01/04/2010

Dmitri Lipskerov - Les 40 ans de la ville de Tchanjoe

La petite ville russe imaginaire de Tchanjoe. Un jour, cette ville subit une invasion de poules, qui y viennent par des centaines de millions. Les habitants sont pris de panique, il y a même des victimes. Kantata, le gouverneur de la ville, convoque un conseil qui décide de faire construire des usines et des fabriques pour produire de la viande de poule, ainsi que des oreillers et des couettes avec les plumes, puis de vendre tout cela dans d'autres villes et pays. Le gouverneur Kantata, le métropolite Lovokhichvili et encore quelques personnes connues de la ville deviennent les fondateurs de cette entreprise qui, quelques temps après commence à rapporter des dividendes dont ils utilisent une partie pour faire construire un orphelinat.

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Le colonel Schaller, dont le roman Les 40 ans de la ville de Tchanjoe (Сорок лет Чанчжоэ) narre le destin, est un des habitants de cette ville. Il habite avec sa femme, qui depuis déjà plusieurs années écrit un roman en utilisant des lettres bizarres et en créant des phrases dont le sens est incompréhensible. Pour déchiffrer ce texte, Schaller s'adresse au slaviste Teply (« Tiède ») qui travaille à l'orphelinat et qui est connu pour ses capacités à déchiffrer des inscriptions de différents genre.
Dans la ville il y a aussi une diaspora de Coréens qui ont ouvert des épiceries et vendent leurs produits alimentaires nationaux. Le marchand russe Iagoudine (personne très connue dans la ville) déteste les Coréens et, un jour, organise une sorte de pogrom que les Coréens repoussent ; Iagoudine et ses adeptes prennent la fuite.
Plus tard, Iagoudine, tel un nouveau Nemrod, décide de faire construire une Tour du Bonheur qui devrait servir d'échelle pour monter vers le ciel et y retrouver le bonheur. Les habitants de la ville ont de l'enthousiasme pour la construction de cette Tour mais au bout de quelques jours quand la Tour est devenue déjà assez haute, Iagoudine monte au sommet, prononce un discours, sublime au début alors qu'à la fin il traite tous les habitants d’idiots, saute de la Tour et s’écrase...
Le slaviste Teply a du mal à déchiffrer le roman de Elena Beletskaya, la femme de Schaller. Mais, étant malade mentalement, il collectionne des atlas de médecine légale, il découvre qu’il a besoin de tuer quelqu’un pour s’inspirer et pouvoir déchiffrer le texte. Il tue deux orphelins et ensuite a une illumination. Il comprend d’un coup que le roman de Elena est la chronique de la ville de Tchanjoé. Il l'expose sur un papier et le présente à Schaller. Ce dernier la lit et découvre une sorte d’histoire de la ville, de ses premiers habitants et notamment l’histoire du tout premier, Mohamed Abali, qui devint plut tard un saint nommé Lazohirie.
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Le soir, il survint des cailles qui couvrirent le camp; et, au matin, il y eut une couche de rosée autour du camp. Quand cette rosée fut dissipée, il y avait à la surface du désert quelque chose de menu comme des grains, quelque chose de menu comme la gelée blanche sur la terre.Les enfants d'Israël regardèrent et ils se dirent l'un à l'autre: Qu'est-ce que cela? car ils ne savaient pas ce que c'était. Moïse leur dit: C'est le pain que L'Éternel vous donne pour nourriture. (Exode, 13-15)

Il est clair que pour Dmitri Lipskerov, les Russes se posent difficilement en peuple élu. Par rapport aux Hébreux de la Bible qui consommèrent des cailles, de la rosée et de la manne pendant quarante ans, les habitants de Tchanjoe font piètre figure avec leurs poules. Et le marchand Iagoudine fait un bien petit Nemrod. Sa tour de Babel à lui n'est guère haute, et il n'est point besoin d'un dieu pour l'en faire tomber : il chute de lui-même.
Sous des dehors complètement loufoques qui font qu'il est difficilement résumable, il se cache bien évidemment dans ce roman une symbolique riche, parfois difficile à interpréter, et au service d'une forte critique sociale. Par exemple l'auteur oppose clairement les Coréens, propres, calmes, travailleurs, solidaires, à la population de la ville, plutôt agressive, hostile à la nouveauté, aux étrangers. Ces mêmes habitants sont pourtant parfaitement capables de croire en n'importe quoi et de se laisser emporter dans des projets absurdes comme la Tour du Bonheur. Quelque part, ces habitants de Tchanjoe partagent bien des points communs avec le peuple de Moïse : ils sont aussi prompts à la rébellion et à l'adoption d'idées déviantes. Mais à la différence des Hébreux, il leur manque un prophète pour les remettre dans le droit chemin.
Quelque part on peut dire que la transformation finale du colonel Schaller, qui aurait pu tenir ce rôle de prophète,  indique qu'il a enfin trouvé un sens à sa vie, qu'il a atteint son but : cependant, ça n'est finalement pas lui qui s'est débarrassé de ses défauts et de sa médiocrité, mais ces plutôt deux derniers éléments, personnifiés en la population, qui l'ont quitté. Ca n'est en quelque sorte pas volontaire. Et surtout il n'a plus personne à guider.
Notons que, comme dans Le Dernier rêve de la raison, Lipskerov raconte cette histoire étonnante à l'aide d'un style faussement simple, ce qui fait que même ses pires détracteurs mentionnent sa limpidité et son aisance : on parvient au bout du récit sans aucune difficulté. Pourtant chaque mot est à sa place, chaque phrase parfaitement construite, sans lourdeur.
Ce premier roman de Dmitri Lipskerov est l'un de ses plus gros succès en Russie : publié une première fois en 1996, il a été réédité depuis quatre fois. Un succès on ne peut plus compréhensible.

05/06/2009

Dmitri Lipskerov - Le dernier rêve de la raison

Les toutes jeunes éditions du Revif aiment prendre des risques. Ainsi, elles osent publier un roman d'un auteur russe totalement inconnu en France, Dmitri Lipskerov, et pire, ce roman est un roman fantastique, Le Dernier rêve de la raison (Последний сон разума).

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Ilya Ilyassov est un pauvre Tatar de Crimée, à la physionomie franchement asiatique. Accusé dans sa jeunesse d'avoir été le responsable de la noyade de sa petite amie, il est tabassé et laissé pour mort, puis quitte sa Crimée natale pour s'en aller vivre dans une ville de Russie, qu'on devine être une banlieue de Moscou. Là, il y obtient un emploi de poissonnier dans un de ces petits magasins d'alimentation comme on en trouve dans tous les quartiers russes. Il y passera quasiment toute sa vie, employé modèle, éternel célibataire.
Son seul ami: un silure, qu'il élève dans un aquarium, sous son comptoir. Pourtant un jour, un magasinier tue par pur plaisir le poisson en question. Et le soir même, Ilya Ilyassov se métamorphose et devient un énorme poisson hantant le fond d'un étang tout proche. C'est là le début d'une suite de petits miracles qui vont bouleverser le quotidien trop banal de plusieurs habitants du quartier: Ilya le poisson va donner naissance à des myriades d'enfants nés d'oeufs, dont beaucoup seront tués dès les premières minutes par les corbeaux de la décharge voisine. De même, le policier chargé de l'enquête sur la mort présumée d'Ilya va voir ses jambes grossir démesurément, la peau en devenant translucide et même lumineuse. Lipskerov introduit ainsi, par petites touches, des éléments absurdes voire merveilleux dans la grisaille russe.
Le roman de Dmitri Lipskerov se base sur cette grisaille, ce quotidien justement, un quotidien terrible: tous les gens du quartier ont des connaissances, mais aucun n'a vraiment d'ami. Ils vivent ensemble, se cotoient sans jamais vraiment s'apprécier. Ils ne font QUE vivre ensemble, dans un matérialisme terriblement terre à terre que peu de choses parviennent à bousculer. Ainsi, quand le policier finit par avoir des jambes de la taille de celles d'un éléphant, le premier réflexe des médecins n'est pas de procéder à des analyses, mais d'appeler le représentant local du Livre Guiness des Records. Lorsque des enfants d'Ilya sont tout de même sauvés et pris en charge par des gens, ceux-ci ne s'étonnent guère que les enfants puissent parler au bout de trois jours: seules d'ailleurs deux femmes (une employée du magasin et une assistante d'un orphelinat) parviennent à s'en effrayer. Et lorsque l'un d'eux se met à se transformer petit à petit en arbre et à délivrer des prophéties, nul ne se pose la question du pourquoi: on s'empresse simplement de venir le consulter avant que la transformation ne soit totale.
C'est grâce à ces introductions de merveilleux dans ce quotidien gris – les passages oniriques entrelardant une description fine du réel – que Lipskerov parvient à faire un roman formidable, tour à tour drôle, puis terrifiant (voire écoeurant), ou bien simplement émouvant. Le lecteur reste saisi par un style simple, et se laisse aller à suivre l'auteur dans sa narration, sans pour autant savoir quel en est le but. Et lorsque l'on referme le livre, on ne peut être tout à fait certain d'avoir tout compris, mais on peut être sûr d'une chose: d'avoir lu un texte profondément humain et marquant.