26/07/2011
Contagion - Paragraph 78
Les lecteurs de ce blog pourraient qu'au niveau du cinéma, nous jouons de malchance, condamnés que nous sommes à critiquer soit de bons films soviétiques et donc introuvables en France, soit d'obscurs navets Volkodav ou The Interceptor, hélas seuls à être distribués dans notre pays, alors que l'on attend toujours L'Île habitée de Fedor Bondartchouk. Bref, tout cela pour dire que nous devons une fois de plus signaler un film de science fiction russe sorti directement en DVD, Contagion, dont le titre original (et international) est Paragraph 78; un film de Mikhaïl Khleborodovsorti en Russie en 2007.

Et pourtant la jaquette du DVD français fait peur: "l'un des plus gros budgets du cinéma russe", nous annonce-t-on. Vérification faite, L'Île habitée, déjà citée, explose largement ce budget.
"Entre Resident Evil et Predator, Contagion est un concentré d'action et d'effets spéciaux et rivalise sans peine avec les classiques du genre comme Resident Evil ou Alien vs Predator", poursuit la jaquette.
Et lorsqu'on sait qu'en plus le scénario est basé sur une histoire écrite par Ivan Okhlobystine, scénariste et acteur, mais aussi et surtout pope (il a été ordonné en 2001) aux propos on ne peut plus rétrogrades et conservateurs, il y a de quoi vraiment avoir peur. Cependant, alors même que le film était en cours de tournage, l'écrivain Andreï Lazartchouk était chargé d'en rédiger la version roman. Même si celui-ci a un peu baissé dans notre estime depuis quelques temps (il a même écrit un S.T.A.L.K.E.R.), il n'en reste pas moins un bon auteur: cela suffisait à nous convaincre qu'il fallait jeter un oeil à ce Paragraph 78.
Dans un futur proche, un groupe de mercenaires est reformé afin d'aller voir ce qui se passe au sein d'une base de recherche ultra-secrète qui ne donne plus signe de vie, en dehors d'une émission radio automatique. Or cette base, localisée sur une île de l'Arctique, recèle trois missiles nucléaires, et est surtout le centre de l'élaboration d'armes biologiques, et notamment d'un virus. Très vite, cette équipe, dont le breafing est plus que minimaliste (peut-être ne s'attend-on pas à son retour), accompagnée d'un mystérieux docteur, se rend compte qu'il n'y a plus de personnel à évacuer, plus de signal à éteindre: tout le monde est mort. Pire, la cause de cela est simplement le virus en cours d'élaboration, qui a muté. Le vaccin que l'on a injecté aux mercenaires est sans effet et le docteur lui-même, ne pouvant faire face à cela, se suicide. Il est alors interdit à l'équipe de revenir sous le continent - ce serait risquer une dispersion du virus. Il ne lui reste plus qu'une seule solution: l'autodestruction. S'entretuer. Et le dernier vivant fera le ménage.
On le voit, le texte de la jaquette est particulièrement mensonger. Resident Evil, Predator, bref tous les films de combat contre de méchantes bestioles n'ont rien à voir avec Contagion - Paragraph 78. Quant aux effets spéciaux, ils sont quasiment inexistants, car pas nécessaires. Et c'est tant mieux. Car certes, nous avons-là un film d'action, qui recycle tous les clichés du genre (le type qui hurle au ciel quand son copain est mort, le ralenti sur les balles atteignant leur cible, etc.). Il recycle, mais il le fait bien. Khleborodov ne s'abandonne pas aux rythmes hystériques si fréquents dans ce genre de film, ni inversement à l'excès de ralenti. Les combats, certes nombreux, sont bien cadencés, temps de pause alternant avec temps frénétiques, ce qui contribue à maintenir une réelle tension. Voilà pour ce qui est de l'aspect "action".
Car il y a mieux: les personnages. Khleborodov arrive a donner une réelle épaisseur psychologique à l'ensemble. Même s'il s'agit de mercenaires, de gros bras sans foi ni loi, ils n'en forment pas moins un groupe de "copains". Et le fait qu'ils aient à s'entretuer, dans une série de duels, permet de dévoiler tout l'arrière plan de ce qui a pu exister entre eux. De l'unique femme du groupe qui se partage entre l'officier (Goodwin) et son principal opposant (Scythe); de deux autres dont on est en droit de penser qu'ils sont homosexuels malgré leurs dénégations (dans un film d'action russe!); d'une petite frappe d'origine brésilienne, instable, couard, mais redoutable au combat; d'un japonais prêt au seppuku qu'on lui refuse, etc.
Au final, s'il faut vraiment faire une comparaison, c'est clairement avec la bande dessinée Zéro absolu, de Richard Mazarano et Christophe Bec (Soleil, 1997-1999), où là aussi une équipe de mercenaire doit enquête dans une base qui ne répond plus, et est amenée à s'auto-détruire. Les points communs sont si nombreux que c'est à se demander si Okhlobystine n'aurait pas lu la BD. Mais quand on connaît l'état du marché russe dans ce domaine, on ne peut que conclure qu'à une étonnante convergence d'idées, d'autant plus que Zéro absolu fait régulièrement référence... à Boulgakov!
Ajoutez à cela quelques éléments de réflection qui font écho à la situation actuelle: la base est sensée avoir été construite sous Poutine; or elle est considérée comme une ruine mal conçue. Mieux: il est clairement dit qu'elle a été mise en place en dépit des accords internationaux, soit-disant parce que d'autres pays continuraient leurs recherches sur les armes biologiques, et qu'il n'y a donc pas de raison que la Russie n'en fasse pas autant. Un acte clairement condamné par le film, une façon donc de désavouer la politique belliqueuse de l'actuel premier ministre. Notons aussi que dans cette Russie du futur, les drogues douces sont légalisées.
Au final, Contagion - Paragraph 78 est un film étonnant, clairement à voir, mais qui souffre d'être assis en deux chaises, ce qui lui vaut sans doute toutes les critiques négatives que l'on peut voir sur l'internet français: présenté comme un film de pur action, il ne peut que décevoir.
11:27 Publié dans (aut.) Andreï Lazartchouk et Mikhaïl Ouspenski, Films | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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22/09/2010
Le prix du festival de Kharkov, le Pont Stellaire
Nous aurions dû y être, puisque nous y étions invités, mais le calendrier n'entend pas toujours nous laissez faire ce que nous voulons; bref, du 16 au 19 septembre dernier a eu lieu le festival de Kharkov (Kharkiv, Ukraine), le Pont Stellaire, et celui-ci a donné lieu à la traditionnelle remise de prix. Les récompensenses sont divisées en deux catégories: les prix "démocratiques" (remis suite à un vote du public) et les prix "autoritaires" (remis par les membres fondateurs du festival).
En voici les résultats.
Prix démocratiques:
Caducée d'or dans la catégorie "cycle, feuilleton, romans à suites": Olga Gromyko, pour L'Année du rat. La Voyageuse (Год Крысы. Путница).

Caducée d'or de la catégorie "romans": Dmitri Kazakov, pour le roman Les Dieux de Russie (Русские боги)
Caducée d'or de la catégorie "débutants": Alexeï Kirsanov (alias Ioulia Gravilenko et Marina Drobkovoï), pour le roman Le Premier juge du labyrinthe (Первый судья Лабиринта)

Les prix "autoritaires" ne récompensent pas d'oeuvres particulières, mais des auteurs. Ainsi, Mikhaïl Ouspenki a reçu le grand prix de l'"Institut des Originaux de Kharkov" pour ses services rendus à Sa Majesté l'Imaginaire, et Natalia Astakhova a reçu le prix du fonds "Renaissance", décerné à toute femme originaire de Kharkov et ayant bien représenté cette ville dans son oeuvre fantastique.
12/08/2010
Science Fiction et politique sécuritaire
Il n'y a pas qu'en France qu'une politique sécuritaire outrancière inquiète. La Russie a été secouée récemment par un vigoureux débat au sujet d'un projet de loi visant à élargir les pouvoirs du FSB, et notamment à lui permettre de convoquer des gens « susceptibles de commettre des crimes ou susceptibles d'extrémisme », et de leur infliger une amende. La loi, après passage à la Douma, a été légèrement édulcorée.
La version russe du magazine Forbes a, en bonne logique, demandé le 9 août dernier à des auteurs de Science Fiction ce qu'ils pensent de cette loi. Et les avis sont divers. Les uns sont clairement contre. Ainsi, Boris Strougatski se demande quelle peut bien être l'utilité de cette loi, rappelant que le KGB disposait déjà de telles facilités à convoquer les gens, depuis Andropov, pour ce qu'on appelait alors « une conversation prophylactique », concernant des dissidents et sans aucune base juridique. Le problème est que l'« extrêmisme » qui est visé est tout simplement « les interventions critiques contre les autorités; toutes opinions ou jugements ne coïncidant pas avec les jugements officiels; tout doute sur la justesse de l'état des choses existantes ».

Clliché: Itar-TASS
En cela, pour Boris Strougatski, cette loi rappelle bien le monde soviétique, et ce qu'il avait d'anti-démocratique.
Même constat chez Maria Galina, qui rappelle, après avoir cité Evguéni Zamiatine et Philip K. Dick, que « la formulation vague 'les actions réunissant les conditions pour l'accomplissement des crimes' admet des interprétations trop libres et ouvre la possibilité à des abus ».

Cliché RIA-Novosti
Mikhaïl Ouspenski fait lui aussi le rapport avec Dick, et notamment le film Minority Report, de même qu'il se souvient de la prophylaxie soviétique, souvent accompagnée de tentative de recrutement du « coupable ». Cette loi est donc pour lui quelque chose qui déshonorera la Russie à la face du monde. « Pour que cette loi soit observée, il faudra ou corrompre les gens, ou obtenir leur dépendance matérielle - chasser les citoyens de leur travail, fermer leurs comptes bancaires. Ce qui était une tragédie se répétera maintenant comme une farce - suivant la doctrine de Karl Marx. Il ne résultera rien de cette loi, si ce n'est des scandales inutiles ».
D'autres se posent la question de l'utilité finale de la loi. Pour Vassili Zvyagintsev, cette loi est simplement inutile et a fait perdre du temps à tous, puisqu'il s'agit, pour lui aussi, de la même chose que la prophylaxie soviétique, que n'importe quel policier de quartier pouvait faire. Elle sert donc juste à souligner le degré de bêtise des législateurs.
Pour Andreï Lazartchouk, rejoignant l'avis de Vassili Zvyagintsev, la montagne a accouché d'une souris: le FSB réclamerait juste les mêmes droits que la police. Il note qu'avec un peu chance, cela aura peut-être un effet positif dans certains domaines, mais sans y croire.
Et finalement certains sont ouvertement pour, comme Sergueï Loukianenko, pour qui il n'y a pas de quoi s'affoler, et comparer cette loi à Minority Report est abusif. Pour lui, il ne s'agit pas de condamner de futurs criminels, mais de prévenir, en avertissant, de futurs crimes. Il s'agit donc pour lui d'une importante conquête démocratique.
Des propos que raille Dmitri Gloukhovski, qu'on a connu plus proche du pouvoir. Il ironise clairement: « Il y a là prétexte d'être fier du FSB, car c'est désormais la première police du futur au monde. […] Nous entrons dans une nouvelle vie heureuse. Nous vivrons en paix sans prisons et ni colonies pénitentiaires, dans un monde sans violences et sans larmes. Dans un monde, où il n'y aura plus de crimes car ils auront été coupés à la racine. […] A l'unisson avec le FSB et la Douma, je rêve seulement que le Service fédéral de sécurité apprenne à lire dans les pensées le plus vite possible. Alors eux - c'est-à-dire nous - nous sentirons enfin en parfaite sécurité ».

Cliché: Itar-TASS


