16/07/2012

Karen A. Simonian - Parcours d'une oeuvre et d'une action - fin

Il nous aura fallu un an pour parvenir à achever la publication du témoignage de Karen Simonian sur son oeuvre, son parcours littéraire et politique. La faute au hasard, au travail – certes il en faut, mais c'est toujours nuisible aux activités bénévoles ! Voici donc la quatrième et dernière partie de ce texte, toujours très politique (et comme d'ordinaire lorsque nous invitons quelqu'un sur ce blog, les propos ici tenus n'engagent que leur auteur).

 

Karen Simonian nous y fait aussi part de ses projets, et nous espérons bien les voir aboutir. Nous espérons encore pouvoir travailler ensemble !

 

Merci une fois encore à Lilit Simonian pour son aide précieuse.

Les parties précédentes étaient ici :

1ère partie

2e partie

3e partie

 

 

QUATRIEME PARTIE

 

Mais tout de même je fus élu. A la suite de quoi, le 1er puis le 14 mai, je fis un discours lors de mes meetings, devant beaucoup de monde. Puis je partis pour Moscou.

Déjà dans l'avion, entre moi et les autres membres du groupe de députés, se faisait sentir une étrange froideur. Non seulement les fonctionnaires, mais aussi les députés issus des corps enseignant et ouvrier essayaient de montrer par tous les moyens possibles qu'ils n'avaient rien à voir avec moi. Mais comme cela s'avéra plus tard, cette attitude envers moi de leur part n'était conditionnée que par la présence des fonctionnaires.

Après notre arrivée à Moscou et notre descente à l'hôtel, le chef du groupe de députés invita tout le monde dans sa chambre, pour nous distribuer les tâches à accomplir. Ma participation à cette « réception » fut la première et la dernière. En fait, au lieu d'analyser les problèmes politiques que beaucoup de députés arméniens ne comprenaient même pas, alors qu'ils avaient obtenu leur mandat grâce à leur « intelligence », le chef leur disait que le principal était la question du Karabakh. Au fond, avant même la chute de l'Empire, au sein du Soviet Suprême, les intérêts des députés d'Arménie et du Karabakh tournaient déjà autour de cela. Ainsi la « question du Karabakh » devint un des moyens utilisés pour détourner l'attention du problème qui intéressait l'ensemble des députés.

Cela se manifesta dès le premier jour. Dès que l'on annonça l'ouverture d'une séance. Chenguelaïa, un réalisateur géorgien, s'approcha de la chaire et proposa de créer une commission pour identifier les organisateurs des événements de Tbilissi, où l'armée s'était jetée sur des gens en prière, commettant un véritable massacre.

Changulaïa disposait d'un enregistrement de cet événement nocturne et il proposa de le regarder.

Après deux ou trois discours de députés soutenant la proposition de Chenguelaïa, un provocateur bien connu depuis longtemps en Arménie apparut sur la chaire. Il avait lui aussi obtenu un mandat de député, et à son tour il proposa de créer une commission pour analyser les événements qui étaient arrivés à Soumgaïte, et qui d'ailleurs avaient aussi été préparés par le Kremlin. Un crime perpétré par des salauds, des salauds criminels présents partout.

Naturellement, aussitôt, un des députés d'Azerbaïdjan monta à la chaire et à l'aide du président, une discussion acharnée entre Arméniens et Azerbaïdjanais commença. Le propos était d'oublier ce qu'avait dit Chenguelaïa. Après une pause, et sous l'influence du visionnage du film de ce réalisateur, certains députés essayèrent bien de défendre sa proposition, mais le président ne leur permit pas de parler, afin de ne pas « exciter les passions ».

Comme il fallait bien s'y attendre, Mikhaïl Gorbatchev fut élu Président du Soviet Suprême. Son programme de perestroïka et de glasnost avait déjà commencé à transformer les couches de la société, à trancher entre ceux qui étaient pour ce programme, et ceux qui étaient contre Ce fut surtout les premières semaines de travail du Soviet Suprême qui dévoilèrent l'état réel des choses.

Donnant la liberté de parole et refusant en réalité le pouvoir illimité dont il avait hérité des précédents chefs du régime totalitaire, il ne voulait cependant pas changer ce régime ni refuser le programme de « construction du communisme »... C'était une évidence, et si les forces démocratiques qui se réunissaient autour de Sakharov essayaient de faire de la perestroïka et de la glasnost des valeurs constantes, alors les fidèles du régime défendaient le dévouement du à Gorbatchev, au rôle de « leader » du communisme dont il était question dans l'article 6 de la Constitution de l'URSS.

L'idée de proclamer l'opposition au groupe de députés mûrissait déjà. Ceux qui s'étaient réunis autour de Sakharov et de Eltsine décidèrent de se présenter en tant que fraction du Soviet Suprême. Cela fit paniquer Gorbatchev. Il en vint presque à demander à ce groupe d'opposition de ne pas se présenter comme séparatiste : ce fut pourquoi on lui trouva un autre nom. On nomma donc ce groupe de démocrates, fort de 268 personnes, le « Groupe interrégional de députés ».

Eltsine.jpg 

Karen Simonian en compagnie de Boris Elstine, Moscou, 1989.


Ce groupe réussit à remettre en question, et même à annuler la puissance légale de l'article 6 de la Constitution, lequel assignait au Parti communiste le rôle de dirigeant. Et il continua d'agir sur le sujet des élections démocratiques, car il y avait manifestement eu des magouilles lors des derniers scrutins. On discutait surtout des procès-verbaux des groupes publics des commissions de contrôle, qui avaient relevé les cas ayant eu lieu dans l'ensemble des bureaux de vote. Il était clair, aussi, quand dans le cadre d'une élection juste, ces magouilles n'auraient pas pu représenter un pourcentage important. Pourtant à l'avenir les milieux politiques utiliseront à nouveau ces méthodes pour dissimuler les tricheries.

Le groupe s'occupait aussi de l'établissement de lois démocratiques dans le domaine des médias, mais aussi dans le domaine foncier et des biens personnels – ce qui auparavant n'existait pas dans l'Empire Russe.

Dans l'ensemble du Soviet Suprême, seul un tiers des députés étaient des intellectuels, tandis que dans le groupe interrégional, ils étaient la majorité. La plupart d'entre eux n'auraient jamais pu s'imaginer être présents au cœur des plus hauts pouvoirs du pays. De plus, aucun n'aspirait à faire carrière dans ce domaine : certains d'entre eux servaient consciemment ou non le pouvoir communiste – des scientifiques célèbres et autres personnalités éminentes. D'autres ne parvenaient pas à se représenter ce qui se passait, mais faisaient confiance aux co-présidents du groupe : Andreï Sakharov, Gavriil Popov, Iouri Afanassiev, Boris Eltsine et l'académicien estonien Viktor Paalm.

Il faut noter que lorsque eurent lieu les élections des co-présidents, on proposa d'élire un ou deux députés choisis parmi ceux d'autres républiques. Galina Starovoïtova et moi-même fûmes élus parmi les députés arméniens. Je retirai aussitôt ma candidature en faveur de celle de Starovoïtova, mais cela ne passa pas. La cause en fut le même provocateur envoyé par le groupe de députés officiel arménien, et qui avait posé sa propre candidature. Il bloqua la victoire de Starovoïtova et ce fut Paalm qui devint co-président. Des députés avaient apprécié le discours du provocateur, lequel suivait un programme bien défini et employait des phrases typiquement bureaucratiques auxquelles certains élus étaient tant habitués.

Galina Starovoïtova joua tout de même un rôle actif et direct dans l'activité des co-présidents. Et – ce qu'on pouvait difficilement imaginer à cette époque-là – le groupe interrégional travaillait, victorieux et d'une résistance à la fois évidente et secrète.Aucun d'entre nous n'avait d'expérience de la réalité démocratique. Nous n'en avions que des notions générales. A mon avis, nous nous faisions tous une idée fausse, datant du temps de l'empire communiste, concernant « l'amitié fraternelle » entre presque plus de cent nationalités.

Malgré la disparition du « rôle dirigeant » du Parti communiste, nous ne voyions presque tous la perspective de la chute de l'URSS que vaguement, personne d'entre nous ne pouvait s'imaginer cette possibilité, s'imaginer les conséquences de cette chute. Tous pensaient que cela se bornerait à des ébranlements ponctuels.

Nous n'imaginions pas le champ de mines – ce sont les mots de Fazil Iskander – que Staline nous avait laissé partout dans l'empire, en taillant les frontières des républiques, des régions et des districts ; un territoire si miné qu'un seul pas pouvait provoquer une explosion. Ce n'était peut-être pas très clair, mais en tout cas l'académicien Sakharov était certain qu'au sein de l'URSS existait non seulement le SOCIALISME D'ETAT, mais aussi un SOCIALISME D'ETAT IMPERIALISTE.

Nous n'avions pas non plus l'idée qu'après la chute du socialisme, le problème principal serait celui de la séparation du patrimoine. Il devint plus tard évident que dans ce paréage la bureaucratie communiste et la nomenclatura s'avérèrent les plus débrouillards. C'était un petit nombre de gens qui savaient comment se quereller avec les autres, comment mettre la main sur les budgets d'Etat destinés aux projets des « grands chantiers communistes ».

Je voyais moi-même tout cela en Arménie. On assécha au début le lac Sevan, puis on construisit un tunnel absurde, enfin on réalisa des projets concernant le creusement de réservoirs d'eau – mais au final, des millions destinés aux travaux de construction furent dérobés. Je savais aussi ce qu'il en était du mode de vie secret des bureaucrates et de la nomenclatura. Ils masquaient leurs châteaux sous différents titres : hôtels pour invités d'Etat, maisons de réception des délégations étrangères, et autres noms emphatiques. Mais le principal était que tout cela fut présenté à la société comme un motif de fierté nationale.

Il ne faut pas oublier que nous tous, députés « officiels » comme députés du groupe interrégional, sommes nés et avons grandi au sein du système soviétique. La seule personne qui était hors du système était Sakharov. Et donc nos succès étaient liés à la capacité de cet homme à voir ce qui se passait réellement et à en tirer les conséquences. rEn revanche nos échecs étaient bien liés à notre héritage soviétique.

La chose qui nous unissait tous était notre aversion pour l'article 6 de la Constitution de l'URSS. Ce problème fut définitivement résolu en 1991, et le fait que le Parti communiste n'ait plus le monopole du pouvoir fut notre plus brillante victoire.

Mais cela eut une conséquence. Le système politique invétéré de l'URSS ne pouvait disparaître avec la liquidation de cet article, et bien sûr il ne disparut pas.En Russie, en raison de la mise en place d'un nouveau système politique, on créa une nouvelle URSS : « Russie Unie », et en Arménie le pouvoir se retrouva entre les mains du « Mouvement Arménien National » (MAN) dont les bases « idéologiques » avaient été jeté dans deux prisons de Moscou, avec le soutien de huit membres des onze membres du « Comité du Karabakh » qui s'y trouvaient. Tous ont vite compris que les gens du MAN étaient vendus au KGB. Durant la période d'activité du Mouvement (suivant l'expérience du Parti communiste et du KGB), près de 100 partis politiques apparurent dans le pays. Il s'agissait en fait de tentatives de créer des groupes mafieux organisés.

Toutes ces tentatives ne se réalisèrent pas car déjà lors des années de pouvoir du MAN, le bien socialiste commença à être partagé entre quelques groupes criminels. Moscou a assimilé « l'amortissement de la dette », et actuellement presque toute l'Arménie est propriété de la Russie. Au lieu d'être transformées sur places, les énormes ressources du sous-sol arménien s'exportent brutes en Russie, et les oligarques locaux tirent leurs bénéfices de ces transactions.

L'Estonie, la Lituanie, la Lettonie ont pu réaliser les programmes du groupe interrégional. La Géorgie aussi était sur la voie de cette réalisation – dans ces pays la démocratie est vraiment devenue le pouvoir du peuple, pas dans le sens de la « démocratie souveraine » russe ou de la « démocratie absolue » arménienne. Ces expressions sont l'héritage de l'horrible réalité soviétique, au sein de laquelle existait non seulement la « démocratie soviétique », mais aussi le « peuple soviétique », le « monde soviétique libre », et même le « soleil soviétique ».

En fait la Russie n'est qu'un nouvel avatar de l'empire, et continue avec zèle son ancienne politique coloniale. Elle empêche l'Ukraine de se lancer sur une voie démocratique, et par ses provocations successives elle tâche d'entraîner la Géorgie dans la guerre. La bureaucratie occidentale, au lieu de résister à la Russie impérialiste, tâche toujours de l'aider à éviter une punition pour ses violations des Droits de l'Homme. Cette bureaucratie a peur que le Kremlin puisse considérer cela comme une violation des droits envers lui-même. Obéissant à cette logique étrange, la civilisation occidentale serait menacée par l'utilisation de cette arme géophysique dont les résultats de l'action ont été montrés lors d'une émission à la télévision officielle russe : l'Europe, l'Amérique, l'Extrême-Orient, le Japon devraient se retrouver sous l'eau, et seules les vertes étendues de la Russie subsisteraient pour l'humanité.

Comme le montre l'exemple des républiques baltes, les réformes démocratiques amorcées en 1989 par le groupe interrégional aboutissent à une état si stable que les tentatives des bureaucrates et oligarques pour s'emparer du pouvoir y deviennent impossibles. Pour moi, ce furent nos efforts pour la libération des prisonniers politiques qui eurent une importance exceptionnelle, même si les conséquences en furent non seulement inattendues, mais même tragiques.

Galina Starovoïtova et moi-même nous occupions du problème de la remise en liberté des onze membres du Comité du Karabakh et d'autres militants de cette région.

Avec A. Sakharov , Staravoitova et I. Kariakine, nous avions décidé de vérifier par nous-même dans quel état se trouvaient les prisonniers. Le directeur de la prison savait bien que nous allions faire cette visite, et pourtant il essaya pendant deux ou trois heures de nous décrire lui-même leur situation. Mais en fin de comptes il nous permit d'approcher des cellules en nous avertissant qu'il était interdit de parler aux détenus... Mais ce n'est pas le principal. Lorsque nous fûmes revenus dans le bureau du directeur pour lui faire nos adieux, il nous informa que huit des membres du Comité du Karabakh s'étaient montrés « compréhensifs », tandis que les trois autres s'entêtaient.

Nous étionschoqués. Andreï Sakharov proposa de garder le silence à ce sujet, car si on dévoilait ces cas, d'autres possibilités – auxquelles le KGB s'attendait – n'étaient pas à exclure. Nous savions déjà à qui nous avions affaire.

Et nous gardâmes le silence.

Ces huit personnes, à leur tour, tâchèrent « d'effacer les traces ». Mon expulsion, plus tard, d'Arménie, fait aussi partie de ce processus d' « effacement de traces », même si ma désignation en tant que criminel de droit commun n'est suspendue que par le fait que je suis de « domicile inconnu » (l'information est parue dans le journal AravotLe Matin – n°25, 1994).

Mon travail de député au Soviet Suprême s'acheva en septembre 1991. L'URSS n'existait plus. Même les services d'Etat cessèrent de fonctionner normalement. Avec bien des difficultés, je revins en Arménie, à la suite de quoi je ne pus plus participer aux actions du groupe.

Il y avait eu en 1990 des élections législatives locales en Arménie. Il s'y passa quelque chose de bizarre : certains de nouveaux députés devaient leur poste à une conciliation entre le Parti communiste et le MAN. Naturellement ma propre candidature ne pouvait être acceptée ni par les uns, ni par les autres, du fait que je n'étais proche d'aucun. Le 4 août 1990, le Président du Soviet Suprême arménien élu fut l'un des huit enrôlés. Et l'un des trois qui avaient résisté devint le Chef du cabinet des Ministres – le Premier Ministre.

En novembre celui-ci me proposa le poste de Ministre de la Presse et de l'Information. Moi qui autrement refusait de participer à la vie politique, j'ai essayé d'y renoncer. Je disais qu'il fallait liquider ce ministère créé par Moscou dans un but de contrôle. Le Premier Ministre était d'accord avec moi, disant que dès que j'aurais supprimé ce ministère, je serais libre. Ce travail dura jusqu'au 1er octobre 1991. Et lors de rencontres pour le travail ou à la télévision, j'expliquais à plusieurs reprises qu'il était nécessaire d'adopter des lois sur la liberté de parole, et que si le ministère devait perdurer, ces lois auraient un caractère formaliste.

Le Premier Ministre s'attela au problème de la propriété de la terre. L'étape suivant était la privatisation des biens nationaux.

Je me suis occupé de ces changements constructifs grâce auxquels les moyens de production appartiendraient à des professionnels et non à n'importe quel quidam.

Durant presque toute l'année, l'Arménie fut une république parlementaire. Et en même temps la seule république INDEPENDANTE de l'URSS. Moscou se résigna à l'idée de la chute prochaine de l'Union et s'empressa de nommer ses présidents à la tête de chaque république.

Le Président du Soviet Suprême arménien et deux autres personnes furent candidats à ce poste de président. Moi, j'y renonçai tout de suite, car Levon Ter-Petrossian, qui collaborait avec le KGB, occuperait obligatoirement ce poste. Quitte à truquer les élections, il occuperait le poste de Président de la République, avec toutes les conséquences que cela induirait.

Et ces conséquences ne se firent pas attendre. Quatre ans plus tard, lors des présidentielles, Vazguen Manoukian – un des trois membres du Comité du Karabakh qui avaient résisté – fut élu à une majorité écrasante. Mais son élection fut invalidée, notamment par l'armée. Puis on commença à renverser la vie politique et publique, et au final l'armée russe s'installa à Gumri : ainsi l'Empire Russe occupa définitivement l'Arménie. Cela aboutit au fait que, par exemple, depuis 2007-2008, la « Représentation de l'Administration des Migrations » auprès de l'ambassade de Russie expulse deux fois par semaine, ouvertement, 400 à 500 personnes dans des régions arriérées et non développées de Russie.

Le fait que le pouvoir avait été saisi par le groupe de huit personnes qui collaboraient avec le KGB montrait déjà que ceux avaient appartenu, avec eux autrefois, à l'opposition devaient être liquidés d'une manière ou d'une autre. On commença à tuer des gens, non seulement la nuit, mais aussi en plein jour.

Ceux qui s'étaient portés volontaires pour participer à la guerre du Karabakh, qui fut provoquée par la Russie, furent abattus dans le dos car ils avaient commis l'imprudence de déclarer qu'après cette guerre, le groupe qui, sous la protection du Kremlin, s'était emparé du pouvoir, et le Président en premier lieu, aurait à répondre de son illégalité, du pillage du bien national, de l'expulsion des forces politiques et de celle de l'intelligentsia du pays.

En 1993, le KGB m'expulsa à mon tour, et j'obtins l'asile politique en France. Et ce fut seulement trois ans plus tard que ma famille parvint à me rejoindre.

Les premiers mois, je ne ressentais pas l'aspect tragique de ce qui s'était passé. J'écrivis le roman Homo Dei, et cela m'aida sans doute. Ce fut seulement plus tard que je compris cette situation saugrenue... Et avant de parvenir à faire libérer ma famille de sa situation d'otage, et après l'avoir retrouvée, je plongeais dans un état de dépression profonde qui se prolongea longtemps.

Je n'ai pu retrouver un cours normal, créateur, qu'au moment où je me suis engagé comme volontaire pour la traduction du Catéchisme de l'Eglise catholique. Cette traduction n'a pas été éditée, mais durant ce travail j'ai éprouvé pour la première fois le sentiment de la pureté de la Foi et celui de l'incompétence de ses serviteurs. Je n'ai jamais pu rencontrer cela dans les milieux athéistiques de l'Arménie. Je m'étonnais que des serviteurs du culte illettrés puissent corriger des réflexions théologiques, mais aussi corriger mon arménien, eux qui n'en connaissaient qu'à peine 450 mots.

Mais parmi ces serviteurs de l'Eglise catholique, il y avait Joseph, l'archimandrite Kelekian. Une personne intellectuelle et très cultivée. Avec son aide, nous avons commencé à organiser des soirées auxquelles prenaient part non seulement des artistes qui vivaient en France, mais aussi d'autres qui venaient d'Arménie. Mais aucun acte de bonté venant d'aucune bonne personne ne reste impuni. Le père Joseph fut envoyé loin de la capitale et les « Jeudi de Paris » ont cessé d'exister, d'occasionner des mots de tête et d'être un problème pour le nouvel archimandrite.

dimensionurss01.jpgJ'ai repris alors mon activité littéraire.

Durant mes années d'exil, j'ai écris Homo Dei ou Histoire biblique, et les povests [novella] 1993 ou les histoires d'une caverne. J'ai écrit la biographie du progressiste arménien Khatchatour Abovian ; des articles et des essais dont le but est de dévoiler les falsifications de l'histoire idéologique de l'empire russe communiste et de rétablir l'histoire morale. La nouvelle traduction en lituanien du roman Le Pharmacien Nerses Majan, ainsi que la publication de mes deux nouvelles dans Dimension URSS ont été une surprise pour moi. Le roman a été publié par un éditeur de Vilnius. J'ai pu aussi « entrer » dans la culture française grâce à des œuvres dramatiques. On a mis en scène au théâtre du Nord-Ouest mes pièces Jerusalem, Peccatum Originalé, Le Ruban de Möbius . Actuellement on y joue la pièce Le Balai de fer.

balai.jpegIl m'est difficile de dire si ce que j'ai écrit, ce que j'écris et ce que j'écrirai encore en exil s'appelle de la littérature moderne. D'autant plus que je n'ai aucune notion de la littérature contemporaine. Plus exactement mon égarement a commencé il y a vingt ans. Ainsi qu'il m'est apparu brusquement, il existe deux types de littérature, de musique, d'arts plastiques. Les écrivains et artistes sont divisés en deux groupes. Il me semble que le plus important est formé de gens de talent qui gagnent bien leur vie et qui se mettent au service d'une foule qui aime les distractions et les cancans. L'autre partie est composée de gens tout aussi talentueux mais qui refusent cette idée d'être au service de la masse, qui refusent de vendre leur liberté. Ce sont des artistes et des écrivains fidèles au Bel Art. Et leurs mérites sont importants non seulement d'un point de vue financier, mais aussi spirituel.

Je veux dire que les œuvres de Dan Brown par exemple ont une valeur matérielle : en dehors de l'auteur, les éditeurs, les critiques, les journalistes, les cinéastes, etc. en tirent leur profit. Un grand nombre de consommateurs en tirent la possibilité de se détendre, et dans cette masse il se trouve des individus exceptionnels qui, après cette détente agréable, recherchent une nourriture spirituelle plus élevée.

L'art et la littérature qui servent le commerce sont destinés à assurer l'absence de spiritualité des masses. Je pense même parfois que dans cette affaire il existe un autre but, en dehors des simples intérêts commerciaux, un but qui a été dévoilé il y a bien longtemps par George Orwell, Aldous Huxley, Zamiatine, qui ont exprimé cela dans des oeuvres bien plus actuelles que notre production littéraire contemporaine.

Parmi les auteurs du XXe siècle, je préfère John Steinbeck, Abe Kōbō, J. D. Salinger, John Updike, les Strougatski, Nabokov, Boulgakov, Milan Kundera, George Orwell... On pourrait étendre cette liste, mais je n'ai mentionné que ceux qui, un jour avant moi, ont écrit ce que j'aurais du écrire moi-même. Je me console de cette malchance en me disant que j'ai traduit des oeuvres de ces auteurs.

Mes projets actuels?... L'homme propose, Dieu dispose.

J'ai l'idée d'écrire un roman de science-fiction. Je m'intéresse à comment les gens se manifestent et comment ils interprètent une réalité qui les condamne non pas à vivre, mais à mourir sur une lointaine planète... Comment ils perçoivent que la fin de leur vie est évidente et que toute illusion est vaine.

J'ai en projet d'écrire un cycle de romans biographiques qui, comme je l'ai déjà dit, auraient pour but de dévoiler toutes les falsifications historiques qui persistent encore de nos jours. Et enfin je voudrais achever un roman documentaire autobiographique, Le Poisson de l'année du Rat.

Que Dieu nous aide.

 

01/10/2011

Projet "Kosmoopera" - Le choix final

 

L'heure est venue de la synthèse. L'été est fini, le temps des lectures pour la détente aussi, hélas. Viktoriya est confortablement assise dans le rocking chair, Patrice est affalé sur le canapé, Sophie papillonne autour des deux, regardant du coin de l'oeil Pocoyo qui passe en sourdine sur l'écran du lecteur de DVD et se demandant ce qui va bien se passer. Entre nous tous, une assiette pleine à en déborder de grains de raisin (muscat et italien). Le dictaphone est posé sur un genou de Patrice. C'est parti [le récit suivant est livré quasiment sans modification, sauf lorsqu'il s'agit de ne pas trop en dévoiler sur les textes].

Patrice : Durant tout l'été nous avons beaucoup lu, et chroniqué un peu moins, ne retenant que les éléments intéressants. Et donc quatre romans :

1. Ivan Efremov, La Nébuleuse d'Andromède ;

2. Sergueï Snegov, Les Gens comme les dieux ;

3. Olga Larionova, Le Chakra du Centaure ;

4. Viktor Nevinski, Sous un seul soleil ;

Huit novellas :

1. Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva, La Ballade des étoiles ;

2. Ivan Efremov, Cor Serpentis ;

3. Olga Larionova, L'Accusation ;

4. Lidia Oboukhova, Lilith ;

5. Vladislav Krapivine, Je vais répondre à mon frère ;

6. Kir Boulytchev, Demie-vie ;

7. Ariadna Gromova, Les Glègues ;

8. Victor Koloupaev, Les Balançoires d'Ermite ;

Et neuf nouvelles, dont trois ont été regroupées en un seul ensemble, les trois récits martiens de Bilenkine :

1. Karen A. Simonian, De Service ;

2. Dmitri Bilenkine, trois récits martiens ;

3. Ilya Varchavski, Dans le cosmos ;

4. Sergueï Drougal, Sur chaque arbre se trouve un oiseau ;

5. Guenrikh Altov, Icare et Dédale ;

6. Igor Rossokhovatski, Ouragan ;

7. Gueorgui Gourévitch, L'Infra du dragon.

Donc d'emblée pour le projet, nous écartons les romans. Tant qu'à les publier en français, il faut le faire isolément : aucun éditeur n'accepterait un omnibus de ce genre. Reste les novellas et les nouvelles. Et là, il faut savoir quel thème exact on veut garder. Certaines nouvelles se passent sur une planète précise où il y a un mystère à résoudre. D'autres où la notion de voyage est prépondérante. D'autres ne quittent pas le système solaire.

Viktoriya : Et qu'est-ce qui nous empêcherait de faire un recueil varié ? Sans thème précis, mais guidé par nos goûts ?

Patrice : Dans l'idéal ce serait bien. Le problème est que le livre risque de manquer de cohérence.

Viktoriya : Mais il y a déjà un thème qui les réunit : l'espace. Peu importe que ce soit sur une planète ou à bord d'un vaisseau. Ce n'est plus sur la Terre.

Patrice : Dans ce cas, il faut se focaliser sur la qualité des textes. En premier, c'était Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva, La Ballade des étoiles. Pour moi c'était le texte qui motivait le projet. C'est clairement un chef-d'oeuvre. Et pour bien faire, nous avons la caution de Gérard Klein, même si sa critique date des années 60. C'est un texte complet. Il y a tout : le voyage dans l'espace, puis la découverte d'une planète et d'une civilisation complètement différente de celle de l'homme ; il y a les aspects techniques, les aspects idéologiques, qui sont à la fois exploités et contournés. Quand même, citer Lénine et Marx dans un récit de science-fiction sans que ce soit lourd, c'est fort.

Viktoriya : Alors il faut le publier.

Patrice : C'est clair. Ensuite, c'est Ivan Efremov avec Cor Serpentis.

Viktoriya : Alors là, c'est plein d'idées, il y a un arrière plan idéologique qui n'est pas neutre : Efremov essaie de prendre le contre-pied d'une nouvelle américaine, et donc de montrer qu'une rencontre spatiale pouvait être pacifique. Mais s'il y a des beaux passages, c'est un texte ennuyeux.

Patrice : Oui. Lui aussi est déjà publié en français, mais il est difficilement rééditable. Ca a vieilli.

Viktoriya : Même le style est lourd.

Patrice : Ensuite, c'est Olga Larionova, avec L'Accusation...

Sophie : Papa... C'est à moi...

Patrice : Non, non, ça n'est pas à toi, ma grande. Donc un récit qui se passe sur une planète dont la période de rotation égale celle de sa révolution, et donc qui présente toujours la même face à son soleil. Et la vie n'y est possible que sur une mince bande. Là on a un récit d'exploration typique. On n'a pas le récit du voyage, mais celui d'un contact et d'un mystère à résoudre...

Sophie : Non, c'est à moi...

Patrice : … Avec des extraterrestres dont on ne sait pas comment ils sont arrivés là (puisqu'ils ne sont pas autochtones), et qui ont un mode de vie complètement étrange. On est dans la même optique qu'Altov et Jouravleva, mais avec une part de mystère en plus. Elle ne résout pas totalement son mystère, mais ce n'est pas grave. Cela m'a semblé d'autant plus original que les différents astronautes sont dotés d'une personnalité, ils n'entrent pas dans un modèle commun, ce qui est assez rare.

Sophie : C'est pas toi, Papa...

Patrice : Donc c'est un récit d'exploration mystérieuse d'un monde mystérieux avec un décor inattendu...

Sophie chantonne.

Patrice : Comme chez Altov et Jouravleva, Larionova a taché de décrire une faune et une flore vraiment étrangères. C'est intéressant ; c'est bien de la science-fiction des années 60, donc ça a vieilli, on n'en ferait plus de la comme ça, mais ça se lit tout seul. Les personnages sont vraiment intéressants.

Viktoriya : On peut le garder en réserve pour l'instant.

Patrice : Ensuite c'était Lidia Oboukhova avec Lilith. Un texte qu'on ne peut pas garder, car on l'a décrit comme un anti-space opera, qui se passe sur terre. Par principe, il faut l'exclure. Après, c'était Vladislav Krapivine, Je vais répondre à mon frère. Un texte psychologique intéressant, mais un brin naïf. Il part du principe que si pour un cosmonaute il s'écoule dix ans, sur Terre, c'est plusieurs siècle, et donc ledit cosmonaute sera amené à considérer le petit fils de son frère comme son frère, qu'il a laissé sur Terre.

Sophie danse comme Pocoyo autour du rocking chair.

Patrice : C'est un bon texte, mais pas un chef-d'oeuvre ; c'est un texte de jeunesse. Ensuite, c'est Kir Boulytchev avec Demie-vie, un texte du cycle de Pavlych. Pavlych et son équipage découvre l'épave d'un vaisseau ET inconnu. Pavlych est envoyé à bord car il est impossible pour le vaisseau terrien d'immobiliser cette immense carcasse. Et à bord il découvre le journal d'un femme des années 50 qui a été enlevée par les ET pour intégrer leur collection zoologique.

Viktoriya : Oui, c'est un très bon texte. C'est vraiment touchant. Ca commence sur Terre, par une scène concernant la fille de la femme enlevée.

Sophie : Chut... chut... chut...

Patrice : Tais-toi, toi.

Sophie : Mais non, mais c'est à moi, c'est mon téléphone.

Patrice : Ce n'est pas un téléphone, c'est un dictaphone.

Sophie : C'est à moi.

Patrice : Bon... euh...

Sophie, furieuse, s'en va avec l'assiette de raisin.

Viktoriya : Nous avons déjà publié du Pavlych, et ça me tenterait bien de le republier.

Patrice : J'ai bien aimé, et le final est inattendu. C'est à la fois un happy-end, et en même temps, ce n'en est pas un.

Viktoriya : Ce n'en est pas un.

Patrice : Si, au sens soviétique du terme. Mais chut, nous ne pouvons pas en parler ici. Ensuite, c'est Ariadna Gromova, avec Les Glègues.

Viktoriya : Non. L'idée est intéressante, avec une population qui créée un virus pour asservir une partie d'elle-même, mais...

Patrice : La traduction française est médiocre, mais il m'a semblé que le texte lui-même a des problèmes. On a tout une équipe de cosmonautes, mais pas un de se différencie de l'autre. C'est tout une équipe, mais une équipe de clones.

Viktoriya : J'ai l'impression que l'auteur ne faisait pas attention à cela, que seule l'idée l'intéressait.

Patrice : Mais du coup c'est gênant. Il était inutile de montrer une équipe. Un seul homme face à ce mystère suffisait. C'est maladroit. Ensuite, c'est Victor Koloupaev avec Les Balançoires d'Ermite.

Viktoriya : Si tu penses que celui-là n'est pas banal, pourquoi pas... Je connais encore trop mal la science-fiction occidentale.

Patrice : Cette idée de démembrement du temps de façon géographique me semble pas banal. Ca me fait penser à Ubik, de Dick. Mais présenter d'une manière différence. Comme par hasard, Ubik date de 1969, Koloupaev écrit en 1972. Dick n'était pas traduit en russe, et je ne pense pas que Koloupaev lisait l'anglais. C'est comment au niveau stylistique ?

Viktoriya : Rien à redire.

Patrice : Et au niveau psychologique ?

Viktoriya : Les personnages sont un peu standardisés. Là encore c'est l'idée qui prime. Mais comparons avec Ouragan de Rossokhovatski. Ca a été écrit à peu près à la même époque. Mais Ouragan, c'est psychologique, philosophique, poétique. Ca n'est pas dans la même optique. La science n'est pas au cœur d'Ouragan.

Patrice : Ce sont donc deux aspects différents de la SF. Pour moi, il faut mettre Ouragan, qui est un texte étonnant car il contient une part de fantasy. Même si c'est de la science-fiction. On est sur une planète, il y a un mystère... Mais quelque part, cela fait penser à certains vieux récits de SF américains issus des pulps, qui sont une forme de fantasy. Bref, un texte hors-normes. Mais il faut se méfier du hors-normes. Est-ce qu'on va présenter des textes hors-normes ou des textes typiques ?

Viktoriya : Les deux ! Il ne faut pas de limites. La chose principale est que ce soit dans l'espace, hors de la Terre. Je ne voudrais pas trop réduire le champ.

Patrice : Ensuite c'est Guenrikh Altov avec Icare et Dédale. Un texte héroïque. Le savant et le pilote aventurier qui embarquent chacun sur un vaisseau et qui vont traverser le soleil. C'est une célébration de l'exploit d'une façon épique. Donc la langue est belle : c'est lyrique, très très lyrique. Leonid Heller l'avait publié en français en disant qu'il était très réservé sur ce type de texte. Moi c'est plutôt le mien, car d'accord, c'est technique, mais il y a cette part de lyrisme importante, cette façon de vanter l'exploit.

Viktoriya : Mais on a déjà Altov. Et ce texte est déjà traduit deux fois. Sinon, comme texte historique, on avait Gourévitch, L'Infra du dragon, mais ça n'est franchement pas terrible.

Patrice : Non. Passons à Sergueï Drougal, Sur chaque arbre se trouve un oiseau. Un pilote doit emmener un riche chasseur sur un monde totalement vierge qui vient d'être découvert, car le chasseur s'est payé un safari personnel. Le chasseur est un type très détestable qui considère le pilote comme un larbin. Mais la biosphère de ce monde semble être conscience, et elle envoie des choses de plus en plus puissantes contre les deux humains, jusque ce que ça devienne extrêmement dangereux. C'est un texte relativement court, mais très fort. L'idée de la biosphère consciente fait penser à des choses de Lem. Ce n'est pas tout à fait neuf, mais c'est un thème rare. Et le final est étonnant. [nous passons ici sur la description de la fin, pour ne pas trop en dévoiler]

Viktoriya : C'est intéressant. Il faut le retenir.

Patrice : Après il y avait la série de petites nouvelles d'Ilya Varchavski, Dans le Cosmos. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ça, mais c'est très inégal. Certaines donnent vraiment l'impression d'être des notes de travail, alors que d'autres sont vraiment sympathiques. Sympathique, mais sans plus. Et puis il y a les trois récits qui se passent sur Mars, écrits par Dmitri Bilenkine. C'est écrit à l'époque où on a assimilé Ray Bradbury. Mais ça n'est pas le lointain espace. Ces trois textes là sont un peu à l'écart. Et il y manque l'émerveillement. De nos jours en tout cas. Le dernier, c'est Karen Simonian, un tout petit texte, De Service. Une famille, un homme, une femme et leur petit garçon sont sur un monde lointain, tous seuls. Le père doit observer les étoiles et capter éventuellement des signaux extraterrestres. Et le petit garçon s'ennuie. C'est très court, mais c'est très touchant. Et ça pourrait faire une conclusion idéale. Avec cette attente.

Viktoriya : Maintenant il faut faire des choix.

Patrice : La majeure partie sont des récits « planétaires ».

Viktoriya : Du coup Boulytchev ne rentre pas vraiment dedans. Il faut l'écarter.

Patrice : Ce ne sont pas les textes du cycle de Pavlych qui manquent : il y a moyen de faire quelque chose de plus que La Robe blanche de Cendrillon. Moi j'aimerai bien qu'un éditeur vienne un jour nous voir pour Le Village. Ce roman est vraiment très très bon. Il manque un tout petit truc pour que ce soit un chef-d'oeuvre, mais ça n'en est pas loin. C'est un roman touchant avec un final extraordinaire, et ce récit, Demie-vie, pourrait très bien aller en annexe. En tout cas, avec le reste, on aurait trois novellas et trois nouvelles. Sans doute 250 pages, à la louche.

Viktoriya : Et l'ordre des textes ?

Patrice : Il faut mettre Altov et Jouravleva en tête. Pour une raison stylistique. Son introduction : « C'était au temps où les astronautes partaient vers les étoiles, c'était au temps où on allait à l'aventure ». C'est un clin d'oeil quelque part car Altov et Jouravleva se placent dans le futur du futur. Et là, le lecteur se place dans le futur des écrivains eux-mêmes. « C'était au temps où l'on écrivait que les astronautes allaient dans l'espace. » Après, je ne sais pas. Je serai tenté de mettre Drougal en avant-dernier et Simonian en dernier. Drougal à cause de son final négatif, et Simonian parce qu'en deux pages il peut rattraper cette fin négative.

Viktoriya : D'accord. Bon, essayons.

 

Fin de l'enregistrement.

Et après délibération finale, voici le sommaire que nous proposerons aux éditeurs :

 

1. Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva, La Ballade des étoiles ;

2. Igor Rossokhovatski, Ouragan ;

3. Victor Koloupaev, Les Balançoires d'Ermite ;

4. Olga Larionova, L'Accusation ;

5. Sergueï Drougal, Sur chaque arbre se trouve un oiseau ;

6. Karen A. Simonian, De Service.

 

27/09/2011

Karen A. Simonian - De Service - Projet "Kosmoopera" 21

Ce n'est pas d'un texte russe que nous allons parler aujourd'hui, mais d'un texte arménien, de Karen A. Simonian. Armérien, certes, mais aussi soviétique, puis que le texte en question, De Service (Дежурный), a été publié, pour ce qui concerne sa version russe, dans les années 1970, d'abord dans un recueil de nouvelle de Karen Simonian, Fantastika, édité à Erevan en 1972, puis dans la revue Tekhnika molodeji en 1976, dans un numéro consacré à l'Arménie soviétique.Simonian1.jpg

Le postulat de cette nouvelle extrêmement courte (deux pages dans l'édition en revue!) est très simple : un petit garçon vit sur une planète lointaine, seul avec son père et sa mère. Voilà plus de cinq ans qu'ils sont là. Cinq ans que le garçon joue seul, s'inventant de nouveaux jeux. Cinq ans que chaque soir il demande à sa mère quand donc il vont retourner sur la Terre, et cinq ans que la mère répond « bientôt ».Simonian3.jpg

Le père, lui, est « de service ». Il est là pour écouter les étoiles, repérer d'éventuels signaux d'origine extraterrestre, à partir de cet avant-poste lointain et isolé. Et il est prêt à y passer cinq, dix, voire quinze ans de plus.

Simonian2.jpgEn ces deux courtes pages, Karen Simonian parvient à émouvoir, de la même manière qu'il y parvenait dans Le Pré, l'une des deux nouvelles de cet auteur que nous avions publiées dans Dimension URSS. Les protagonistes pourraient d'ailleurs être les mêmes, et le petit garçon du pré, être celui-ci, isolé sur son monde d'arrivée. Une douce mélancolie se dégage de cette situation étonnante, car le petit garçon semble pouvoir mener une vie normale. Nulle il n'est dit que le monde en question, ou l'espace environnant est dangereux. Ce qui est dangereux, c'est l'ennui, l'isolement, et surtout l'idée qu'un homme puisse s'abandonner à son devoir, au détriment de ses proches. Un texte bref (une short short story, comme dirait les anglo-saxons), mais un texte fort.

 

Une lecture de Patrice

(sur la traduction russe de Emma Kananova, Tekhnika Molodeji, 1976, n°8, p. 52-53 - l'illustration, anonyme, provient de cette édition).