26/07/2009

Vladimir Savtchenko - Découverte de soi-même

Parler d'un auteur soviétique de nos jours totalement oublié en France, et qui de toute façon n'y a jamais été bien connu, relève du défi. Pourtant, Vladimir Savtchenko (1933-2005) a été un auteur ukrainien remarquable. C'est d'ailleurs pour cela que nous avions repris un de ses textes dans Dimension URSS.

Mais en 1975, les éditions scientifiques Mir, à Moscou, avaient pris la peine de traduire ce qui est de nos jours encore considéré comme un classique de la SF en langue russe (et de fait toujours réédité), le roman Découverte de soi-même (Открытие себя).

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Amateurs d'action, passez votre chemin: Découverte de soi-même est un roman essentiellement philosophique. Un institut de recherche, prenant conscience qu'à la fin d'un exercice comptable il reste 80000 roubles à dépenser, décide de créer un nouveau laboratoire, un laboratoire de recherches aléatoires, confié à un ingénieur nommé Krivochéine. Et ledit Krivochéine va aussitôt se lancer dans l'élaboration d'une machine, centrée autour d'un ordinateur, qui devra évoluer par elle-même, à partir des informations qu'on lui donnera en masse. L'ingénieur va donc l'équiper de tous les capteurs possibles (y compris un diadème, sorte de casque qui lui permet de lire dans la tête de son concepteur), et lui fournir tout ce qu'elle demandera. Sa première demande cohérente sera d'ailleurs des ajouts de mémoire. Puis divers composants électronique, enfin des réactifs chimiques, à utiliser dans divers appareillage dont l'ingénieur lui-même ne comprend pas l'utilité (l'illustration de la couverture reflète d'ailleurs bien la complexité et les aspects multiples de l'appareillage).

En définitive, complètement déboussolé, Krivochéine va brûler toutes les bandes sorties de l'ordinateur, et verser en vrac tous les réactifs dans une cuve en teflon, avant de prendre une semaine de vacances. Quelle ne sera pas sa surprise de croiser, à son retour, sa copie conforme, issue de la cuve. La machine l'a répliqué tel qu'elle l'avait enregistré.

Et notre brave ingénieur, en duo avec son double, va dès lors mener une longue réflexion sur la nature humaine, et surtout sur comment l'améliorer, notamment au moyen de sa machine, qui semble en définitive non seulement capable de dupliquer n'importe quoi, mais aussi de lui donner la forme voulue par l'expérimentateur, qui s'"amusera" à créer, au passage, des lapins plus ou moins difformes, et une nouvelle version, améliorée, de lui-même.

L'intérêt philosophique de ce roman est multiple. Il mène en premier plan diverses réfléxions sur le milieu universitaire, qui n'est pas aussi idyllique qu'il le devrait. Les magouilles, les mauvais tours, qui vont de la simple intrigue de pouvoir à la thèse de complaisance, sont dévoilés au grand jour, au point de montrer notre brave ingénieur remettre carrément en place le directeur de l'Institut, un tout puissant académicien. Mais au passage, Savtchenko se fend d'une note de bas de page: "le lecteur est prié de se souvenir qu'il lit un roman de science-fiction" (p. 388). Sous entendu que tout ce qui est décrit ici est issu d'une observation personnelle du milieu, l'auteur ayant été lui-même ingénieur électricien.

C'est la petitesse de ce milieu qui pousse Krivochéine et ses doubles à ne pas parler aux autres de leur découverte. Là encore, l'aveu sur le monde de la recherche soviétique est de taille:

"Mais n'y a-t-il pas, chez nous aussi, des gens qui font feu de tout bois, depuis les idées du communisme jusqu'aux fausses émissions radio, depuis l'abus de pouvoir jusqu'à la citation des classiques, pour toucher à la prospérité, se faire une situation, puis devenir encore plus prospère, et encore, et toujours, à tout prix? Des gens prêts à considérer toute atteinte à leurs privilèges comme une catastrophe universelle?" (p. 168)

Cette réflexion, au coeur de l'ouvrage, n'emplit pas d'aise son auteur, le Krivochéine original, chez qui finalement le malaise se fera de plus en plus fort, le conduisant au bord du suicide:

"Le vent agite les arbres. Le vent agite les arbres... Sur le balcon, un électrophone joue le Requiem de Mozart. Mon voisin, le maître de conférence Prichtchépa s'imprègne dès le matin d'esprit mathématique. "Requiem... Requiem aeternam..." répète une voix pure et claire sur le ton de la renonciation. Une musique au son de laquelle il ferait bon se suicider, personne ne prêterait attention à la détonation. Le vent agite les arbres..." (p. 275)

Il reviendra finalement sur ces pensées avant de se lancer dans un nouveau long débat avec l'un de ses doubles sur la façon dont les gens du commun pourraient utiliser cette invention:

"Une citoyenne se pointe, se déshabille derrière un paravant et se plonge dans la solution biologique. L'opérateur, un quelconque Jojo, ex-coiffeur, s'affuble du diadème et se penche vers la cliente: "Vous désirez?" - "Ben, à c't'heure, je me verrais bien en Brigitte Bardot", répond la dondon, mais un tantinet plus enveloppée et noiraude. Mon Vassia, il en a pour les noiraudes..." Tu en fais une trombine! Et elle refilera encore un pourboire au Jojo en question. Les clients, eux, se feront transformer en supermen genre Jean Marais ou en beaux ténébreux de type nordique à la Oleg Strijénov. Et la saison d'après, la mode sera aux Lollobrigida et aux Alain Delon, comme c'est la mode de leurs photos..."

Il en est ainsi dans tout le livre: Savtchenko fait quasiment, tout au long des 426 pages, le tour de la question sur les machines évolutives (qu'on pense aussitôt à la fameuse Singularité élaborée par les auteurs anglo-saxons à partir des années 1980), sur la copie intégrale ou modifiée (voire améliorée) d'êtres humains (qu'on pense aux nombreux débats sur le clonage), ou sur la modification même du corps humain dans le but de l'améliorer. Il ne se voile la face sur aucune hypothèse, et en cela rompt la règle en usage dans les oeuvres soviétiques: l'URSS, en tout cas son milieu scientifique, n'est pas parfaite, et n'est pas encore apte à manipuler sans risque toutes les inventions ou tous les concepts ici dévoilés. C'est-là ce qui fait tout le sel de ce roman, finalement très bavard, mais pour le bien du lecteur.