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13/03/2013

Youri Makarov

Parlons exceptionnellement d'un illustrateur, histoire de nous faire un peu plaisir avec des choses agréables pour les yeux. Durant une bonne part de l'époque soviétique, la science-fiction fut considérée par les éditeurs comme une littérature infantile, qu'il fallait donc illustrer, non seulement en couverture, mais aussi intérieurement. Cette façon de placer des illustrations en noir et blanc à chaque chapitre perdurera d'ailleurs bien après la fin de l'URSS, alors même que le genre s'échappait enfin des éditeurs pour enfants.

L'un des maîtres du genre était Youri Makarov (1921-  ), qui se fit connaître à partir des années 1950 en illustrant à plusieurs reprises La Plutonie de Vladimir Obroutchev. Il fut actif jusque dans les années 1980, travaillant pour divers éditeurs, mais aussi pour la célèbre revue Iskatel, qui publiait de temps de la science-fiction. Voici quelques exemples de ses travaux en couleur:

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Alexandre Kazantsev, L'Invité du Cosmos, édition de 1963

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Ilya Varchavski, recueil L'Homme qui vit l'anti-monde, 1965

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Iskatel, 1988

On pourra toujours reprocher à Makarov d'avoir très peu fait évoluer son style en trente ans de carrière, mais il n'empêche: il proposait aux lecteurs du rêve à l'état pur. Enfin, si Youri Makarov est resté célèbre, c'est avant tout comme illustrateur d'Alexandre Kazantsev. On peut penser ce que l'on veut de l'oeuvre de cet auteur, on ne peut toutefois qu'avouer qu'avec Makarov, il fut particulièrement bien servi. Nous en voulons pour preuve les illustrations qui accompagnèrent la première édition en volume de Plus fort que le temps (1973), dont voici l'intégralité:

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13/06/2011

Projet "Kosmoopera" - 2 - Ce qui existe déjà en français

 

Entendons-nous bien. Par space opera, nous n’envisageons que les récits qui se placent en dehors du système solaire, et qui impliquent un déplacement d’un monde à l’autre. Ainsi, aucune des oeuvres des frères Strougatski, à l’exception peut-être de Le Petit, ne peut être qualifié de space opera. Si les romans des frères Strougatski prennent bien place sur d’autres mondes, ils ne les quittent que rarement.

 

Des récits de ce genre ont bien sûr déjà été traduits. Faisons-en la liste. Corserpentis.jpg

Nous avons déjà un peu parlé de La Nébuleuse d’Andromède, d’Ivan Efremov ; nous en reparlerons encore et plus longuement. Moins connue est sa suite immédiate, Cor Serpentis, une novella publiée dans le recueil du même titre (sans date, Editions en Langues étrangères) : un texte naïf, certes, comme jusqu’ici toutes les oeuvres de Efremov (il évoluera par la suite), mais avec quelques belles pages d’ambiance.

robe02.jpgNous avons publié de Kir Boulytchev deux longs récits, La Robe blanche de Cendrillon et Le Grand esprit et les fugitifs. Il faut leur ajouter Fleur des neiges, qui appartient au même cycle (Lettres soviétiques, 1984, 302, p. 50-58). Eux sont représentatifs du kosmoopera des années 1970.

Autre auteur que nous avons eu le plaisir de republier : Valentina Jouravliova, avec la nouvelle L’Astronaute, incluse dans Dimension URSS. Nous ne vous cacherons pas que c’est une longue novella du même genre, écrite avec son mari Guenrikh Altov, La Ballade des étoiles (Les Meilleurs récits de science-fiction soviétique, 1962, Robert Laffont), qui a motivé notre projet : ce texte est une petite merveille ; là encore, nous vous en reparlerons.

antares17-1985.jpgAutre auteur important du genre, mais dont seules des nouvelles ont été traduites : Dmitri Bilenkine. Quatre de ses nouvelles traduites se rapportent plus ou moins au space opera : Incident sur Oma (Le Livre d’Or de la science-fiction soviétique, 1984, Presses Pocket) ; Test d’intelligence (Antarès, 1986, n°21, p. 28-45) ; Sur un sentier poudreux (Dimension URSS) ; Les Yeux étrangers (Antarès, 1985, n°17, p. 34-45). Voilà pour ce qui est des auteurs importants.

 

En dehors de ceux de Efremov, deux romans de space opera soviétique ont aussi été traduits. Tout d’abord Plus fort que le temps, d’Alexandre Kazantsev (1981, Albin Michel). Nous avons parlé ici de cet étrange roman qui allient visions fulgurantes et longs passages plats et idéologiques. L’autre est Griada, d’A. Kolpakov (1962, Hachette), qui non seulement est un plagiat d’Aelita d’Alexeï Tolstoï, mais est aussi si mauvais qu’il a été à l’origine de la création de razzies soviétiques !Kazantzev2.jpg

Ajoutons enfin à cela une poignée de nouvelles qui vont du très bon – Sergueï Drougal, Le Syndrome de Tichka (Lettres soviétiques, 1987, 348, p. 48-61) ; Vladimir Mikhaïlov, Triste conversation à l’aube (Antarès, 1987, n°24, p. 40-55) – au médiocre – Vladimir Firsov, Le Kangourou (Lettres soviétiques, 1987, 348, p. 61-78) ; Youri Glazkov, Le Noir silence (Lettres soviétique, 1985, 318, p. 51-63) ; Gueorgui Gourévitch, L'Infra du Dragon (Le Messager du Cosmos, sans date, Editions en langues étrangères, p. 139-158) ; Roman Podolny, Les Descendants d'Orphée (Les Descendants d'Orphée, 1987, Radouga, p. 150-155) ; Alexandre Siletski, La Peste florale (Lettres Soviétiques, 1984, 302, p. 115-128). Lettres1987.jpg

 

Même si l’on constate comme une forme d’effet de rattrapage dans le courant des années 1980, grâce aux efforts de la revue de propagande Lettres soviétiques, et de la revue de passionnés Antarès, c’est assurément fort peu. Et absolument pas représentatif : le kosmoopera des années 1960 est singulièrement absent ; bien des auteurs majeurs manquent à l’appel : Gromova, Larionova, Berdnik, pour ne citer qu’eux. Des auteurs ne se sont pas contenté de nouvelles, mais ont écrit de romans entiers, parfois particulièrement surprenants et libres de ton. Et même pour les années 1980, un auteur comme Snegov, auteur particulièrement brillant, n’a même pas fait l’objet d’une traduction par Lettres soviétiques, à la différence d’auteurs de moins grande classe mais sans doute plus orthodoxes.

Autrement dit, il reste bien du travail à faire.

17/09/2010

Jacques Bergier et la SF soviétique en France

Quiconque, dans les années 1950-1960, avait l'idée saugrenue de lire de la SF soviétique sans savoir le russe, n'avait que trois solutions. La première était de fouiller dans le catalogue des éditions françaises proche du Parti Communiste. Et là la première déception arrive : les publications se comptent au nombre de... deux ! Un roman de Sergueï Belaiev (Les Aventures de Samuel Pingle) chez un éditeur éphémère et un autre de Guennadi Gor (L'Insupportable interlocuteur) aux Editeurs Français Réunis.
La deuxième solution consistait en s'adresser aux Editions en langues étrangères de Moscou, avec tous les a priori idéologiques que cela supposait sur le choix et le contenu des textes proposés. La troisième, enfin, était de suivre attentivement l'activité éditoriale de Jacques Bergier, qui, bien qu'anticommuniste, était profondément russophile (il est né à Odessa, en Crimée) et grand admirateur de la science soviétique qu'il a largement contribué à vulgariser, parfois en faisant preuve d'une grande crédulité.
Le but de cette note exceptionnellement longue pour ce blog va être de faire l'inventaire et de dresser un bilan de l'action en faveur de la SF soviétique de ce polygraphe incontournable du monde de l'édition française de l'Après-Guerre. La tâche s'avère d'emblée complexe car Bergier a multiplié les micro-articles, traitant de tous les sujets, sautant parfois du coq à l'âne au sein d'un même travail. Qui plus est, son travail se révèle entaché de nombreuses inexactitudes, voire d'erreurs grossières. Nous essayerons donc de présenter d'abord l'ensemble des passages relatifs à la SF russe ou soviétique dans son oeuvre, puis d'en faire la critique.

L'année 1956

Ses premières approches de la SF soviétique sont à relever dans les préfaces qu'il a rédigé pour la collection « Bibliothèque mondiale », une publication périodique d'oeuvres littéraires dirigée par Louis Pauwels. Et dès ces premières notules, les erreurs et approximations apparaissent :
« Les Scientistes : esquisse de la civilisation russe 1805-1955 », coll. « Bibliothèque mondiale » n°66 et 67, 1956.
Vladimir F. Odoievski, écrivain de la première moitié du XIXe siècle, devient F. G. Odoievski. « que l'ont présente comme le Jules Verne russe, le père de la science-fiction et de la vulgarisation scientifique moderne ». Le titre revient en fait soit à Tsiolkovski, soit à Beliaev, mais certainement pas à Odoievski, qui n'a jamais fait de vulgarisation, et qui n'est l'auteur que d'un seul roman de Science Fiction, L'An 4338, qu'il n'a d'ailleurs jamais achevé.

« Les livres étrangers récents », coll. « Bibliothèque mondiale » n°68, 1956.
Alexis Tolstoï n'est pas le neveu de Lev (Léon) Tolstoï, contrairement à ce que dit ici Bergier en présentant rapidement son oeuvre, mais un très lointain parent seulement. L'un des deux romans historiques mentionnés, en fait une trilogie, s'appelle Le Chemin des tourments, et non La Souffrance du peuple. Elle était pourtant parue en français en 1954 (aux Editions en langues étrangères de Moscou).

« Les livres étrangers récents », coll. « Bibliothèque mondiale » n°80, 1956.
Vladimir Nemtsov, un des écrivains phare d'anticipation d'après guerre, devient V. Nemzov, et son roman Oskolok Solntsa (L'Eclat du soleil) devient Oblomok Sontza (Un Fragment de soleil). Si l'on tient compte de la translittération aberrante de solntsa, la traduction d'oblomok est curieusement exacte. Mais le mot lui-même n'apparait pas dans le titre original.

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1957-1961

A partir de 1957 et jusqu'en 1961, l'action de Jacques Bergier se déplace dans des périodiques plus orientés vers le Fantastique ou la SF. D'abord dans le fanzine Ailleurs, créé par Pierre Versins, puis dans les revues professionnelles Fiction et Satellite, auxquelles il collabore activement.
« Nouvelles de Nulle part », Ailleurs n°4, 1957
La revue Tekhnika Molodeji (La Technique pour les jeunes) devient Technique et Jeunesse. Par contre Jacques Bergier a tout à fait raison de signaler que son tirage, à l'occasion de la parution de La Nébuleuse d'Andromède d'Ivan Efremov, roman qui révolutionna la SF soviétique en 1956, fut largement insuffisant, tant fut grand l'engouement du public.

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Bergier ne manque pas non plus d'humour lorsqu'il parle d'une préface « incendiaire » (entendez « élogieuse ») d'Alexandre Kazantsev à la traduction russe de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.

« Nouvelles de Nulle part », Ailleurs n°8, 1958
Au sujet des 50 ans de Vladimir Nemtsov, celui-ci redevient Wladimir (avec un W cette fois) Nemzov. Signalé à plusieurs reprises par Bergier, Nemtsov est le chef de file des écrivains d'anticipation « à court terme », autrement dit des auteurs de romans dont le personnage principal est en fait une invention quelconque, pour la plus grande gloire de la science soviétique. Il est le meilleur représentant de cette triste période de creux qu'à connu la SF russe entre les auteurs des années 1920-30 (Tolstoï, Grine, Boulgakov, Beliaev...) et Efremov. Cette tendance sera d'ailleurs combattue définitivement par Andreï Siniavski (Abraham Tertz), dans un article paru en 1960 dans la revue Voprosy Literaturi (Questions de Littérature, 1960, n°1, p. 45-59)
Parmi les titres de romans de cet auteur mentionnés par Bergier, seul Altaïr (trop simple) et L'Ombre sous la terre sont corrects. On retrouve l'erreur Un Fragment du soleil pour L'Eclat du soleil. Enfin, le roman mentionné comme étant en cours d'écriture ne s'intitule pas La Prochaine étape, mais La Dernière halte.

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Plus loin, la revue Znanie – sila (Le Savoir, c'est la force), devient Savoir et Force. Et plus loin encore, Tekhnika Molodeji (La Technique pour les jeunes) devient Le Jeune technicien, un titre encore différent de Technique et Jeunesse, donné quatre numéro avant...

Dossier « Science-Fiction russe » dans Fiction n°53, 1958.
Ce dossier est le premier vrai coup d'éclat de Jacques Bergier. Avec grâce au support de Fiction, il peut alors toucher un très large public. Il contient :
- Une introduction à la nouvelle d'Ivan Efremov vraisemblablement signée Bergier.
- « L'ombre du passé », d'Ivan Efremov. Traduction anonyme. Il s'agit de celle d'Harald Lusternik, parue quelques années auparavant dans le recueil Récits scientifiques, aux Editions en langues étrangères de Moscou, reproduite ici avec l'autorisation de l'Agence Littéraire et Artistique Parisienne pour les Echanges Culturels.
- « Entretien avec Ivan Efremov », par M. Poletti, texte publié la même année dans le magazine pro-soviétique France-URSS.
- « L'anticipation en U.R.S.S. », par Jacques Bergier lui-même, réédition d'un article publié la même année dans la revue Arts et spectacles (devenue ici simplement Arts), sous le titre « Tolérée comme soupape de sécurité, la science-fiction soviétique est la seule évasion possible de l'univers matérialiste ». On y trouve une alternance de translittérations bizarres dans les noms propres : « Timiriasef » (pour Timiriasev) côtoie un très correct « Mendeleiev ». Au sujet d'un roman d'Obroutchev, il nous parle de La Terre de Samsonov, lorsqu'il s'agit de La Terre de Sannikov. Vladimir Nemtsov devient cette fois-ci V. L. Nemsov, et l'on retrouve à nouveau le titre fautif Un Fragment du soleil.
« En style 'marronnier' », par N. Razgovorov, traduction non créditée d'un article paru dans Literaturnaya Gazeta en 1958.

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« Deux réactions russes à la SF américaine », Fiction n° 56, 1958. Non consulté.

Avec la publication dans Satellite n° 6 à 8 (1958), du roman d'Alexandre Kazantsev (ici Kazantzev), L'Île en feu, on commence à toucher aux choses sérieuses. Pour la première fois, l'action de Jacques Bergier se concrétise par la traduction d'une oeuvre précise, et qui plus est de grande ampleur.
La traduction est anonyme, on a juste la mention du copyright de l'Agence Littéraire et Artistique Parisienne pour les Echanges Culturels. Il se pourrait donc qu'elle soit issue des services des Editions en langues étrangères de Moscou, tout comme celle de la nouvelle d'Efremov dans Fiction n°53. Cependant, le texte français, très aéré, ne fait plus que 244 p. alors que le texte original en fait plus de 400, quelle que soit l'édition ! Or, ordinairement, les Editions en langues étrangères respectaient les textes qu'elles traduisaient. Serait-ce la rédaction de Satellite elle-même qui aurait procédé à des coupes ?

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Jacques Bergier traduit aussi pour la même revue des articles. D'abord dans Satellite n°10 (1958) un article d'Alexandre Kazantsev (écrit Kazantzev) : « La littérature du rêve scientifique », article soit-disant extrait de la Pravda datée du 3 juillet 1958. Ce texte pose clairement problème, car il n'en subsiste aucune trace nulle part. Nous n'avons pu accéder à une collection complète de la Pravda, ce qui nous empêche de vérifier pleinement, mais le fait est que cet article est totalement inconnu, par exemple, du site officiel d'Alexandre Kazantsev, mis en place par son fils, et qui, pourtant, est censé accueillir tous ses textes, y compris ses articles. On trouve par contre, daté du 15 juin 1958 et publié lui aussi dans la Pravda, un autre article intitulé « La Réalisation du rêve ». Et s'il est bien question de Spoutnik dans les deux textes, force est de constater que leurs contenus respectifs sont totalement différents. On trouvera dans le texte de Satellite les erreurs habituelles (Nemzov pour Nemtsov ; Un Fragment du soleil pour L'Eclat du soleil ; Ziolkovski pour Tsiolkovski ; Poletchouk pour Polechtchouk ; sans compter A. N. Tolstoï qui devient A. N. Tolsto !).

« Entretien avec Monsieur K. », réalisé avec Hervé Callixte, Satellite n°19, 1959. Interview d'Alexandre Kazantsev (l'appellation « Monsieur K. », dans l'introduction et le titre, désigné comme « Président » est à là juste pour faire croire qu'il pourrait s'agir de Nikita Khrouchtchev). Kazantsev parle de ses théories sur la météorite de la Toungouska, sur les Martiens, donne ses goûts sur la SF et annonce un film adapté de son roman (dans le texte : « nouvelle ») Le Chemin de la Lune.

Traduction dans Satellite n°25 (1960) d'un article d'Alexandre Kazantsev (écrit Kazantzev) : « La vie est-elle possible sur les autres planètes ? ». Non consulté.

« Théoricien du marxisme contre créateurs d'univers », Ailleurs n°38, 1961
Jacques Bergier mentionne une polémique entourant le roman d'Alexandre Polechtchouk, L'Erreur d'Alexeï Alexeiev. Les translittérations du nom faite par Bergier (Polischouk, puis Polischuk) sont toujours fautives. Moins cependant que celle employée plus tard par le Rayon Fantastique (cf. infra).

Le temps des romans (1962-1978)

Jacques Bergier ne commence rééllement à récolter le fruit de son travail qu'à partir de 1962. Ami de Georges H. Gallet, c'est vraisemblablement lui qui a convaincu ce dernier de publier dans sa collection chez Hachette, le Rayon Fantastique, des romans de SF soviétique.
1962 : parution de Sur la Planète orange, de Léonid Onochko. Traduction de Pierre Mazel ; parution de Griada, d'A. Kolpakov. Traduction de Pierre Mazel.
1963 : parution de Les Revenants des étoiles, d'Arkadi et Boris Strougatski (écrit A. et B. Strugatzki). Traduction de Pierre Mazel ; parution de L'Erreur d'Alexei Alexeiev, d'A. Polechtchouk (écrit A. Poleischuk). Traduction de Pierre Mazel.

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Ces parutions posent problème, notamment au niveau de leurs traductions. Celles-ci, dues à Pierre Mazel, un personnage sorti de nulle part et dont on ne sait absolument rien (selon le catalogue de la BNF, il n'a jamais publié que cela...), sont particulièrement défectueuses, et très abrégées, du moins celle des Revenants des étoiles, dont certains chapitres perdent presque la moitié de leur volume. De plus, la translittération des noms propres, certes plus régulière que lorsqu'elle est faite par Bergier lui-même, semble indiquer une traduction non du russe, mais de l'allemand. Pourtant, aucun de ces textes n'a été traduit en allemand à cette époque...
C'est vraisemblablement aussi du fait de Jacques Bergier si un roman d'Alexandre Kazantsev, Le Chemin de la lune, paraît en 1963 dans la collection Présence du Futur chez Denoël. Bien que le texte français soit dû à une traductrice digne de ce nom, Sonia Lescaut, on retrouve la forme « Kazantzev », chère à Bergier, pour le nom de l'auteur. Notons que le titre original mentionné (Gosti iz Kosmosa) est celui du recueil publié en 1958 contenant une réédition du roman, et non celui du roman lui-même.

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Jacques Bergier met enfin la main sur Ivan Efremov, et après avoir signalé « Le nouveau roman d'Ivan Efremov », dans Planète n°21, 1965 (non consulté), il reprend la traduction d'Harald Lusternik de La Nébuleuse d'Andromède, faite pour les Editions en langues étrangères, et la publie en 1970 aux éditions Rencontre, au sein d'une éphémère collection.

Mais l'élément majeur de cette période éditoriale reste encore la publication d'une anthologie, Les Meilleurs histoires de science-fiction soviétique, avec une traduction très honorable de Francis Cohen, qui fut membre du Parti Communiste (et qui traduira aussi, en 1964, le roman de Guennadi Gor aux Editeurs Français Réunis). L'anthologie, d'abord parue en 1963 chez Robert Laffont, avec une courte préface de Bergier lui-même et une introduction d'A. Varchavski, est rééditée presque dix ans plus tard chez Marabout, et cette réédition de 1972 va créer un petit scandale dans le monde de la SF française. Tout d'abord parce que la nouvelle édition est affublée d'un « choisies et présentées par Jacques Bergier ». Or l'anthologie en question ne doit rien à Jacques Bergier, puisqu'elle est d'abord parue en URSS en 1961 sous le titre Zolotoï lotos (Le Lotus d'or) !

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Mais il y a mieux : une nouvelle préface, qui évince l'ancienne et remplace même l'introduction de Varchavski, et cette nouvelle préface, qui prétend faire le portrait de la SF soviétique (« la meilleure au monde ! ») est un tissu d'inexactitudes, d'autant plus que le portrait, flatteur, est très embelli. Ainsi, la revue Le Monde des aventures, présenté par Bergier comme la plus ancienne revue de SF, n'en publie en fait que très épisodiquement. Après avoir longtemps vanté, dans ses travaux antérieurs, les vertus de Nemtsov (toujours orthographié Nemzov), il avoue enfin que celui-ci est « maintenant tombé dans les oubliettes sous le ridicule général ». Il était temps ! Lorsqu'il passe à Ivan Efremov, il mentionne un de ses romans sous le titre La Flamme au coeur du serpent, quand le titre exact est Cor Serpentis (pourtant paru en français une dizaine d'années auparavant, au sein d'une anthologie du même nom). Lorsqu'il résume le court roman des Strougatski Tentative de fuite (ici Tentative d'évasion), on peine à y reconnaître l'oeuvre originale (Bergier parle de troupeaux de crabes menaçants qu'on chasse avec un pistolet laser : il n'est jamais question de cela dans le texte !). Quand à la nouvelle Un Trou dans la muraille du temps, attribuée à Kir Boulytchev (ici Cyrille Boulitchev), nous avons été incapables de l'identifier...
Toutes ces erreurs n'ont pas été perçues, bien évidemment par les critiques de l'époque. Il n'empêche que la réponse a été cinglante. En mai 1973, Michel Demuth se fendra d'un éditorial ravageur (Galaxie n°108), et deux mois plus tard, Jean-Pierre Fontana, utilisant ses propres réseaux d'information, tentera de dresser un portrait réaliste de la SF soviétique, bien différent de celui de Bergier (« Regard sur la science fiction soviétique », Galaxie n°110).
Alain Dorémieux fermera la marche en publiant, en août 1973, dans Fiction n°236, sa propre critique de l'anthologie. Sous le pseudonyme de Serge Bertrand, il dira simplement : « Malgré ce qu'affirment couverture et page de titre, Jacques Bergier n'est pour rien dans l'élaboration de ce recueil, déjà publié il y a plusieurs années chez Robert Laffont sous la même étiquette mensongère. Il s'agissait alors, dans l'esprit de cet éditeur, de profiter au maximum de la notoriété de Bergier (encore considéré à l'époque comme le prestigieux coauteur du Matin des magiciens). En réalité le recueil avait comme source une anthologie réalisée aux Etats-Unis et textuellement reproduite en français d'après la version américaine [ici Dorémieux se trompe lui-même]. Mais ce n'est là qu'une des multiples fausses vérités mineures dont s'affuble à plaisir le personnage de notre ami Bergier et qui composent les facettes de sa déroutante personnalité... A noter que, pour cette réédition, Bergier a signé une nouvelle préface où, aussi ineffable qu'à l'accoutumée, il nous apprend entre autres qu'en 1972 les Russes ont réalisé « l'élaboration de l'antimatière » et « la synthèse des aliments à partir de l'air ». Cher Bergier, toujours aussi poète ! Quant à l'anthologie, soyez rassurés si vous ne l'avez pas lue : elle ne vaut presque pas un clou. » Un jugement bien sévère, d'autant plus que certains textes valent réellement le détour.
A qui revient finalement l'initiative d'avoir procédé à ce qui s'apparente bien à une escroquerie ? Est-ce la volonté de Bergier lui-même, ou de son éditeur comme le suggère Dorémieux ? Peut-être ni l'un ni l'autre. Bergier entretenait des relations cordiales avec les Editions en langues étrangères, dont il a pu utiliser à plusieurs reprises les ressources. Se pourrait-il que ce soit elles-mêmes qui lui aient confié cette anthologie, dont le contenu, hétéroclite, est très semblable à celui de celles qu'elles ont auparavant publiées (Le Messager du Cosmos, Le Chemin d'Amalthée, Cor Serpentis), et qui ont été régulièrement éreintée par les critiques français, lesquels chargeaient souvent la piètre qualité des traductions ?

Ce fiasco n'arrêtera pourtant pas l'activité de Jacques Bergier autour de la SF soviétique. Il publiera encore, en 1974, dans  Magazine littéraire n°88 un article sur « La science-fiction soviétique » (non consulté). Et surtout il publiera, au milieu des années 1970, deux romans des frères Strougatski dans la collection Super-Fiction, chez Albin Michel, qu'il dirige avec Georges H. Gallet. Les traductions sont alors de Paul Chwat. Problème : Paul Chwat, qui fut co-auteur de plusieurs travaux de Bergier, traduisait de l'anglais... En 1971, il avait d'ailleurs déjà traduit de l'anglais les mémoires de Khrouchtchev aux éditions Robert Laffont. Or les deux romans des Strougatski portent la mention « traduit du russe par Paul Chwat ». Un procédé douteux s'il en est.

Jacques Bergier décède en 1978. Il y aura pourtant une suite à son activité éditoriale avec la publication, en 1981, d'un roman d'Alexandre Kazantsev, Plus Fort que le temps, chez Albin Michel encore, dans la collection Super + Fiction que dirige son ami Georges H. Gallet. L'argumentaire reprendra d'ailleurs l'expression « A.-E. van Vogt russe », que Bergier avait utilisée dans les années 1960 pour décrire Kazantsev. Cet auteur aura été finalement celui qu'il aura suivi durant toute sa carrière. On sait qu'il entretenait avec Kazantsev une correspondance suivie (cf. Kadath n°6, 1974), qu'il l'avait donc rencontré à Paris. Peut-être peut-on parler d'amitié, ce qui expliquerait ce soutien alors que maintenant Kazantsev est largement considéré comme le fossoyeur de la SF soviétique moderne?

Un bilan très mitigé

Que reste-t-il finalement de l'action de Jacques Bergier dans le domaine de la SF soviétique ? Il est vrai qu'on ne peut pas dire que son bilan soit totalement négatif. Sans lui, à l'époque, personne n'aurait rien su de cette SF. Aucun des membres du milieu français ne lisait le russe. Et alors que cela ne lui rapportait rien, alors même aussi qu'il était anti-communiste, il s'est fait le passeur de cette SF, sans faire de discrimination entre les textes très marqués idéologiquement, et ceux qui l'étaient moins, voire appartenaient à la dissidence (les deux derniers romans des Strougatski qu'il a publié).
Mais le fait est que la qualité des informations qu'il transmet laisse à désirer, oscillant entre approximations, erreurs, voire éléments sortis tout droit de son imagination. Le fait est aussi que les textes qu'il a fait publier étaient le plus souvent d'une médiocrité crasse. Sur la planète orange d'Onochko n'est qu'un mauvais décalque d'Aelita, d'Alexeï Tolstoï.
Du roman de Kolpakov, Griada, Léonid Heller écrira : « ce roman, amusant malgré tout sa niaiserie, est devenu le bouc-émisaire de la critique soviétique orthodoxe, pour son manque de sérieux, et celui de la critique moins orthodoxe, pour la même raison. Pour sa défense […], on peut dire qu'aucun autre livre soviétique n'est écrit avec cette insouciance et ce mépris total de la vraisemblance » (De la Science Fiction soviétique, 1979, p. 74). Quant aux romans de Kazantsev, nous avons déjà dit ce que nous en pensions.
La pêche est finalement maigre, et l'on peut dire sans se tromper que l'éphémère collection « Les Best Sellers », parue au Fleuve Noir en 1982-1985 aura eu plus d'impact en bien moins de temps d'existence, même s'il est vrai que Jacques Bergier lui aura largement préparé le terrain. Et pourtant les textes qu'elle a publiée datent pour beaucoup de la même époque. Question de goût, dira-t-on. Il n'empêche que ces romans, ceux d'Onochko, de Polechtchouk, de Kolpakov, sont en Russie-même tombé en désuétude, tandis que Kazantsev a été maudit par toutes les dernières générations de lecteurs. Si Jacques Bergier aura eu raison d'écrire de nombreux articles sur la SF soviétique, ses choix éditoriaux se sont révélé hélas mauvais : jamais il n'aura édité ou fait édité de véritable classique.

La note que vous venez de lire ne prétend pas à l'exactitude absolue. Nous ne sommes pas des spécialistes du phénomène Jacques Bergier, et même si nous avons pu interroger sur certains points quelques personnes compétentes, voire même l'ayant connu (en premier lieu Joseph Altairac et Gérard Klein, que nous remercions), nous nous sommes strictement focalisés sur la critique interne à son oeuvre, sans nous adresser aux divers essais biographiques qui ont été publiés depuis sa mort. Tous les commentaires, toutes les suggestions et critiques sont donc les bienvenus.

NB: nous n'aurions pu rédiger cette note sans l'existence d'un remarquable ouvrage: L'Aube du magicien, de Joseph Altairac, paru en 2008 aux éditions L'Oeil du Sphinx.

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Joseph Altairac a présenté, compilé et annoté une large sélection de préfaces, d'articles et de notes de Jacques Bergier parues avant Le Matin des Magiciens, le tout étant précédé d'une préface délicieusement ironique d'André Ruellan. Il permet ainsi aux lecteurs d'accéder à des textes rares ou peu connus, donnant une bonne image de ce qui était, qu'on le veuille ou non, un personnage clé du monde éditorial français d'Après Guerre. On peut sans conteste reprocher des tas de choses à Jacques Bergier, mais sans lui, des auteurs comme Lovecraft, van Vogt et surtout Tolkien ne seraient certainement pas aussi connus. Bergier pouvait lire des ouvrages dans diverses langues, et avait le don de faire passer, parfois sur des supports incongrus (les préfaces à la « Bibliothèque mondiale », par exemple), ses découvertes.
L'Aube du magicien regroupe ainsi un grand nombre de textes qui pris isolément n'ont pas une grande importance, mais qui, une fois réunis, prennent sens et permettent de saisir un peu la personnalité complexe de l'auteur, l'enthousiasme qui l'animait, cet enthousiasme qui permet de passer outre l'aspect parfois dilettante, amateur du style.
Si les trois quarts de ce gros volume sont constitués de reprises de textes de Bergier lui-même, le dernier quart, imprimé sur papier jaune, contient lui des textes d'autres auteurs autour de l'oeuvre de Bergier, et notamment l'intégralité des réactions publiées dans Fiction suite à la parution du Matin des Magiciens, avec donc des interventions, entre autres, de Thomas Narcejac, de Gérard Klein, de Pierre Versins.
Répétons-nous: que l'on aime ou pas Jacques Bergier, cet ouvrage permet aussi une plongée dans le milieu naissant de la SF française. C'est tout un pan de son histoire qui apparaît ainsi. Indispensable!