22/08/2011

Guenrikh Altov - Icare et Dédale - Projet "Kosmoopera" 11

 

A la fin des années 1950, Guenrikh Altov avait dans l'idée de se lancer dans un cycle de nouvelles qui s'appellerait Légendes des capitaines stellaires. Malheureusement, il n'en écrivit finalement que trois, ce qui n'empêcha pas qu'un recueil, en 1961, en prit le titre, dûment complété de quelques autres textes. Icare et Dédale fut la première des trois. Altov5.jpg

Et elle est bien dans l'ambiance de l'époque, d'une science-fiction soviétique à la fois épique et non-violente. Altov développe ici à l'envie les notions de courage, d'héroïsme gratuit, d'entraide surtout entre personnes de classes (ou plutôt de professions) différentes. Tout sépare Icare et Dédale, le vaillant capitaine et le savant jamais sorti de son laboratoire. Et pourtant ils iront tous les deux au bout de leur voyage. Bien sûr, le lecteur est libre de rejeter ou non cette charge idéologique. Il n'empêche que cette nouvelle ne manque ni de panache ni de souffle: nous sommes réellement face à un récit épique particulièrement réussi, un récit dans lequel l'ennemi n'est ni l'homme, ni un éventuel extraterrestre (même si l'on nous dit bien qu'Icare eut auparavant à combattre de féroces créatures), non, l'ennemi est la nature elle-même, le soleil !

On peut noter par ailleurs qu'Altov y emploie la même formule introductive que dans le Ballade des étoiles, formule qui fait de lui un parent littéraire (à défaut d'être un parent idéologique), de son contemporain Cordwainer Smith.Altov4.jpg

Illustration extraite de l'anthologie Капитан звездолёта (Capitaine de vaisseau spatial) - 1962


 

Ce texte fut repris en 1983 dans l'anthologie de Leonid Heller, Le Livre d'Or de la science-fiction soviétique, mais il en existait en fait une traduction particulièrement méconnue, sous le titre de A Travers le soleil, parue dans la magazine France-URSS en 1959, soit l'année suivante de son édition en URSS.

Cette traduction est anonyme, et cela n'est pas un mal, car le traducteur ne nous a rien épargné : erreurs scientifiques (que nous avons tâché de corriger entre crochets, mais il se peut que nous en ayons manquées), style d'une lourdeur d'éléphant, répétitions, incapacité à gérer la concordance des temps. Il n'empêche que nous avons malgré tout souhaité la mettre en ligne, afin de laisser le lecteur (après cet avertissement sur la traduction), juger de ce qu'était une des branches de la SF spatiale soviétique des années 1950-1960.

Nous reproduisons ce texte avec l'aimable autorisation de la Fondation officielle Altshuller (www.altshuller.ru), que nous remercions.

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A travers le soleil

G. Altov

magazine France-URSS, supplément au n°159, 1959, p. 26-28.

Titre original : Икар и Дедал (1958)

 

Traduction anonyme.

Les intertitres sont de la revue, et non du texte original.

Illustrations non créditées.

 

Cela se passait il y a longtemps. Le temps a effacé dans la mémoire de la postérité les véritables noms de ceux qui volaient vers le soleil. D'après le nom de leurs vaisseaux les hommes les ont alors appelés Icare et Dédale. On dit encore que ces vaisseaux s'appelleraient autrement et que les noms d'Icare et de Dédale ont été pris d'un mythe de l'antiquité. Cela est peu probable. Car ce n'est pas Dédale, mais celui qu'on appelle maintenant Dédale, qui le premier annonça : « Nous traverserons le soleil. » Cela se passait il y a longtemps. Les hommes se risquaient encore timidement à quitter la terre. Mais déjà ils avaient connu la beauté enivrante du monde des étoiles et l'impétueux et irrésistible appel des découvertes les poussait vers elles. Et si un vaisseau sombrait, deux autres partaient à leur tour. Ils revenaient de longues années après, brûlés par la chaleur des soleils lointains, transis par le froid des espaces infinis. Et à nouveau ils repartaient dans l'espace.

 

Icare naquit dans le Cosmos

 

Celui que l'on appelle à présent Icare était né sur un vaisseau. Il vécut longtemps mais vit rarement la terre. Il avait volé vers Protion [sic : Procyon] et Laïkaïl, il atteint le premier l'étoile Van-Mâanen. Dans le système de Léïten, il combattit les êtres les plus terribles connus alors : les Orobos. La nature avait chéri Icare et généreusement comme le soleil il dépensait ses dons. Il était téméraire jusqu'à l'imprudence mais sa chance ne tournait jamais. Il vieillissait mais ne devenait pas vieux. Il ignorait la fatigue, la peur, le désespoir.

Presque toute sa vie sa compagne partagea ses voyages. On dit qu'elle périt pendant l'atterrissage sur une des planètes d'Eridan. Lui découvrait toujours de nouveaux mondes et leur donnait son nom.

Oui, parmi tous ceux qui volaient vers les étoiles, personne n'égalait Icare en audace.

Mais cependant les hommes s'étonnèrent lorsqu'il annonça : « Nous traverserons le soleil. » Même ses amis – et il avait beaucoup d'amis – se taisaient. Est-ce possible de passer à travers le soleil ?

L'insensé. On lui objectait : « Ignores-tu donc qu'à l'intérieur du soleil il n'y a pas de plasma mais des matières douze fois plus dense que le plomb ? »

Nombreux étaient ceux qui parlaient ainsi. Mais Icare riait : « Cela ne nous empêchera pas de voler vers le soleil. Le revêtement supérieur de la fusée sera en nétrite. Même la densité au centre du soleil est insignifiante par rapport à celle de la nétrite. Et tout comme le verre du tube à gaz le nétrite restera froid. » Au début, les hommes ne crurent pas Icare. Alors lui vient en aide celui que l'on appelle maintenant Dédale. Il était jeune, très jeune. Mais les hommes appréciaient sa science. Il n'avait jamais volé dans le monde des étoiles et seule la science lui dévoilait les domaines mystérieux. Froid, calme, raisonnable, il ne ressemblait pas à Icare. Mais si les discours enflammés d'Icare ne parvinrent pas à convaincre les hommes, les formules sèches et précises de Dédale démontrèrent à tous : « Le voyage est possible. »

 

Les vaisseaux de nétrite

 

En ce temps-là les hommes en savaient déjà beaucoup sur le cinquième état de la matière. Cette forme avait d'abord été découverte dans les étoiles appelées « Les Nains Blancs » [sic : « naines blanches »]. Ces étoiles de petites tailles ont une densité énorme, car à part leur enveloppe gazeuse, elles sont presque entièrement constituées de neutrons agglutinés en masses compactes. Après le premier vol sur Aris le plus proche satelitte de la terre du « Nain Blanc » [de la « naine blanche »], les hommes apprirent à obtenir du nétrite, matière exclusivement constituée de neutrons. La densité du nétrite était vingt fois supérieure à celle de l'acier, et un million de fois à celle de l'eau.

Le montage des vaisseaux sur lesquels Icare et Dédale devaient effectuer leur vol, avait lieu dans une station à la périphérie de la Terre. On n'y ressentait pas l'effet de la pesanteur et les hommes pouvaient y soulever facilement les feuilles de nétrite. D'après les calculs de Dédale, une couche protectrice de deux centimètres suffisait. Mais en dépit de cette faible épaisseur l'armature de nérite de chaque vaisseau pesait des millions de tonnes, car comme il est dit plus haut, le nétrite, cinquième état de la matière, était d'une densité supérieure.

En ce qui concerne les vaisseaux, on dit qu'ils étaient plus perfectionnés de tous ceux qui étaient jamais partis. Dans le monde des étoiles, leurs puissants moteurs ne craignaient pas les tourbillons de feu solaire, leur grande vitesse leur permettait de s'élancer à travers l'astre incandescent. On dit encore que c'est à ce moment précisément que Dédale inventa la gravilocation. A l'intérieur du soleil, dans le chaos du gaz électronique, la radio est impuissante. Mais la pesanteur demeure. Le locator captait les ondes de pesanteur et ainsi les vaisseau pouvaient se diriger. Et arriva le jour du départ. De la terre parvint la dernière instruction : « Ne rapprochez pas trop vos vaisseaux car la force d'attraction les entraînerait l'un contre l'autre. Mais ne vous éloignez pas non plus l'un de l'autre car l'imprudent serait déporté au centre du soleil par un tourbillon de feu. »

Icare se mit à rire en entendant ces mots. Dédale les écouta calmement. Et tous deux répondirent : « Entendu ! ». Icare prit le levier de commande avec impatience. Dédale vérifia les appareils avec attention. Et de la terre on leur retransmit : « Bon voyage vers les grandes découvertes. » Déjà, à cette époque, la terre disait adieu avec ces mots aux vaisseaux qui partaient dans l'espace.Altov3.jpg

Ainsi commença le vol. Les moteurs laissaient rageusement échapper de la flamme blanche, les vaisseaux prirent de la vitesse, se mirent à vibrer. Et de la terre on avait l'impression que deux comètes s'élançaient vers le soleil.

Icare volait pour la première fois sans compagnons car on lui avait interdit de prendre des passagers dans son vaisseau. Mais Icare se rirait du danger et en regardant l'écran argenté du locateur, il chantait la chanson des anciens capitaines de l'espace :

      « Nous qui par la seule force de notre esprit,

      Avons planté notre étendard jusque sur le soleil

      Nous devons porter aux autres planètes

      Le message de notre petite terre. »

Dédale ne sentait pas la solitude. Il avait quitté la terre pour la première fois, mais la beauté du monde des étoiles ne le bouleversait pas. Et les pensées de Dédale, sèches et précises comme des formules, étaient plongées dans des domaines mystérieux.

Parfois les calculs de Dédale annonçaient : « Il y a un météore, attention ! » Icare, lui, était à l'avant et sans calculs il pressentait le danger. Car parmi ceux qui commandaient les vaisseaux dans l'espace, il n'y avait pas de capitaine plus expérimenté qu'Icare.

Ainsi se dirigeaient-ils vers le soleil étincelant, et les hommes, habitants de la Terre suivaient leur vol.

D'heure en heure, les vaisseaux accéléraient leur course car la puissante attraction du soleil les avait atteints de son étreinte invisible.

 

Icare et Dédale dans le soleil

 

En temps terrestre, le cinquième jour de vol s'écoulait quand les vaisseaux disparurent dans les rayons éblouissants du soleil. Les dernières ondes de radio déjà altérées apportèrent à la Terre la chanson des capitaines et le rapport sec de Dédale : « Nous sommes entrés dans la dionosphère. Les coordinateurs... » Le soleil accueillit les vaisseaux par les jets de flamme de ses protubérances. Comme indigné par l'insolence des hommes, l'astre en fureur projetait des flammes près desquelles les vaisseaux semblaient des grains de sable comparés à une montagne. Les flammes s'acharnaient avec une fureur muette et léchaient le nérite avec avidité. Mais les flammes avaient une densité infime et l'armature de nérite restait froide.

Plus terrible que les langues de feu était la pesanteur. Invisible, pénétrant partout, d'un poids immense, elle écrasait Icare et Dédale. Leurs corps étaient comme du plomb. A chaque inspiration il fallait faire des efforts désespérés et chaque expiration semblait la dernière. Mais la main solide d'Icare serrait avec force le levier de commande. Et les yeux impassibles de Dédale étaient rivés sur les disques clairs des appareils.

La pesanteur augmentait. Le soleil voulait écraser ces hôtes indésirables. A bout de forces, les cœurs d'Icare et de Dédale battaient fébrilement, leur bouche était emplie d'un sang lourd comme du mercure. Un voile troublait leur vue. Alors Icare sourit (il ne pouvait plus rire) et il arrêta le moteur, laissant sombrer librement le vaisseau sur le soleil. Et la pression disparut immédiatement. Dédale aperçut la manœuvre d'Icare sur l'écran du locateur qui était passé de l'argenté au rouge sang. Avant de perdre connaissance, il eut tout juste le temps de l'imiter. Mais à peine la pression disparue, Dédale reprit conscience et, impassible à nouveau, il examina les appareils.

 

La chute effrayante dans un tourbillon de feu

 

De seconde en seconde la vitesse de chute augmentait. A travers un tourbillon de feu, les vaisseaux se précipitaient vers le centre du soleil. Seul le feu interminable venait à leur rencontre. Des nuages de feu s'amoncelaient, un vent de feu se déchaînait et partout, au-dessus comme en-dessous d'eux, c'était le feu.Altov2.jpg

Par trois fois s'éteignit l'écran argenté d'Icare. C'était Dédale qui disait : « Il est temps de revenir. » Mais Icare se mit à rire et répondit : « Il est encore tôt. »

Les vaisseaux reprenaient leur course à travers le feu. Et dans les yeux impassibles de Dédale se reflétaient les disques clairs des appareils.

Il n'y avait plus de pesanteur mais les appareils annonçaient un autre danger. La pression augmentait, faussant vite calculs et hypothèses. Le tourbillon de feu s'accroissait en puissance. Sous le poids des vagues de feu les vaisseaux vibraient. L'attaque des vagues était de plus en plus furieuse. Et bientôt ce ne furent plus des vagues mais une muraille de feu qui s'effondrait sous la mince armature de nétrite. A nouveau s'éteignit l'écran argenté. « Il est temps de revenir », prévenait-il. Mais Icare répondit : « Il est encore tôt. » Et il avait vu juste. L'épaisse muraille de feu réduisit la vitesse des vaisseaux. Arriva un moment où ils s'immobilisèrent presque au milieu des tourbillons de feu déchaînés. La pression interdisait d'avancer, la pesanteur empêchait de retourner.

Dédale ne détachait pas les yeux des disques clairs des appareils, car ils dévoilaient les mystères intimes de la matière. Et Icare chantait la chanson des anciens capitaines et pensait à ceux qui suivaient avec lui les routes du monde des étoiles.

Mais le soleil n'acceptait pas sa défaite et préparait son dernier coup, le plus terrible. Quelque part dans son noyau surgit un tourbillon géant. Il était semblable à une trombe marine, mais une trombe à l'échelle agrandie des millions de fois et dont la rage n'avait pas de limites. Elle s'empara des vaisseaux comme des fétus de paille, les roula, puis rejeta celui de Dédale. Et Dédale vit la trombe de feu emporter Icare dans les profondeurs du soleil. Les moteurs du vaisseau se taisaient et Icare ne répondait pas à ses appels. Alors Dédale comprit que c'était la fin et que plus rien ne sauverait Icare. Les formules sèches et précises évaluèrent la force immense de la trombe de feu et elles dirent à Dédale : « Tu es impuissant. Pars ! »

 

La victoire de Dédale

 

Et alors, pour la première fois, une flamme illumina les yeux de Dédale. Ce ne fut qu'un instant, mais tout comme une explosion elle le transfigura, car à cet instant il sentit qu'au-dessus des formules il y a la vie et qu'au-dessus de la vie il y a le fier mot d'homme. Et, tirant le levier de commande, il jeta son vaisseau dans la trombe embrasée. La flamme frappa les moteurs et le feu domestiqué par l'homme se heurta au feu indompté du soleil. Les anneaux étroits de la trombe enserrèrent le vaisseau, mais Dédale allait toujours de l'avant, rattrapant le vaisseau d'Icare.

Et la trombe se drainait, resserrant ses anneaux. La carapace de nétrite vibrait sous la tension et les aiguilles des appareils avaient dépassé de loin la ligne rouge. Mais Dédale ne voyait pas le danger. Ses yeux qui brûlaient d'un feu autrement plus terrible que celui du soleil ne se détachaient plus du locateur. Et sur l'écran argenté on voyait se rapprocher le vaisseau d'Icare. La trombe se déchaînait toujours, mais déjà l'attraction s'était emparée des vaisseaux et les avait mollement rapprochés l'un de l'autre. Le choc fut à peine perceptible et Dédale vit sur l'écran les vaisseaux réunis. A présent, pas la même puissance malveillante de la trombe ne pouvait les séparer. Un instant l'écran argenté s'éteignit et Dédale comprit qu'Icare était vivant.

Le moteur qui avait à vaincre une pesanteur double laissait entendre des plaintes lassantes. La trombe de feu tonnait, enlaçant les vaisseaux dans ses anneaux. Les aiguilles des appareils étaient comme devenues folles. Et l'armature de nétrite commença à fondre. Mais Dédale menait les vaisseaux. Son cœur, qui pour la première fois connaissait le bonheur, était plein d'allégresse.

Après avoir déchiré les anneaux de la trombe, les vaisseaux s'éloignaient. Leur course s'accélérait. Mais avec la vitesse réapparaissait la pesanteur.

Et à nouveau le corps devenait de plomb, à nouveau le cœur était inondé d'un sang lourd comme le mercure.

 

Au-delà du soleil

 

Les vaisseaux traversaient des tourbillons de feu. Les flammes étaient encore déchaînées, mais déjà l'extrémité du soleil était proche. Et les disques clairs des appareils commandaient : « En avant ! »

Le moteur hurla rageusement, imprimant un dernier élan aux navires de l'espace. Mais la pesanteur fit lâcher à Dédale le levier de commande. Il n'avait plus la force de soulever le bras, il n'avait plus la force de se traîner jusqu'aux disques clairs des appareils. Les vaisseaux suspendus sur l'abîme de feu s'immobilisèrent et le cœur de Dédale se figea d'épouvante.

Mais une volonté commanda : « En avant ! » Alors, oubliant sa peur, Dédale comprit que la main solide d'Icare s'était saisie du levier de commande.

Arriva un jour où les hommes de la Terre virent les vaisseaux serrés l'un contre l'autre, s'éloigner du soleil. Se coupant mutuellement la parole, les antennes transmirent : « Rapportez-vous d'heureuses nouvelles sur la Terre ? » Déjà, en ce temps-là, les hommes accueillaient par ces paroles les vaisseaux de l'espace. La Terre en émoi attendait une réponse. Et elle parvint. Deux voix chantaient la chanson des anciens capitaines de l'espace :

      « Nous qui par la seule force de notre esprit,

      Avons planté notre étendard jusque sur le soleil

      Nous devons porter aux autres planètes

      Le message de notre petite terre. »

 

 

 

 

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16/07/2011

Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva - La Ballade des étoiles - Projet "Kosmoopera" 8

 

Il est temps d’en venir, enfin, au texte qui est à l’origine du projet « Kosmoopera » : La Ballade des étoiles (Баллада о звездах, 1960), de Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva. Si ce texte, un court roman, est cosigné, on peut penser que c’est Altov qui en a fourni la base : en 1975, la revue Le Trappeur de l’Oural (Уральский следопыт) en a en effet repris un extrait sous son seul nom. Cependant, tandis qu’Altov n’est que logique, rigueur intellectuelle, il est vraisemblable que ce soit Valentina Jouravliova qui ait apporté à ce texte toute sa sensibilité, sa charge émotionnelle.Altov-Jouravliova1.jpg

Mais de quoi est-il donc question ?

Un jeune sculpteur, longtemps tenu à l’écart par son maître, se voit confier une commande importante : réaliser une oeuvre à partir de ce que pourra lui raconter un cosmonaute, Chevtsov, le premier homme a avoir pu faire franchir un nuage de poussière à un vaisseau, à avoir atteint Sirius, et surtout à avoir découvert une intelligence extraterrestre. Mais les conditions pour cela ne sont pas simples : Chevtsov est à bord d’un nouveau vaisseau, en compagnie de tout une équipe d’exploration qui repartir pour Sirius. Or les messages voyages à la vitesse de la lumière, ce qui occasionne un décalage de plusieurs dizaines de minutes entre les questions posées et les réponses reçues. Les conditions de dialogues ne sont donc pas simple, mais ce que va apprendre le sculpteur se révélera pour le moins fascinant.

La Ballade des étoiles, malgré sa narration un peu chaotique due à ces transmissions décalées, nous propose cependant un récit linéaire, qui fait plonger le lecteur du plus terre à terre (comment le cosmonaute va-t-il franchir les poussières noires qui rongent inexorablement la coque du vaisseau) au plus vertigineux (la rencontre avec une civilisation extraterrestre). Le terre à terre, en soi, est déjà intéressant, car le récit repose sur de solides bases scientifiques : on sent bien Altov au travail. Les éléments technologiques et astronomiques de La Ballade des étoiles n’ont que peu vieillis : il faut dire que les auteurs utilisent des éléments toujours actuels (notions de physique relativiste, d’optique, etc.) sans pour autant pousser trop loin le soucis du détail. Ils évitent ainsi de farcir leur texte d’objets datables et datés. Plus de cinquante ans après sa première publication, celui-ci reste toujours parfaitement lisible.Altov-Jouravliova2.jpg

Et pourtant, il est régulièrement ponctué de références à des textes ou de citations très orientées idéologiquement, et donc bien de leur temps. Le futur dans lequel se passe l’action est un futur communiste, dans un monde unifié. Le cosmonaute, le sculpteur et l’ingénieur qui l’aide durant les communications vivent dans un utopie établie : il fallait donc lui donner des bases philosophiques. Aussi a-t-on le droit à des citations de Selvinski, Marx, et même Lénine. Lourdeurs ? Non. Car elles font sens avec le fonds du texte. Selvinski est un poète. La citation de Marx est aussi une poésie (comme le rappellent Altov et Jouraleva, Marx et Engels ont écrit des poésies). Quand à celle de Lénine, on serait bien en peine de la retrouver dans ses oeuvres complètes : elle est en fait tirée d’un témoignage du peintre A. E. Magaram (publié en 1960 dans la revue La Science et la vie - Наука и жизнь, n°4, p. 59), qui, en 1916, rencontra Lénine en Suisse. Et ce fut lors d’une discussion entre les deux hommes que Lénine déclara :

« On peut parfaitement admettre l’existence, sur des planètes du système solaire et en d’autres endroits de l’Univers, de la vie et d’êtres doués de raison. Il est possible que, en fonction de la force de gravitation d’une planète donnée, de son atmosphère et d’autres conditions spécifiques, ces êtres doués de raison perçoivent le monde extérieur par des sens différent considérablement des nôtres.Altov-Jouravliova3.jpg

Songez que, jusqu’à ces derniers temps, on pensait que la vie est impossible dans les profondeurs de l’océan où la pression de l’eau est énorme. Il est maintenant établi que diverses races de poissons et beaucoup d’autres êtres vivants sont adaptés à la vie sur le fond des océans. Chez les uns, des organes tactiles remplaces les yeux, d’autres éclairent leur route au moyen d’yeux organiques lumineux. »

Cette citation est vraiment au coeur du récit. D’abord parce qu’elle est issue du témoignage d’un peintre. Or l’art occupe ici une place majeure, tout en étant périphérique, de la même manière que l’est la peinture dans la nouvelle de Valentina Jouravleva, L’Astronaute (cf. Dimension URSS). Les questionnements du sculpteur sur son art et sa pratique ponctuent l’ensemble de La Ballade des étoiles, et contribuent à lui donner tout son charme.

Cette citation est ensuite pertinent par le fait que les auteurs ont véritablement su créer des extraterrestres pour le moins déroutants. Relativement proche physiquement des êtres humains (si l’on excepte leur faculté de transparence due aux conditions de vie locale), ils sont mentalement tout autres. Différents et proches à la foi, voilà le juste équilibre que les auteurs ont su maintenir.

Altov et Jouravleva revendiquaient dans La Ballade des étoiles leur appartenance à la science-fiction soviétique, ils y faisaient allusion à quelques uns de leurs illustres prédécesseurs (Efremov avec La Nébuleuse d’Andromède, devenue La Galaxie d’Artémis ; les frères Strougatski avec Le Pays des Nuages pourpres, devenu Le Pays des nuages verts ; ou encore Alexandre Kazantsev avec Le Chemin de la Lune, devenu La Voie lunaire). Cependant, ils vont bien au-delà de ces prédécesseurs : si ceux-ci font régulièrement allusions (notamment Efremov) à des cultures extraterrestres, jamais alors ils ne les font rencontrer directement l’humanité : ils ne s’y essaieront que plus tard. Altov-Jouravliova4.jpg

Autant dire qu’il y a vraiment quelque chose de fort dans La Ballade des étoiles, quelque chose qui pousse à lui donner le statut de chef-d’oeuvre. En 1963 (Fiction n° 117), Gérard Klein disait à son sujet :

« La Ballade des étoiles […] est à mon sens le meilleur texte que nous ait donné la science-fiction soviétique, et peut-être le seul qui ait une véritable dimension littéraire. Je reprocherai cependant à ses auteurs une certaine propension à la rhétorique et une tendance un peu appuyer à citer Marx et Lénine pour leur faire endosser la science-fiction. Est-ce souci diplomatique ? La sincérité des auteurs ne semble pas, en tout cas, contestable. La Ballade des étoiles est un poème vibrant, tout entier dédié aux astronautes et à l’avenir. Ses naïvetés ajoutent peut-être même à l’émotion qu’il suscite. L’histoire, somme toute très simple, de la rencontre d’un homme avec d’autres êtres intelligents, avec une civilisation de l’autre côté des abysses, ce croisement soudain et voulu entre deux défis différents jetés au temps et à l’inconscience frigide des choses renoue avec la tradition du meilleur Wells, celle du visionnaire qui s’émerveille lui-même des images du futur qu’il arrache à ses rêves ».

Si l’on fait exception de la remarque sur l’idéologie qui, nous l’avons vu, fait sens, nous ne pouvons qu’être entièrement d’accord avec lui.

 

La Ballade des étoiles est disponibles en français dans l’anthologie Les Meilleures histoires de science-fiction soviétique, deux éditions : 1962, Paris, Robert Laffont ; 1972, Verviers, Marabout. Traduction de Francis Cohen.

 

Une lecture de Patrice

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24/06/2011

Guenrikh Altov et Valentina Jouravliova

Guenrikh Altov (de son vrai nom Guenrikh Altshuller, 1926-1998) et Valentina Jouraliova (ou Jouravleva, 1933-2004), tous deux né à Bakou (Azerbaïdjan) et morts en Russie, sont indissociables. Et pas simplement parce qu'ils ont été mari et femme, mais aussi parce qu'ils ont longtemps collaboré, tant au niveau de leur travail de recherche (dont le crédit est pourtant allé quasiment intégralement au seul Altshuller), qu'au niveau de leurs écrits littéraires. L'un comme l'autre ont en effet connu une belle carrière dans le monde de la science-fiction soviétique, essentiellement durant les années 1960: leur carrière est en effet plutôt en dents de scie. Jouravliova A travers le temps 1960.jpg

Valentina Jouravliova a vu en effet sa production ralentir vers le milieu des années soixante, puis cesser totalement à partir de 1971, avant de connaître un bref retour en 1980 et 1981. Altov, lui, n'a rien pu publier de 1970 à 1975, puis, à partir de cette même année, son oeuvre se réduit à même pas une nouvelle par an, quand il ne s'agit pas de réédition. Il faut dire que même s'il soutenait, contre les Strougatski, le courant scientiste de la SF soviétique, il fut à la fois en butte à une certaine forme d'antisémitisme (à l'origine de son pseudonyme, plus russe), et dut vraisemblablement aussi assumer les conséquences des « razzies » (le prix du Crocodile griadien), qu'il avait lancés comme une boutade mais qui furent semble-t-il plutôt pris au sérieux.

S'ils n'ont écrit que des novellas (povesti) et des nouvelles, ces textes comptent toutefois parmi les plus intéressants de l'époque. On peut dire sans trop se tromper que l'un est le cérébral, et l'autre, la sensitive, au point d'emplir ses textes d'une charmante naïveté. Et tous deux se complètent merveilleusement.

Par chance, une bonne série de textes de ces deux auteurs a été traduite en français, même si leur support est parfois difficile à trouver de nos jours.

 

Jouravliova L'homme qui créa l'Atlantide 1963.jpgAinsi, de Valentina Jouravliova, peut-on disposer de:

 

Rapsodie stellaire (Звездная соната ou Звездная рапсодия, 1960), trad. de N. Novikov, Les Nouvelles de Moscou, 1er janvier 1960. Texte disponible ici.

Une autre traduction peut se lire sous le titre Rhapsodie pour un clair d'étoile, trad. Colette Vial-Mills dans Ides... et autres, n°2, 1974, p. 21-27; repris dans Science-fiction soviétique, 1986, éditions Recto-Verso.

Une histoire toute simple qui préfigure, avec 30 ans d'avance, le scénario du film Contact. Une jeune fille, astronome amateur, rencontre par hasard un poète et lui explique sa découverte: une civilisation extraterrestre chercherait à communiquer par le biais du spectre atomique d'une étoile, lequel serait interprétable sous forme de musique.

 

L'Astronaute (Астронавт, 1960), trad. Vera Gopner et Louis Gaurin, in Le Chemin d'Amalthée, s.d., Moscou, Editions en Langues Etrangères. Révisé et repris in Patrice Lajoye, Dimension URSS, 2009, Rivière Blanche, p. 97-119. Texte disponible ici.

 

Une Pierre tombée des étoiles (Звездный камень, 1959), trad. Louis Gaurin, in Cor Serpentis, s.d., Moscou, Editions en Langues Etrangères, p. 225-252.

Autre traduction: N. Novikov, Les Nouvelles de Moscou, 29 avril 1959, disponible ici.

Une troisième traduction existe, par Colette Vial-Mills, dans Ides... et autres, n°2, p. 8-20; reprise dans Science-fiction soviétique, 1986, éditions Recto-Verso.

Un texte vieilli, hélas, sur la chute d'un astéroïde qui se révèle contenir un être d'origine extraterrestre.Jouravliova Le pont eneigé sur le précipice 1971.jpg

 

L'Impertinente (Нахалка, 1966), trad. Ilya Iskhakov, in Les Descendants d'Orphée, 1987, Moscou, Radouga, p. 77-85.

Une histoire très proche de celle de Rapsodie stellaire, tout aussi naïve et charmante.

 

Ceux qui volent à travers l'univers (Летящие во вселенной, 1963), trad. Viktoriya et Patrice Lajoye, 2009, disponible uniquement en ligne ici et

 

De Guenrikh Altov et Valentina Jouravliova ensemble, et disponible un très long texte, presqu'un court roman, La Ballade des étoiles (Баллада о звездах, 1960), trad. Francis Cohen, in Les Meilleures histoires de science-fiction soviétique, 1962, Paris, Laffont, rééd. 1972, Verviers, Marabout.

Nous ne dirons rien pour l'instant de ce texte, puisque nous aurons bientôt à en reparler longuement...

 

Enfin d'Altov seul, quatre nouvelles ont été traduites:

Rien que neuf minutes (sous le nom de Henri Altov, Девять минут, 1967), in Lettres soviétiques, n°267, 1981, p. 183-189.

Un texte de hard-science hélas soporifique à souhait...Altov1.jpg

 

Le Maître inventeur (Генеральный конструктор, 1961), trad. (de l'anglais) Louis Barral, in Darko Suvin, Autres mondes, autres mers, 1973, Denoël, « Présence du Futur », p. 158-172.

 

Icare et Dédale (Икар и Дедал,1958), trad. Jacqueline Lahana, in Leonid Heller, Le Livre d'or de la science-fiction soviétique, 1983, Presses Pocket, p. 113-120.

Une autre traduction, sous le titre A travers le soleil, est paru en 1959 dans le magazine France-URSS (probablement le n°159bis et non 15bis comme mentionné ici). Cette traduction a été reprise dans le Bulletin des Amateurs d'Anticipation Ancienne, n°3, 1990.

Une nouvelle très poétique, à la limite de l'emphase cependant, qui montre comment deux astronautes, à bord d'un vol expérimental, tentent de traverser le soleil.Altov Créé pour la tempête 1970.jpg

 

La Clinique du sacre (Клиника "Сапсан", 1965), trad. Elisabeth Mouraviova, in Lettres Soviétiques, n°348, 1987, p. 9-29.

Dans ce texte pourtant court, Altov réussit le tour de force de présenter à une bonne demi-douzaine de réfléxions philosophiques majeures (quelles seraient les conséquences de l'immortalité, l'homme peut-il créer des machines plus intelligentes que lui, et si oui, quel sera sont avenir à côté d'elles, etc.) Un texte majeur.