23/04/2009
Alexandre Schegolev - Comment le fer blanc fut trempé
On nous excusera pour une fois d’user d’un barbarisme pour translittérer le nom d’Alexandre Schegolev : une bonne translittération exigerait un « Chtchegolev », mais avouez que c’est tout de même imprononçable pour le commun des mortels. Bref, Alexandre Schegolev est actuellement un des écrivains préférés de Boris Strougatski. Il faut dire que ses nouvelles, souvent cruelles, ont une profondeur sociale intéressante. Essayons donc un de ses romans, Comment le fer blanc fut trempé (Как закалялась жесть), titre pastiche de Comment l’acier fut trempé, classique soviétique de Nicolaï Ostrovski.

Dans une petite ruelle du centre de Moscou, dans une villa, vit la lionne séductrice Evglena avec sa fille de 15 ans, Elena. Evglena et Elena font du business: au premier étage de leur maison elles ont installé une sorte de mini-clinique où elles débitent les maris et amants de Evglena. Elles leur coupent les bras, les jambes, la tête, des reins, etc., puis vendent tout cela à des clients très riches. La nouvelle noblesse russe, y compris des fonctionnaires et des politiciens très haut placés, paie beaucoup d'argent pour ces « jouets » qu'elle fait manger à ses chiens (pour que ces derniers ne tombent pas malades et vivent plus longtemps), et de plus masque ce business.
Un des personnages principaux, Savrassov, fait la connaissance de Evglena lors d'une exposition d'art. Evglena le séduit et l'amène chez elle. Il devient son septième mari et neuf mois après leur mariage et il se retrouve dans la mini-clinique de Evglena où elle lui coupe les jambes et un bras. Savrassov ne veut pas se résigner à ce sort et monte Elena contre sa mère, qui la domine. Quelques temps après, Savrassov fait la connaissance de Viktor Nejivoï, un des anciens maris de Evglena, le père de Elena. Nejivoï travaille dans l'administration du Président. C'est avec l'aide de celui-ci que Evglena vend ses « jouets » à des fonctionnaires haut placés et c'est lui qui fournit les riches clients de l'étranger (en y gagnant, bien sûr, l'essentiel). Nejivoï hait Evglena.
Un jour, Evglena et Elena ont une sévère dispute à cause de l'ami de cette dernière, Vadim Balakirev. Evglena ne veut pas que sa fille fréquente cet homme et essaye de la contrôler. Elena parvient à faire à sa mère une injection avec une seringue, ce qui la paralyse. Elena la place dans la chambre où se trouvent Savrassov et deux autre « patients »: Alik, ancien amant de la mère qui se meurt parce que la mère et la fille lui ont enlevé les reins, et un jeune musicien, Den, à qui ces femmes ont coupé les doigts.
Elena décide de débiter sa mère et de la vendre par parties, comme les autres. Avec Vadim Balakirev et ses amis (étudiants de l'Institut de la médecine), elle lui coupe les pieds. La mère se suicide. Elena se met à la tête du business et continue à vendre des gens par parties.
Entre-temps, Savrassov, espérant sortir de ce « hache-viande », prépare des outils pour pouvoir se défendre...
Avec un tel résumé, n’importe quel lecteur pourrait penser que nous avons là un roman de Grand Guignol. Pourtant il n’en est rien, car il n’y a ici absolument aucun humour. Il n’y est en tout cas pas simplement question de la lutte sanglante de Savrassov pour sa survie. Sous couvert d’un récit horreur particulièrement dur, l’auteur montre une société où les puissants, les élites ont le pouvoir sur tous et tout, considèrent l’homme comme une viande bonne à nourrir leurs chers chiens. Pour le colonel Nejivoï, des notions telles que l’amour, l’amitié, la charité n’existent pas, il ne les accepte pas (c’est peut-être pour ça que l’auteur lui a donné ce nom de Nejivoï : « Non-vivant »). Ce dernier est prêt à tuer ses proches, à trahir ses collaborateurs pour garder sa place et s’enrichir.
Ce roman montre bien aussi la lutte entre les autorités elles-mêmes : entre la police et le FSB, et même d’autres organisations secrètes. Elles rivalisent pour obtenir le pouvoir l’une sur l’autre.
La satire de Schegolev fut considéré comme si féroce que la publication de ce roman fut retardée au lendemain des législatives de 2007. Car ce roman est finalement bien gênant : même si l’auteur force le trait, tout le monde en Russie sait bien que des organisations proches du FSB ou du Kremlin luttent sans merci et en secret pour le pouvoir. Schegolev caricature donc, mais sans doute pour mieux dévoiler la vérité.
21:10 Publié dans (Aut.) Alexandre Schegolev, (éd.) Eksmo, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : schegolev, Щеголев |
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