27/02/2013

Alexandre Beliaev et Jean de la Hire

Il y a quelques jours, notre confrère et ami Jean-Luc Boutel, sur son site Sur l'autre face du monde, décrivait par le détail un roman de Maurice d'Hartoy, L'Homme bleu (1924), dans lequel il est question d'un homme amené un temps à vivre sous les mers. Cette note fut l'occasion pour lui de dresser un inventaire des récits de science-fiction ancienne présentant des hommes spécialement modifiés pour vivre sous l'eau, note à laquelle répondit Jeam Tag, un intervenant régulier sur Russkaya Fantastika, pour signaler qu'il y manquait L'Homme amphibie, d'Alexandre Beliaev. Il ajoutait au passage qu'il était bien possible que Beliaev ait emprunté son sujet à un roman français, L'Homme qui peut vivre dans l'eau, de Jean de la Hire.

Interpellés par la question, nous nous sommes empressés de mener l'enquête.

Vokrug 1928.jpgLorsqu'Alexandre Beliaev publie dans la revue Autour du Monde, en 1928, son roman L'Homme amphibie, dans il aborde alors une thématique neuve au sein de la littérature populaire russe : celle de l'homme dont le corps est modifié pour s'adapter à un nouveau milieu. Ce thème sera bien entendu réabordé bien plus tard, par exemple par Pavel Amnouel, mais aussi et surtout par Kir Boulytchev, dans La Robe blanche de Cendrillon, que nous avons traduit chez Rivière Blanche. Un professeur argentin, le docteur Salvador, a procédé à une intervention chirurgicale des plus osée, sur son fils qu'il a nommé Ichtyandre, à savoir une greffe de branchies de requin, qui permettent au jeune homme de vivre à plein temps sous l'eau. Mais le garçon manque de tomber sous la coupe d'un riche entrepreneur local, qui exploite les pêcheurs de perle. Mêlant romance et questions sociales, L'Homme amphibie, dont une nouvelle adaptation au cinéma est en cours, comme nous l'avons signalé, fait partie des classiques de Beliaev, et donc de la littérature russe de science-fiction d'avant-guerre.Homme.jpg

L'Homme qui peut vivre dans l'eau de Jean de la Hire, est publié en 1908 dans Le Matin. On y retrouve une sorte de savant fou, Oxus, qui, à la manière de Némo, menace l'ordre mondial en faisant attaquer les bateaux par un homme, « l'hictaner », à qui le savant, aidé du Jésuite Fulbert, a greffé des branchies de requin. Premier roman relevant du cycle du Nyctalope (même si seul le père de Léo Saint-Clair y apparaît), L'Homme qui peut vivre sous l'eau est un succès.

Même si les divergences entre les deux romans sont nombreuses, on constate tout de même de nombreux rapprochements : un homme qui se fait greffer des branchies de poisson, plus précisément de requin, par un savant, une histoire d'amour impossible entre l'homme-poisson et une femme. Mieux, le nom du héros russe, Ichtyandre, même s'il est étymologiquement parfait, assone singulièrement avec l'hictaner de La Hire.roue.jpg

Il semble acquis que Beliaev ne lisait pas le français. Cependant, divers romans de Jean de la Hire ont été traduits en russe, le plus souvent fort mal, dans diverses revues populaires. Ces traductions sont difficilement identifiable en l'absence de dépouillement systématique de ces revues, d'autant plus que le nom lui-même de La Hire est parfois absent, ou alors singulièrement déformé par la translittération imposée : Ж. Делэр, Ж. Делягир, Ж. де Лягир, Ж. де ля Ир, etc. Ses romans les plus célèbres, comme La Roue fulgurante ou Le Mystère des XV ont ainsi été adaptés dans la langue de Pouchkine.Taina.jpg

De fait, l'homme qui peut vivre dans l'eau est bien paru en russe, anonymement, d'abord dans la revue L'Assemblée (Земщина) en 1909, sous le titre de L'Homme-poisson, puis en 1911 dans la revue Le Monde (Свет, t. 7), sous le titre Iktaner et Moizetta (Иктанер и Моизетта). La traduction est anonyme, donc, et qui plus est, elle n'est pas fidèle, le roman prenant une teinte singulièrement antisémite en le fait que Fulbert, de jésuite, devient juif, à la tête de ce qui devient une organisation terroriste juive!

Quoi qu'il en soit, nous avons là une belle preuve que même s'il s'agit de littérature populaire, la différence de langue n'est pas une barrière, que des textes, aujourd'hui singulièrement oubliés en France, ont pu avoir une influence notable, et même durable puis qu'on la retrouve chez Boulytchev, en Russie.

 

Sources:

Jean de la Hire sur Bibliograph.ru

Vitali Karatsoupa, «Человек-амфибия» («L'Homme amphibie»), sur archivsf.narod.ru

V. Khastounidi, «Таинственный Делер» («Le mystérieux Deler»), sur Istoria Fendoma

I. Naïdenkov, «Ля Ир, Жан де (de la Hire, Jean. Франция, 1878-1956)», sur tarranova.lib.ru

Voir aussi le site consacré à Alexandre Beliaev: http://www.alexandrbelyaev.ru/

 

19/01/2013

Une nouvelle adaptation cinématographique pour L'Homme amphibie

 

Nous ne vous avons encore jamais parlé de L'Homme amphibie (Человек-амфибия) : ni du roman d'Alexandre Beliaev (1928), ni du film de Guennadi Kazanski et Vladimir Tchebotarev (1963). C'est un tort, que nous tâcherons de réparer.

Mais ce qui motive cette note est la mise en chantier d'une nouvelle adaptation, qui pourrait être intéressante.

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Certes, le budget prévisionnel, 8 millions de dollars, peut sembler ridicule face aux budgets hollywoodiens, mais le scénario est signé Sergueï Bodrov, à qui l'on doit, en autres, le magnifique Mongol.

Le site officiel est encore particulièrement vide, et l'on trouvera plus de choses - dont une série de photos - sur le site des producteurs. Mais l'on peut aussi voir ici une partie du story board.

Et en attendant la sortie de ce nouveau film, il est toujours possible de revoir celui de 1963 : il est non seulement disponible chez RUSCICO en DVD avec version française, mais les studios Lenfilm ont aussi mis en ligne – et en HD – la version russe.


 

 

 

10/09/2011

Alexandre Beliaev - L'Île des navires perdus

 

Le grand navire transatlantique « Benjamin Franklin » part de Gênes pour New York. A son bord, se trouve le détective Simpkins, chargé d'escorter vers les Etats-Unis un criminel, Gatling, accusé du meurtre de celle qu'il aimait, fille d'un riche armateur. Mais durant une tempête, le paquebot commence à couler, et du fait de l'indécision du détective, les deux hommes se retrouvent trop tard sur le pont, quand tous les canots sont déjà partis avec l'équipage et les passagers. Cependant, le navire ne sombre finalement pas, et ensemble, ils sauvent Miss Kingman, qui dérive sur l'océan; et le courant les emporte dans la mer des Sargasses. Là, ils découvrent une île formée de l'amoncellement de débris de vaisseaux perdus de tous temps et de toutes origines: c'est L'Île des navires perdus (Остров погибших кораблей). Une petite colonie y vit, de quelques dizaines d'habitants, avec à sa tête un gouverneur, Fergus Slayton, qui, très vite, envisage d'épouser Miss Kingman. Beliaev 1926.jpg

Couverture de l'édition originale en revue de 1926

 


Gatling sauve la demoiselle de ce destin, et pour éviter les représailles de Slayton, avec quelques hommes il décide de remettre en état un sous-marin allemand et de s'enfuir...

 

En voilà un très bon roman d'aventures, aux multiples péripéties, écrit suivant des modèles anglo-saxons (on pense parfois à H. Rider Haggard), mais aussi français: ça n'est pas pour rien si Beliaev a été surnommé le "Jules Verne russe" (et il a de fait parfois signé sous le pseudonyme de Némo!). Initialement publiées en 1926 et  devenues avec le temps un des plus grands classiques de la littérature populaire russe dont on ne compte plus les rééditions, ces aventures en mer sont véritablement captivantes, et offrent un délassement plein de charme et de panache. Beliaev3.jpg

 

Edition de 2005 chez Olma-Press

 


Et comme rien n'est toutefois jamais gratuit chez Beliaev, on ne peut être pas surpris par le fait que le personnage du détective n'a clairement pas le beau rôle : sa passion, sa motivation n'est pas la justice, mais l'argent. C'est clairement Gatling, un homme qui travaille dans la construction navale, qui est le véritable héros de ce roman. Ici se trouve sans doute la touche soviétique propre à L'Île des navires perdus.

 

Une lecture de Viktoriya