30/05/2012

Pavel Amnouel reçoit le prix Aelita

Pavel Amnouel est un auteur dont nous avons régulièrement parlé. Nous l'avons invité à se présenter lui-même; nous avons critiqué un de ses romans; nous l'avons publié par deux fois en français, dans Dimension URSS puis dans Dimension Russie. Bref, c'est un auteur que nous suivons attentivement, et pour cause: les textes qu'il produit de nos jours sont de plus en plus brillants et audacieux lorsqu'ils abordent des questions de sciences – on n'en dira pas forcément autant de ses textes humoristiques, mais c'est une question de goûts. On a parfois parlé de lui comme le Stephen Baxter russe.
Tout cela pour dire qu'il vient de se voir décerner le prix Aelita, remis à Ekaterinbourg lors de la convention du même nom, donc le prix le plus ancien, et sans doute le plus symbolique de Russie, pour l'ensemble de sa carrière.

Nous ne pouvons qu'en être heureux!

 

Nous profitons d'ailleurs de ce prix pour signaler son nouveau site internet (en russe).

23/12/2010

Le Chemin vers Mars: un nouveau projet collaboratif

Il semble bien que cela soit à la mode de nos jours en Russie, mais l'année 2010 aura vu la naissance d'un nouveau projet collaboratif, autrement plus sérieux cependant que ce que nous avons pu vous présenter jusqu'ici: il s'agit du Chemin vers Mars (Дорога к Марсу).

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Cette aventure a débuté avec l'expérience Mars 500, qui a vu en juin dernier six volontaires s'enfermer dans une capsule pour 500 jours, afin de simuler un voyage vers la planète rouge. Et les écrivains russes vont, quant à eux, raconter par le menu le même voyage, supposé être réel, celui-là.

Parmi les participants, on retrouve des habitués des "projets": Alexandre Zoritch, Alexeï Kalougine ou Sergueï Slioussarenko. Mais s'y adjoignent aussi des écrivains d'une autre pointure, dont Pavel Amnouel, Sergueï Loukianenko ou Alexandre Gromov. Au total douze auteurs qui se relaient pour créer ce qui ressemblera à un journal de bord de la mission.

L'ensemble se présente comme un blog où sont publiés les épisodes (déjà 27 au compteur), blog lui-même édité en partenariat avec Google qui, grâce au module Google Earth, permet aux lecteurs de visiter en même la planète Mars, grâce aux clichés de la Nasa.

 

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Enfin, les textes feront l'objets d'illustrations de Vladimir Bondar (l'illustrateur de Dimension Russie et du dossier "Russie" à venir dans Galaxies).

Nous attendrons que l'ensemble soit publié pour nous y plonger nous-même, mais cela promet d'être intéressant.

09/06/2010

La SF dans Lettres soviétiques - 1ère partie

 

La revue Lettres soviétiques, qui s'appelait encore dans les années 1970 Oeuvres et opinions, était la revue littéraire officielle des l'Union des écrivains de l'URSS. Elle publiait tant des traductions de nouvelles ou d'extraits de romans, que des articles et des port-folios d'artistes. Editée en huit langues, sa parution, mensuelle, cessa avec la fin de l'URSS. Très au fait de la norme idéologique de son temps, elle peut être considérée comme le reflet de son époque. Jusqu'en 1980, elle n'avait encore jamais publié de Science Fiction, si l'on fait exception de Le Lundi commence le samedi, des frères Strougatski, dont le début fut publié en 1968, juste avant que ceux-ci ne tombent définitivement en disgrâce. Pourtant, en 1981, le déclic se fait. Et le prétexte est tout bête : il s'agit de célébrer les 20 ans de l'exploit de Youri Gagarine, premier homme dans l'espace. A partir de ce moment, Lettres soviétiques publiera très régulièrement de la SF, essentiellement dans des numéros spéciaux. Nous voudrions dans les notes qui vont suivre, essayer de présenter et remettre en contexte tout cela.


1981, les 20 ans de l'exploit de Gagarine


Les lecteurs de Lettres soviétiques purent voir apparaître au dos du n°266 une annonce toute en majuscules : le lancement, dès le numéro suivant, de la rubrique « A la croisée des chemins stellaires », placée sous le patronage du cosmonaute Alexeï Leonov, et qui publiera de la Science Fiction. Que nous annonce-t-on alors ? « De quoi parleront [ces oeuvres de SF] au lecteur ? Avant tout de l'homme, de la destinée énigmatique de la Terre, son douillet berceau, de la relation interplanétaire des mondes de fantastiques cosmoplanes conquérant les chemins des galaxies, de l'envolée extraordinaire de l'audacieuse pensée scientifique, de la préservation de la bonté et de la grandeur de l'âme humaine, cette claire source sans laquelle toute vie est inconcevable, tragique et effroyable. »

Sous des dehors assez maladroit, cet argument est pourtant riche en symboles et références. D'abord à Tsiolkovski (« la Terre est un berceau... »), l' « inventeur » de la SF russe, à la toute fin du XIXe siècle, mais aussi à l'idéologie dominante, qui met en avant la science toute-puissante. Obligatoirement, la SF sera donc spatiale, et la bonté de l'âme humaine devra se répandre dans la galaxie...

Qu'en fut-il finalement ?

Le n°267 vit donc l'apparition de cette fameuse rubrique... en toute fin de sommaire. On ne la mêle surtout pas aux autres textes littéraires. Elle se place donc après les divers articles d'opinion. Dans son article préliminaire, Alexeï Leonov, lui-même reconverti dans le « space art » grâce au peintre Sokolov, dresse l'historique de l'aérospatiale russe et soviétique avant d'avouer pourquoi il voulait aller dans l'espace : à cause de Verne, Wells et Tolstoï. Et de s'avouer aussi lecteur de Efremov, de Clarke, de Bradbury, des Strougatski.

S'ensuit une nouvelle de « Henri » (Guenrikh) Altov, le mari de Valentina Jouravliova.

Faisons donc le détail de cette première année, qui verra chaque mois paraître une nouvelle, sauf cas de numéro spécial. Comme à l'accoutumée, la revue ne publiait ni titre original, ni date de parution. Nous nous sommes efforcés de les restituer.

N°267, 1981

Alexei Léonov, « Aux lecteurs de 'Lettres soviétiques' », p. 177-182 (article)

Henri Altov, « Rien que neuf minutes », p. 183-189 (Guenrikh Altov, "Девять минут: НФ рассказ", 1967)

n°268, 1981

Mikhaïl Poukhov, « Zeitnot », p. 186-191 ("Цейтнот", 1977) trad. Varvara Mikhalkova

n°270, 1981

Karen Simonian, « Le Pré », p. 189-192 ("Луг", 1968) trad. Tatiana Bogdan.

N°271, 1981

Vladimir Gakov, « C'est la science-fiction qui nous a appelés dans l'Espace, mes amis et moi... » La science-fiction dans la vie des cosmonautes soviétiques, p. 167-169 (article)

Vladimir Mikhanovski, « La Poursuite », p. 170-177 ("Погоня: Ф рассказ", 1973) trad. Guennadi Bobrinski

n°273, 1981

Léonide Panassenko, « Un atelier pour Siqueiros », p. 184-189 ("Майстерня для Сікейроса", 1975, en ukrainien) trad. (du russe) Elisabeth Mouraviova

n°274, 1981

Vassil Bérejnoï, « La voix de sa mère », p. 156-158 ("Материн голос", 1972, en ukrainien) trad. (du russe) Hélène Karkovski


Ceux qui connaissent un peu la SF soviétique peuvent se rendre compte d'une chose : rien de révolutionnaire dans les textes publiés, certains étant même déjà fort anciens. Les auteurs sont tous des « orthodoxes », bien en vue. Altov a participé à la lutte des « physiciens » et des « lyriques », dans le camp vainqueur des « physiciens » ; Karen Simonian avait déjà d'importantes responsabilités aux seins de diverses instances littéraires, essentiellement en Arménie ; etc. On peut toutefois noter quelques petites choses remarquables : si tous les textes sont traduits du russe, la langue originelle de certains est toutefois l'arménien (Simonian) ou l'ukrainien (Pannasenko, Bérejnoï), preuve d'une volonté réelle de considérer l'ensemble de l'Union soviétique. Cette ouverture aux peuples frères ne sera jamais démentie par la suite, puisque la revue publiera d'autres auteurs arméniens, ukrainiens, voire même ouzbeks.

Que valent les textes eux-mêmes ? En fait, comme dans toute publication officielle de Soviétiques par eux-mêmes concernant la Science Fiction, le résultat est très aléatoire. La nouvelle d'Altov, pourtant par ailleurs auteur intéressant, est une très décevante « hard science », soporifique à souhait, alors que par exemple celle de Simonian est une variation poétique, et étrangement désespérée du thème de l'arche stellaire, critiquant à mots couverts l'inhumanité des immeubles soviétiques. Nous avons d'ailleurs repris cette nouvelle dans Dimension URSS, cette fois-ci traduite directement de l'arménien. Ce premier test sur plusieurs mois montre bien qu'il faudra s'attendre à tout, y compris au pire, mais donc qu'il ne faudra pas laisser passer le meilleur.

 

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1982 : premier numéro spécial « Science Fiction »


Quoi qu'il en soit, l'année 1981 est à peine achevée, que 1982 débute par un numéro spécial « Science Fiction » (n°277). Une note préliminaire le dit : c'est la faute aux lecteurs. Apparemment, la rubrique « A la croisée des chemins stellaires » a eu du succès. Détaillons donc son sommaire

Dmitri Bilenkine, « La recherche morale de la science-fiction », p. 4-5 (article en guise de préface)

Arkadi et Boris Strougatski, « Du dehors », p. 8-38 ("Извне", 1958), trad. Michel Rygalov

Ilya Varchavski, « Homunculus », p. 39-42 ("Гомункулус", 1965), trad. Elisabeth Mouraviova

Pavel Amnouel, « Je suis le parcours », p. 43-68 ("Иду по трассе", 1973), trad. Jean Champenois

Mikhaïl Poukhov, « Le Terminateur », p. 69-79 ("Терминатор", 1978), trad. T. Khatchatouriants

Séver Gansovski, « L'homme qui fit la Baltique », p. 79-99 ("Человек, который сделал Балтийское море", 1972), trad. Tatiana Bogdan

Victor Koloupaev, « Le silence », p. 100-107 ("Молчание", 1977), trad. T. Khatchatouriants

Serguéi Drougal, « L'examen », p. 107-121 ("Экзамен", 1979), trad. Ilya Iskhakov.

Kir Boulytchov, « Un tchitchako (sic !) dans le désert », p. 122-134 ("Чечако в пустыне", 1981), trad. Jean Champenois

Dmitri Bilenkine, « Fardeau humain », p. 135-146 ("Бремя человеческое", 1980), trad. Ilya Iskhakov

Léonide Panassenko, « Les traces sur le sable mouillé », p. 147-152 ("Сліди на мокрому піску", 1980, en ukrainien), trad. (du russe) Jean Champenois, suivi d'une postface-hommage à Ray Bradbury, et d'une réponse de celui-ci.

Article : Evguéni Brandis, « Horizons de la science-fiction », p. 153-165.

Article : Vladimir Gakov, « Un test d'humanisme (sur l'oeuvre des frères Strougatski) », p. 165-172

Diverses notules, dont des questionnaires envoyés à Arkadi Strougatski, Evgueni Voïkounski, Dmitri Bilenkine, Evguéni Brandis.

Interview de l'auteur français Claude Avice.

Quelques notes d'Ivan Efremov, mises en forme par Youri Moïsseev.

Ce numéro est à lui seul une petite révolution, puisqu'il met à l'honneur les frères Strougatski, en publiant leur première nouvelle officielle (de façon incomplète, d'ailleurs, puisqu'il manque le prologue), ainsi qu'un article d'étude. Même le critique Evguéni Brandis, qui était pourtant l'un des adversaires des deux frères, est bien obligé de reconnaître qu'ils sont des auteurs majeurs.

Le petit article de Dmitri Bilenkine est lui-même très intéressant, puisqu'il tente, en deux trop courtes pages, de déterminer l'impact de la SF sur la société et son évolution, en faisant l'analyse d'une émission de télévision qui avait invité à la fois des cosmonautes et des auteurs (dont Arkadi Strougatski). Il marque à nouveau une rupture : l'idée même de prédiction (du futur, du progrès technologique) n'est pas ce qui motive l'écrivain de SF dans sa démarche, centrée sur l'homme. Nous sommes loin du « dogme » des « physiciens ».

Quant au sommaire lui-même, il présente déjà beaucoup plus de textes récents, et beaucoup de très bons. Les propos n'y sont plus didactiques, la "hard science" n'y a plus trop sa place. Avec Gansovski, on aborde même une forme de récit préhistorique fantasmé, sans prétention au réalisme. Drougal s'essaie à l'utopie, et y réussit particulièrement bien, à l'aide d'un style très poétique. Nous aurions voulu le mettre au sommaire de Dimension URSS, mais n'avons pu retrouver l'auteur. Le texte d'Amnouel est visionnaire, il imagine comment on essaiera de transformer par la génétique le physique de l'homme pour l'adapter aux contraintes extrêmes. Mais ces surhommes seront vraiment invulnérables ? Les textes de Boulytchev et de Bilenkine sont tout en sentiments, sans pour autant être niais. Quant à Panassenko, il rend hommage, maladroitement mais sincèrement, à l'un des auteurs qui fut à l'origine de la modernité de la SF russe, Ray Bradbury. Traduit dans les années 1950, son impact sur les auteurs, et son succès authentiquement populaire en ont fait un écrivain culte.

Notons enfin que, pensant sans doute faire plaisir aux lecteurs français, la rédaction a voulu lui offrir une interview d'un auteur connu. Pas de chance, cette interview fut publiée en utilisant le vrai nom de l'auteur en question, Claude Avice, lequel est bien plus connu sous celui de Pierre Barbet...

En tout cas ce numéro 277 vaut vraiment le détour, tant d'un point de vue littéraire qu'historique.


A suivre...