au sein de la base mercurienne, entre Vladimir Gostioukhine impassible et une magnifique et troublante Natalia Saïko, qui incarne la veuve d'un autre cosmonaute disparu sur Obéron...

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Notons aussi une scène de dialogue final remarquable, dialogue étant en fait un mot imparfait pour la décrire (mais en dire plus lui ferait perdre tout son sel).

Enfin, il y a donc la musique d'Artemiev. Malheureusement indisponible en disque... Un Artemiev en très grande forme, influencé tant par le Tangerine Dream de la grande époque, que le Vangelis de Blade Runner ou le David Bowie de Low. Des morceaux comme Piligrimy (ici dans la version du film, là dans une version réenregistrée - clic pour télécharger, pour d'autres morceaux, c'est ici), sont de purs chef-d'oeuvres de la musique électronique!

Au final, L'Arc-en-Ciel lunaire est un film peut-être un peu raté, mais diablement intéressant, pour ne pas dire fascinant, par quelques belles images, d'excellents acteurs, une magnifique musique, et surtout un propos particulièrement riche.

"Je suis né sur Terre, de parents terriens. Qui êtes-vous donc pour vous permettre de dire que je ne suis pas humain?" - David Norton, dans quelques décennies.


 

 

 

Edit du 28/02/2011: correction de l'import d'une image et d'une erreur.