02/06/2012

Gueorgui Gourévitch - Conversations sur la science-fiction

 

Les livres sur la science-fiction destinés à un public jeune sont particulièrement rares, et ce quel que soit le pays. En France, nous pouvons sans doute compter uniquement sur les deux essais de Lorris Murail (Les Maîtres de la science-fiction, 1993, Paris, Bordas et La Science-fiction, 1999, Paris, Larousse). C'est pourquoi nous avons été particulièrement surpris de recevoir, lors de nos échanges avec Sergueï Sobolev, ce petit livre de Gueorgui Gourévitch, Conversation sur la science-fiction. Un livre pour les étudiants (Беседы о научной фантастике. Книга для учащихся), publié en 1983 à Moscou. Certes, celui-ci a depuis été mis en ligne, mais en bons bibliophiles que nous sommes, cela nous a fait grandement plaisir et a, bien sûr, largement aiguisé notre curiosité. Que pouvait donc contenir un manuel sur la science-fiction d'époque soviétique ?

 

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Après une courte introduction Gourévitch consacre pas moins de deux chapitres quasiment exclusivement à Swift et notamment à son Voyage de Gulliver. Il montre qu'au delà du récit d'aventure, il y a autre chose, des allusions au réel. Swift se sert du fantastique pour accentuer les défauts de sa propre société, des nobles, des puissants. Mais au troisième chapitre, il opère un bon dans le temps en s'intéressant à Jules Verne, plus particulièrement à 20000 lieues sous les mers. Il étudie les personnages principaux et la mise en place de l'arrière-plan : le progrès technique et l'industrialisation.

Le quatrième chapitre entre définitivement dans le vif du sujet en proposant une première classification du fantastique (entendez bien sûr la science-fiction) : le fantastique technologique (qui montre les conséquence de la mise en application d'une idée scientifique) ; l'utopie ; très proche du premier point, mais s'attardant plus sur la réalisation technologique elle-thème, un fantastique à court terme ; le fantastique d'avertissement (envers l'utilisation dévoyée de la science).

Puis il propose une autre classification, sans doute plus satisfaisante, distinguant le fantastique vu comme moyen d'exposer quelque chose : fantastique de vulgarisation, d'aventure, de psychologie, de satire, de politique.

 

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La carte et le schéma évolutif du genre proposés par Gourévitch

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Le cinquième chapitre est consacré au fantastique vulgarisateur, il lequel il fait évidemment appel à Obroutchev et à sa Plutonie. Pour le fantastique d'aventure, c'est Bagriak, pseudonyme collectif de plusieurs auteurs dont Bilenkine, avec la nouvelle Loup-garou (Оборотень, 1968), contenant des motifs fantastiques, qui est invoqué. Curieusement, pour le fantastique psychologique, il fait intervenir une œuvre pour la jeunesse, avec Boulytchev avec Une Fille de la Terre (les aventures d'Alice). Point important, pour le fantastique satirique, Gourévitch évoque le poète Maiakovski, mais aussi les frères Strougatski avec le roman Les Choses féroces de notre temps (paru en français sous le titre Le Dernier cercle du paradis). Evidemment lié à la précédente catégorie, le fantastique politique ne vise qu'à dévoiler la nature d'ennemis, ce qui est normal : nous sommes encore à l'époque soviétique. Gourévitch fait ici appel au tchèque Karel Čapek, et à sa Guerre des salamandres.

Le sixième chapitre est consacré à des études de cas. Il explore l'oeuvre de Grine, et montre ce qu'il faut en comprendre en connaissant la biographie de l'auteur, celle-ci expliquant l'oeuvre. Puis mentionne Beliaev, dont les sujets sont parfois proches de ceux de Grine, critiquant aussi la société. Mais Beliaev reste à ses yeux un auteur de fantastique de vulgarisation. Enfin il introduit Guenrikh Altov et Valentina Jouravliova, qui cite en exemple du fantastique d'idées scientifiques, ne s'intéressant pas tant à leur mise en œuvre qu'à leurs conséquences.

Le chapitre sept traite du fantastique d'avertissement, avec pour pivot l'oeuvre de Wells, et le chapitre 8 revient plus loin en arrière encore en traitant de Thomas More et de l'Utopie, puis des utopies en général. Enfin le chapitre 9 traite du futur en tant que tel. Comment les écrivains peuvent décrire ou évoquer le futur ou une société futuriste ? Par le passé il était possible de placer l'action de son roman dans un lointain pays, ce qui n'est plus le cas maintenant que le monde est totalement connu. On a depuis songé à l'espace, mais aussi au voyage dans le temps, ou à la prédiction à l'aide d'une machine. Et cette fois-ci l'exemple abordé est Efremov.

Le chapitre 10 se fait plus général, en donnant des conseils au lecteurs, sur comment il faut lire une œuvre de science-fiction, comment il faut en faire la critique, et l'ouvrage se clôt par une nouvelle (abrégée) de Gourévitch, La Fonction de Chorine (Функция Шорина, 1962).

Au final, Gourévitch montre que le fantastique n'est pas un genre vain, qu'il faut lors de la lecture d'une œuvre de ce type, voir ce qu'il y a derrière. Il donne une liste d'auteurs à lire, remarquables. On n'échappe bien sûr pas aux aspects doctrinaux : le communisme est le futur. Mais cela ne gâche pas le livre. S'il ne cite pas d'auteurs étrangers contemporains, se contentant pour les non-Russes d'oeuvres publiées avant la Révolution, il cite tout de même Efremov et les Strougatski, lesquels ont pourtant été sévèrement soumis à la critique « orthodoxe ».

C'est court (110 p.), clair et accessible. Le langage – l'auteur s'adresse à des collégiens et des lycéens – est assez simple, mais sans être simpliste. Il s'agit vraiment pour l'époque d'une bonne porte d'entrée sur le genre, au point que ce manuel fut réédité deux fois, dont la dernière en 2002 par l'éditeur scolaire Drofa à la fin d'une anthologie de fantastique allant d'Odoievski à Efremov. Une bonne surprise au final.

 

Une lecture de Viktoriya

 

 

 

 

 

01/10/2011

Projet "Kosmoopera" - Le choix final

 

L'heure est venue de la synthèse. L'été est fini, le temps des lectures pour la détente aussi, hélas. Viktoriya est confortablement assise dans le rocking chair, Patrice est affalé sur le canapé, Sophie papillonne autour des deux, regardant du coin de l'oeil Pocoyo qui passe en sourdine sur l'écran du lecteur de DVD et se demandant ce qui va bien se passer. Entre nous tous, une assiette pleine à en déborder de grains de raisin (muscat et italien). Le dictaphone est posé sur un genou de Patrice. C'est parti [le récit suivant est livré quasiment sans modification, sauf lorsqu'il s'agit de ne pas trop en dévoiler sur les textes].

Patrice : Durant tout l'été nous avons beaucoup lu, et chroniqué un peu moins, ne retenant que les éléments intéressants. Et donc quatre romans :

1. Ivan Efremov, La Nébuleuse d'Andromède ;

2. Sergueï Snegov, Les Gens comme les dieux ;

3. Olga Larionova, Le Chakra du Centaure ;

4. Viktor Nevinski, Sous un seul soleil ;

Huit novellas :

1. Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva, La Ballade des étoiles ;

2. Ivan Efremov, Cor Serpentis ;

3. Olga Larionova, L'Accusation ;

4. Lidia Oboukhova, Lilith ;

5. Vladislav Krapivine, Je vais répondre à mon frère ;

6. Kir Boulytchev, Demie-vie ;

7. Ariadna Gromova, Les Glègues ;

8. Victor Koloupaev, Les Balançoires d'Ermite ;

Et neuf nouvelles, dont trois ont été regroupées en un seul ensemble, les trois récits martiens de Bilenkine :

1. Karen A. Simonian, De Service ;

2. Dmitri Bilenkine, trois récits martiens ;

3. Ilya Varchavski, Dans le cosmos ;

4. Sergueï Drougal, Sur chaque arbre se trouve un oiseau ;

5. Guenrikh Altov, Icare et Dédale ;

6. Igor Rossokhovatski, Ouragan ;

7. Gueorgui Gourévitch, L'Infra du dragon.

Donc d'emblée pour le projet, nous écartons les romans. Tant qu'à les publier en français, il faut le faire isolément : aucun éditeur n'accepterait un omnibus de ce genre. Reste les novellas et les nouvelles. Et là, il faut savoir quel thème exact on veut garder. Certaines nouvelles se passent sur une planète précise où il y a un mystère à résoudre. D'autres où la notion de voyage est prépondérante. D'autres ne quittent pas le système solaire.

Viktoriya : Et qu'est-ce qui nous empêcherait de faire un recueil varié ? Sans thème précis, mais guidé par nos goûts ?

Patrice : Dans l'idéal ce serait bien. Le problème est que le livre risque de manquer de cohérence.

Viktoriya : Mais il y a déjà un thème qui les réunit : l'espace. Peu importe que ce soit sur une planète ou à bord d'un vaisseau. Ce n'est plus sur la Terre.

Patrice : Dans ce cas, il faut se focaliser sur la qualité des textes. En premier, c'était Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva, La Ballade des étoiles. Pour moi c'était le texte qui motivait le projet. C'est clairement un chef-d'oeuvre. Et pour bien faire, nous avons la caution de Gérard Klein, même si sa critique date des années 60. C'est un texte complet. Il y a tout : le voyage dans l'espace, puis la découverte d'une planète et d'une civilisation complètement différente de celle de l'homme ; il y a les aspects techniques, les aspects idéologiques, qui sont à la fois exploités et contournés. Quand même, citer Lénine et Marx dans un récit de science-fiction sans que ce soit lourd, c'est fort.

Viktoriya : Alors il faut le publier.

Patrice : C'est clair. Ensuite, c'est Ivan Efremov avec Cor Serpentis.

Viktoriya : Alors là, c'est plein d'idées, il y a un arrière plan idéologique qui n'est pas neutre : Efremov essaie de prendre le contre-pied d'une nouvelle américaine, et donc de montrer qu'une rencontre spatiale pouvait être pacifique. Mais s'il y a des beaux passages, c'est un texte ennuyeux.

Patrice : Oui. Lui aussi est déjà publié en français, mais il est difficilement rééditable. Ca a vieilli.

Viktoriya : Même le style est lourd.

Patrice : Ensuite, c'est Olga Larionova, avec L'Accusation...

Sophie : Papa... C'est à moi...

Patrice : Non, non, ça n'est pas à toi, ma grande. Donc un récit qui se passe sur une planète dont la période de rotation égale celle de sa révolution, et donc qui présente toujours la même face à son soleil. Et la vie n'y est possible que sur une mince bande. Là on a un récit d'exploration typique. On n'a pas le récit du voyage, mais celui d'un contact et d'un mystère à résoudre...

Sophie : Non, c'est à moi...

Patrice : … Avec des extraterrestres dont on ne sait pas comment ils sont arrivés là (puisqu'ils ne sont pas autochtones), et qui ont un mode de vie complètement étrange. On est dans la même optique qu'Altov et Jouravleva, mais avec une part de mystère en plus. Elle ne résout pas totalement son mystère, mais ce n'est pas grave. Cela m'a semblé d'autant plus original que les différents astronautes sont dotés d'une personnalité, ils n'entrent pas dans un modèle commun, ce qui est assez rare.

Sophie : C'est pas toi, Papa...

Patrice : Donc c'est un récit d'exploration mystérieuse d'un monde mystérieux avec un décor inattendu...

Sophie chantonne.

Patrice : Comme chez Altov et Jouravleva, Larionova a taché de décrire une faune et une flore vraiment étrangères. C'est intéressant ; c'est bien de la science-fiction des années 60, donc ça a vieilli, on n'en ferait plus de la comme ça, mais ça se lit tout seul. Les personnages sont vraiment intéressants.

Viktoriya : On peut le garder en réserve pour l'instant.

Patrice : Ensuite c'était Lidia Oboukhova avec Lilith. Un texte qu'on ne peut pas garder, car on l'a décrit comme un anti-space opera, qui se passe sur terre. Par principe, il faut l'exclure. Après, c'était Vladislav Krapivine, Je vais répondre à mon frère. Un texte psychologique intéressant, mais un brin naïf. Il part du principe que si pour un cosmonaute il s'écoule dix ans, sur Terre, c'est plusieurs siècle, et donc ledit cosmonaute sera amené à considérer le petit fils de son frère comme son frère, qu'il a laissé sur Terre.

Sophie danse comme Pocoyo autour du rocking chair.

Patrice : C'est un bon texte, mais pas un chef-d'oeuvre ; c'est un texte de jeunesse. Ensuite, c'est Kir Boulytchev avec Demie-vie, un texte du cycle de Pavlych. Pavlych et son équipage découvre l'épave d'un vaisseau ET inconnu. Pavlych est envoyé à bord car il est impossible pour le vaisseau terrien d'immobiliser cette immense carcasse. Et à bord il découvre le journal d'un femme des années 50 qui a été enlevée par les ET pour intégrer leur collection zoologique.

Viktoriya : Oui, c'est un très bon texte. C'est vraiment touchant. Ca commence sur Terre, par une scène concernant la fille de la femme enlevée.

Sophie : Chut... chut... chut...

Patrice : Tais-toi, toi.

Sophie : Mais non, mais c'est à moi, c'est mon téléphone.

Patrice : Ce n'est pas un téléphone, c'est un dictaphone.

Sophie : C'est à moi.

Patrice : Bon... euh...

Sophie, furieuse, s'en va avec l'assiette de raisin.

Viktoriya : Nous avons déjà publié du Pavlych, et ça me tenterait bien de le republier.

Patrice : J'ai bien aimé, et le final est inattendu. C'est à la fois un happy-end, et en même temps, ce n'en est pas un.

Viktoriya : Ce n'en est pas un.

Patrice : Si, au sens soviétique du terme. Mais chut, nous ne pouvons pas en parler ici. Ensuite, c'est Ariadna Gromova, avec Les Glègues.

Viktoriya : Non. L'idée est intéressante, avec une population qui créée un virus pour asservir une partie d'elle-même, mais...

Patrice : La traduction française est médiocre, mais il m'a semblé que le texte lui-même a des problèmes. On a tout une équipe de cosmonautes, mais pas un de se différencie de l'autre. C'est tout une équipe, mais une équipe de clones.

Viktoriya : J'ai l'impression que l'auteur ne faisait pas attention à cela, que seule l'idée l'intéressait.

Patrice : Mais du coup c'est gênant. Il était inutile de montrer une équipe. Un seul homme face à ce mystère suffisait. C'est maladroit. Ensuite, c'est Victor Koloupaev avec Les Balançoires d'Ermite.

Viktoriya : Si tu penses que celui-là n'est pas banal, pourquoi pas... Je connais encore trop mal la science-fiction occidentale.

Patrice : Cette idée de démembrement du temps de façon géographique me semble pas banal. Ca me fait penser à Ubik, de Dick. Mais présenter d'une manière différence. Comme par hasard, Ubik date de 1969, Koloupaev écrit en 1972. Dick n'était pas traduit en russe, et je ne pense pas que Koloupaev lisait l'anglais. C'est comment au niveau stylistique ?

Viktoriya : Rien à redire.

Patrice : Et au niveau psychologique ?

Viktoriya : Les personnages sont un peu standardisés. Là encore c'est l'idée qui prime. Mais comparons avec Ouragan de Rossokhovatski. Ca a été écrit à peu près à la même époque. Mais Ouragan, c'est psychologique, philosophique, poétique. Ca n'est pas dans la même optique. La science n'est pas au cœur d'Ouragan.

Patrice : Ce sont donc deux aspects différents de la SF. Pour moi, il faut mettre Ouragan, qui est un texte étonnant car il contient une part de fantasy. Même si c'est de la science-fiction. On est sur une planète, il y a un mystère... Mais quelque part, cela fait penser à certains vieux récits de SF américains issus des pulps, qui sont une forme de fantasy. Bref, un texte hors-normes. Mais il faut se méfier du hors-normes. Est-ce qu'on va présenter des textes hors-normes ou des textes typiques ?

Viktoriya : Les deux ! Il ne faut pas de limites. La chose principale est que ce soit dans l'espace, hors de la Terre. Je ne voudrais pas trop réduire le champ.

Patrice : Ensuite c'est Guenrikh Altov avec Icare et Dédale. Un texte héroïque. Le savant et le pilote aventurier qui embarquent chacun sur un vaisseau et qui vont traverser le soleil. C'est une célébration de l'exploit d'une façon épique. Donc la langue est belle : c'est lyrique, très très lyrique. Leonid Heller l'avait publié en français en disant qu'il était très réservé sur ce type de texte. Moi c'est plutôt le mien, car d'accord, c'est technique, mais il y a cette part de lyrisme importante, cette façon de vanter l'exploit.

Viktoriya : Mais on a déjà Altov. Et ce texte est déjà traduit deux fois. Sinon, comme texte historique, on avait Gourévitch, L'Infra du dragon, mais ça n'est franchement pas terrible.

Patrice : Non. Passons à Sergueï Drougal, Sur chaque arbre se trouve un oiseau. Un pilote doit emmener un riche chasseur sur un monde totalement vierge qui vient d'être découvert, car le chasseur s'est payé un safari personnel. Le chasseur est un type très détestable qui considère le pilote comme un larbin. Mais la biosphère de ce monde semble être conscience, et elle envoie des choses de plus en plus puissantes contre les deux humains, jusque ce que ça devienne extrêmement dangereux. C'est un texte relativement court, mais très fort. L'idée de la biosphère consciente fait penser à des choses de Lem. Ce n'est pas tout à fait neuf, mais c'est un thème rare. Et le final est étonnant. [nous passons ici sur la description de la fin, pour ne pas trop en dévoiler]

Viktoriya : C'est intéressant. Il faut le retenir.

Patrice : Après il y avait la série de petites nouvelles d'Ilya Varchavski, Dans le Cosmos. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ça, mais c'est très inégal. Certaines donnent vraiment l'impression d'être des notes de travail, alors que d'autres sont vraiment sympathiques. Sympathique, mais sans plus. Et puis il y a les trois récits qui se passent sur Mars, écrits par Dmitri Bilenkine. C'est écrit à l'époque où on a assimilé Ray Bradbury. Mais ça n'est pas le lointain espace. Ces trois textes là sont un peu à l'écart. Et il y manque l'émerveillement. De nos jours en tout cas. Le dernier, c'est Karen Simonian, un tout petit texte, De Service. Une famille, un homme, une femme et leur petit garçon sont sur un monde lointain, tous seuls. Le père doit observer les étoiles et capter éventuellement des signaux extraterrestres. Et le petit garçon s'ennuie. C'est très court, mais c'est très touchant. Et ça pourrait faire une conclusion idéale. Avec cette attente.

Viktoriya : Maintenant il faut faire des choix.

Patrice : La majeure partie sont des récits « planétaires ».

Viktoriya : Du coup Boulytchev ne rentre pas vraiment dedans. Il faut l'écarter.

Patrice : Ce ne sont pas les textes du cycle de Pavlych qui manquent : il y a moyen de faire quelque chose de plus que La Robe blanche de Cendrillon. Moi j'aimerai bien qu'un éditeur vienne un jour nous voir pour Le Village. Ce roman est vraiment très très bon. Il manque un tout petit truc pour que ce soit un chef-d'oeuvre, mais ça n'en est pas loin. C'est un roman touchant avec un final extraordinaire, et ce récit, Demie-vie, pourrait très bien aller en annexe. En tout cas, avec le reste, on aurait trois novellas et trois nouvelles. Sans doute 250 pages, à la louche.

Viktoriya : Et l'ordre des textes ?

Patrice : Il faut mettre Altov et Jouravleva en tête. Pour une raison stylistique. Son introduction : « C'était au temps où les astronautes partaient vers les étoiles, c'était au temps où on allait à l'aventure ». C'est un clin d'oeil quelque part car Altov et Jouravleva se placent dans le futur du futur. Et là, le lecteur se place dans le futur des écrivains eux-mêmes. « C'était au temps où l'on écrivait que les astronautes allaient dans l'espace. » Après, je ne sais pas. Je serai tenté de mettre Drougal en avant-dernier et Simonian en dernier. Drougal à cause de son final négatif, et Simonian parce qu'en deux pages il peut rattraper cette fin négative.

Viktoriya : D'accord. Bon, essayons.

 

Fin de l'enregistrement.

Et après délibération finale, voici le sommaire que nous proposerons aux éditeurs :

 

1. Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva, La Ballade des étoiles ;

2. Igor Rossokhovatski, Ouragan ;

3. Victor Koloupaev, Les Balançoires d'Ermite ;

4. Olga Larionova, L'Accusation ;

5. Sergueï Drougal, Sur chaque arbre se trouve un oiseau ;

6. Karen A. Simonian, De Service.

 

28/08/2011

Gueorgui Gourevitch - L'Infra du Dragon - Projet "Kosmoopera" 13

 

Gueorgui Gourevitch (1917-1998) fut un des plus prolifiques auteurs de science-fiction soviétique : il aura en tout publié cinq romans et plus de soixante-dix nouvelles (nous avons déjà parlé de l'une d'elles ici). Rien ne le destinait pourtant à cela. Avant la seconde Guerre Mondiale, il avait entamé des études d'architecture, puis il fut mobilisé durant plusieurs années. Après l'armistice, il quitta l'armée, repris des études par correspondance et travailla comme ingénieur dans le bâtiment.

Son premier texte de science-fiction fut publié en 1946 : une simple histoire de sportifs qu'un produit miraculeux transformait en « hommes-fusées ». Il a en effet d'abord écrit des textes appartenant au genre de « l'Imaginaire à court terme », puisque seul ce genre pouvait exister sous Staline. Mais il a su évoluer par la suite et se tourner vers l'espace et à partir de la deuxième moitié des années 60, son œuvre commence à se teinter d'humanisme. Enfin, Gourevitch est aussi un théoricien du genre. Dès 1967, il publie un premier essai (Cartographie du Pays de la Fantaisie), essentiellement consacré aux œuvres cinématographiques, mais son action perdurera jusque dans les années 1980 où il patronnera, avec Dmitri Bilenkine, Evguéni Voïkounski et Arkadi Strougatski, le séminaire de formation de Maleevka.

Mais revenons à sa mutation, son passage de la SF à court terme à une littérature plus mûre. Elle ne s'est pas faite sans mal, et l'un des textes représentatifs de cette période est justement le seul de Gourévitch à avoir été traduit :Gourevitch.jpg

 

L'Infra du Dragon (Инфра Дракона, 1958), trad.: Louis Gaurin et Victor Joukov, in Le Messager du Cosmos, s. d. (probablement 1961), Moscou, Editions en Langues étrangères, p. 139-158

Un jeune ingénieur dans le bâtiment (comme par hasard!) a sans arrêt des projets fous. Il sait que le système solaire est quasiment inhabitable, et donc développe des plans pour, par exemple, placer Mars sur une orbite proche de celle de la Terre, afin d'améliorer son climat. Evidemment personne ne fait attention à lui sauf un vieil astronaute à la retraite, star de l'exploration spatiale. Celui-ci prête une oreille à la fois attentive et amusée aux théories de l'ingénieur, et reste convaincu lorsque celui-ci lui parle de la possibilité de naines rouges dont la température serait si basse (quelques °C au-dessus de zéro) qu'elles pourraient être comme des planètes habitables, chauffées non par un soleil, mais de l'intérieur. Et le vieil astronaute va convaincre les scientifiques de se lancer à la recherche de tels astres, on en découvrira non loin de la Terre : vite, une expédition est lancée, une expédition de trente ans, avec à son bord deux couples, le jeune ingénieur et le vieil astronaute.

En soi, la nouvelle est intéressante. Gourevitch cependant part de deux postulats peu crédibles : celui des étoiles froides et donc semblables à des planètes, et celui du commandement de la mission donné à un vieillard dont on avoue bien vite qu'il aura du mal à supporter les phases d'hibernation nécessaires pour abréger la durée relative du vol. Malgré tout, il parvient à redresser la barre grâce aux toutes dernières pages, un final merveilleux, attendu certes, mais bien troussé. Alors bien sûr, on peut lui préférer L'Astronaute, de Valentina Jouravleva (cf. Dimension URSS), texte paru plus tard, qui lui emprunte à la fois thème et trame générale, car la nouvelle de Jouravleva fait preuve d'un talent bien supérieur ; il n'empêche que l'Infra du Dragon est un texte important pour l'histoire de la science-fiction soviétique en pleine mutation. S'il est sans doute difficile de nos jours de le rééditer en français, il est toujours possible de le lire comme une curiosité.

 

Une lecture de Patrice

 

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