05/06/2011

Mikhaïl Emtsev et Eremeï Parnov - L'Âme du monde

 

Il y a des romans dont il est difficile de parler, et L’Âme du monde (Душа Мира, 1964, initialement paru dans un volume intitulé L’Équation de la pâle Uranus), de Mikhaïl Emtsev et Eremeï Parnov est clairement de ceux-là. Et pour cause : on y croise une équipe de laborantins travaillant à la télépathie, une masse colossale de polymère capable de capter l’intégralité des émissions cérébrales de l’humanité entière, des fantômes qui ne restent apparent que tant que l’on en conserve le souvenir, des âmes qui changent de corps, parfois par parties, etc. On peut comprendre alors l’avis rendu par Emmanuel Jouanne lors de sa parution en français : « L'Âme du monde est l'un des livres les plus tordus que j'aie jamais lus — à tel point qu'il est impossible de déterminer s'il s'agit là de recherches particulièrement poussées (et l'ironie sous-jacente porte à le croire) ou d'insuffisances techniques dues soit aux auteurs, soit à la traduction. » (Fiction, n°346, décembre 1983).

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Edition originale - 1964

 

Mais revenons en arrière. Nous sommes dans un futur ni proche ni lointain (les voitures volent, on se contacte par vidéophonie, le péril nucléaire est écarté, mais le monde se divise toujours en deux blocs). Un jeune chercheur intègre une équipe de recherche dont les travaux visent à développer, à l’aide d’appareils électroniques, la télépathie. Voyant que ces expériences, menées de façons empiriques, ne débouchent sur rien, il préfère s’intéresser aux recherches particulière d’un camarade, qui lui travaille sur une algue mutante capable de synthétiser des polymères à partir de l’air et d’un peu d’eau. Une découverte remarquable car ayant un intérêt économique évident : la fabrication de matériaux organiques pour un coût nul (l’air étant évidemment gratuit). Mais comment accélérer le processus, et produire en masse ? Nos deux apprentis sorciers vont donc se rendre loin de Moscou, en un lieu réputé fertile (en tout cas doté d’un air pur et d’eau en abondance). Ils y réunissent l’ensemble de leurs échantillons, et par une nuit d’orage (le syndrôme de Frankenstein, dira-t-on), le miracle se produit : Biotose (c’est son nom), se développe jusqu’à atteindre une masse de plusieurs millions de tonnes.

Et le jour-même, l’humanité entière est touchée par des phénomènes étranges : on parvient ainsi à capter l’intégralité des pensées des gens si l’on se rapproche trop d’eux, au point parfois de s’identifier à eux. Tous les secrets s’en retrouvent abolis. Mais il semble aussi que dans certains cas, des esprits aient été échangés : la femme d’un scientifique russe se retrouve ainsi partiellement dans le corps d’un clochard cul-de-jatte argentin.

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Editions dans les oeuvres d'Emtsev - 2004

 

Emtsev et Parnov nous plongent donc dans la description de ce qui est vécu comme une catastrophe par l’immense partie de la population. Il se trouve pourtant quelques esprits forts qui pensent que Biotose est une chance pour l’humanité, un preuve de la continuité de son évolution. Et c’est ainsi que l’un des savants soviétiques se voit donner, une leçon de communisme par un médecin argentin, capitaliste, et ce pour sa plus grande horreur :

« Je dis donc qu’il existe un loi biologique imprescriptible : tout ce qui ne change pas matériellement, physiquement, périt. C’est le cas de l’homme. L’homme reste le même depuis des millénaires […]. Oui, l’homme, en tant qu’unité de matière vivante, est condamné à disparaître. Mais la nature est charitable. Ses possibilités sont inépuisables, et elle nous montre la voie du salut. Le salut est dans la société humaine. Même en admettant que l’individu, en tant que tel, en tant qu’unité biologique, dépérit, la société en revanche progresse et se développe. Toutefois, la société des hommes n’est pas parvenue au stade de l’organisme unitaire. Je puis l’apparenter à un tas de matériau brut dont il reste encore à modeler l’Homme avec un grand H. Et c’est sans doute ce que la nature commence à faire. Votre communisme aussi m’apparaît comme une tentative originale de créer un organisme constitué d’individus autonomes... » (p. 126 de l’édition française).

Et cette recherche de représentation de l’organisme humain unique débouchera, dans les dernières pages du texte, sur des images particulièrement monstrueuses, surprenantes pour l’époque.

Roman d’enquête scientifique, roman philosophique, L’Âme du monde n’en est pas moins riche en événements, ce qui le rend particulièrement passionnant. On pourrait presque le qualifier de chef-d’oeuvre s’il ne souffrait du même défaut que la plupart des romans de SF soviétique d’alors : un manque cruel de finesse psychologique concernant les personnages, même si ici ou là on trouve l’amorce d’une évolution dans ce sens (évolution que les Strougatski mèneront avec brio par la suite).

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Publié en 1983 dans la collection « Les Best-sellers de la science-fiction soviétique » du Fleuve Noir, et dans une traduction un peu vieillotte (quelle idée d’avoir francisé les prénoms, comme on le faisait au XIXe siècle), ce texte reste finalement toujours actuel et mérite clairement d’être revisité.

 

Une lecture de Patrice

 

13/01/2011

Des razzies soviétiques

Ça y est: le temps des razzies, le prix du pire distribué pour la revue Bifrost, est venu. Le temps des rires, ou des ricanements, ou des grimaces.

Si ce type de prix connait un renouveau depuis quelques années, pour les littératures de l'Imaginaire, mais aussi pour le cinéma, pour la télévision, et même pour la recherche scientifique, il faut savoir que le principe n'est en rien neuf. Mieux, il a existé, en Union Soviétique, au début des années 1960, un anti-prix, s'adressant spécifiquement à des oeuvres de science-fiction: le prix du Crocodile Griadien.

Le prix tire son origine d'une visite de Guenrikh Altov auprès d'une vingtaine d'enfants moscovites, membres d'un club d'amateurs de science-fiction auprès d'une Maison des LIvres pour la Jeunesse. Alors que les enfants montraient peu d'enthousiasme à cette rencontre, Altov leur en demanda la raison et les enfants d'avouer que la lecture de textes de SF, notamment ceux de Nemtsov et de Kazantsev, ne leur avait guère apporté de plaisir, de par leur faiblesse stylistique. Plus tard, les enfants et Altov se réunirent à la datcha de ce dernier, et décidèrent de créer un prix dont le nom serait tiré de ce qui est encore considéré comme un des plus mauvais romans de l'époque, Griada, de Kolpakov, qui venait tout juste d'être publié en revue. Le terme « Crocodile » fut ajouté en référence au magazine satirique Krokodil, qui venait de diffuser une petite figurine en plastique représentant un crocodile outillé d'une fourche.

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Le groupe écrivit un article sur le sujet, montrant les divers plagiats opérés par Kolpakov, les faiblesses de son roman. L'article fut publié dans la Komsomolskaya Pravda. Ce fut, selon Altov en 1986, la fin de la carrière de Kolpakov (ce qui n'est pas tout à fait vrai puisque celui-ci publia encore deux novella et une vingtaine de nouvelles... mais plus de romans il est vrai!). En revanche, comme nous l'avions déjà noté, Griada ne fut jamais réédité.

Reste à attribuer le nouveau prix. Altov rentre à Bakou, en Azerbaïdjan, son lieu de résidence principal, après avoir appelé tout de même les enfants à la prudence. Et ceux-ci, en son absence, s'en vont remettre leur trophée à Eremeï Parnov, celui-la même qui deviendra plus tard vice-président de l'association mondiale des écrivains de science-fiction, et Mikhaïl Emtsev. Tous deux venaient de publier un recueil de nouvelles, La Chute de la supernova.

« Imaginez un groupe de gamins en vêtement de gala et foulard rouge de pionnier, passé exprès chez le coiffeur, lavés. Ils sont chez Emtsev et frappent à la porte. Emtsev sort, eux lui rendent son salut et lui rapportent que, à ce qu'on dit, le club des amateurs de l'imaginaire auprès de la Maison du Livre pour Enfants, ayant tout examiné, a décidé... Il a émis quelques larmes de joie. Ils lui ont donné quelques bonbons, lui a offert de les inviter, mais ils se sont éloignés, prétextant qu'ils avaient un autre travail à faire.

Parnov était une personne plus prudente: ça n'est pas pour rien s'il a fait carrière. Il comprit que le prix était négatif, mais il ne protesta pas, ne se lança pas dans une dispute. Il eut l'esprit d'accepter le prix, de remercier et de partir. Et il se mit à courir ici et là pour se plaindre aux autorités.

Ma femme [Valentina Jouravliova] me téléphonait presque chaque jour à Moscou, m'expliquant que la chicane-ci est arrivée, qu'il faut m'expliquer là, qu'il faut écrire ici une notice explicative sur les exploits de ces scélérats. Que pouvais-je faire? On ne pouvait rien y changer, et puis je n'en avais guère l'envie. »

Après quelques réfléxions, Altov écrivit finalement un article dans le Moskovskiy Komsomolets, et réussit à protéger les enfants. Le directeur du club fut lui sévèrement réprimandé. Quant à lui, il s'en tira en rentrant à nouveau à Bakou.

Mais plus tard, le même groupe se remit en tête de sélectionner un nouveau lauréat. Et l'« heureux » vainqueur fut Polechtchouk (Poleischuk dans l'édition française), pour le roman L'Erreur d'Alexeï Alexeïev. Polechtchouk reçut son prix sur le ton de la plaisanterie. Le soir même, il prit son trophée et le diplôme qui allait avec, et se rendit à la section des écrivains de science-fiction de l'Union des Écrivains. Et là, il annonça tout à fait officiellement le fait qu'il avait reçu ce prix. Il n'en sortit finalement qu'humilié.

Polechtchouk fut le dernier auteur ainsi « primé ». Notons que sur les trois romans ainsi distingués, deux furent traduits, hélas pour les lecteurs français!, au Rayon Fantastique. Guenrikh Altov n'en raconte pas plus sur la fin de ce prix, hélas. Peut-être est-elle a relier avec les vifs débats qui se menaient alors au sein des auteurs de science-fiction, débat opposant les Strougatski et Efremov à quelques critiques et auteurs, dont Altov lui-même, curieusement.

C'est lorsque celui-ci donna, en 1986, une conférence lors d'un séminaire à Tchéliabinsk, qu'il livra quelques détails sur cette affaire qui montre bien qu'au début des années 1960, un vent de liberté, timide mais bien présent, soufflait sur le petit monde littéraire soviétique.

Le texte de cette conférence est disponible sur le site de sa fondation.

 

 

20/06/2010

Les Descendants d'Orphée

En marge de notre série d'articles sur Lettres Soviétiques, il nous faut tout de même signaler, pour terminer, une anthologie parue en 1987 aux éditions soviétiques Radouga (maison qui existe d'ailleurs toujours), anthologie qui reprend une partie des textes publiés par la revue.

Durant les années 1980, les éditions pour la jeunesse Radouga reprennent le flambeau de la publication de romans de Science Fiction soviétiques, autrement tenu par les éditions Mir, auparavant encore par les éditions de Moscou, et encore avant par les Editions en Langues Etrangères. Radouga publiera ainsi, dans la collection « Aventure et Science-Fiction » des rééditions (La Nébuleuse d'Andromède, d'Ivan Efremov, L'Hyperboloïde de l'ingénieur Garine d'Alexeï Tolstoï, Les Cavaliers de nulle part, d'Alexandre et Sergueï Abramov), auxquelles s'ajouteront de nouveaux textes : La Terre de Sannikov de Vladimir Obroutchev, Phaéna d'Alexandre Kazantsev, L'Homme amphibie d'Alexandre Beliaev, deux recueils de Vladimir Mikhanovski. Les auteurs sont donc soit très anciens, soit appartenant au courant des « physiciens » soutenu par Kazantsev.

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Et pourtant donc, en 1987, il y eu Les Descendants d'Orphée, une anthologie comme les éditions soviétiques en langues étrangères n'en avaient plus fait depuis le début des années 1960. Avec d'ailleurs un bien beau titre, pour un recueil de Science Fiction. Son contenu, divisé en deux parties inégales, est le suivant (les nouvelles déjà publiées par Lettres Soviétiques sont marquées LS) :

Que se passera-t-il si...

Anatoli Dneprov, « Quand on pose des questions » (Когда задают вопросы, 1962)

Guennadi Gor, « Le garçon » (Мальчик, 1965)

Valentina Jouravleva, « L'impertinente » (Нахалка, 1966)

Mikhaïl Emtsev et Erémeï Parnov, « Une boule de neige » (Снежок, 1963)

Servitude humaine

Valéri Polichtchouk, « Sens 54 » (Смысл-54, 1982)

Valéri Polichtchouk, « Le contact » (Контакт, 1982) LS

Daniil Koretski, « La logique du choix » (Логика выбора, 1984)

Roman Podolny, « Les descendants d'Orphée » (Потомки Орфея, 1979)

Vladimir Kantor, « Le pistolet d'enfant » ( ?, ?)

Lioubov Loukina et Evguéni Loukine, « Le réveil » (Пробуждение, 1983)

Natalia Astakhova, « Permettez-moi de naître » ( ?, ?) LS

Léonide Panassenko, « Extrait de la vie des Atlantes » (Частный случай из жизни атлантов, 1983 – nouvelle qui change encore de titre au passage) LS

Léonide Panassenko, « Pas de liaison avec Macondo » (З Макондо є зв’язок?, 1983) LS

Dmitri Bilenkine, « Servitude humaine » (Бремя человеческое, 1980 – qui change elle aussi de titre) LS

Serguei Drougal, « L'Examen » (Экзамен, 1979) LS

Vladimir Drozd, « Pygmalion » ( ?, ?) LS

Tous les textes sont traduits par Ilya Iskhakov.

Comme dans le cas de Lettres Soviétiques, on ne peut que rester perplexe face aux choix opérés. La première partie comprend donc uniquement des textes anciens, datant de l'Âge d'Or de la Science Fiction soviétique. Quatre bons textes d'ailleurs, même si celui de Valentina Jouravleva peut être taxé un peu de mièvrerie : le fond en est toutefois bien trouvé. De même pour la nouvelle d'Emtsev et Parnov, simple histoire de voyage temporel, mais bien posée. Celle de Guennadi Gor est une petite merveille, dont on peut d'ailleurs se poser la question de savoir si elle est fantastique ou de Science Fiction...

En fait, c'est concernant les choix des textes récents que des questions se posent... Pourquoi donc avoir repris l'épouvantable nouvelle d'Astakhova ? Pourquoi aussi celle de Polichtchouk, incompréhensible, tout en y ajoutant une deuxième, tout aussi médiocre (en fait les deux seuls textes de cet auteur !).

Heureusement, à côté de cela, il y a quelques authentiques vraies trouvailles : la nouvelle de Kantor est sympathique de poésie ; celle des Loukine est une fantaisie humoristique fort bien vue (que se passerait-il si un homme banal se retrouvait, le temps d'une journée, doté de pouvoirs divins ?). On retrouve enfin de bons (voire très bons) textes de Drougal, Bilenkine, Panassenko et Drozd. En revanche, la brève nouvelle qui donne son titre au recueil, de Roman Podolny. C'est bien dommage, car elle représentait à elle seule le genre du space opera...

Cela donne au final une anthologie inégale, mais malgré tout intéressante, idéale pour découvrir ce que fut la Science Fiction soviétique durant ses deux meilleures périodes: les années 1960 et les années 1980.