20/05/2013

Vladimir Arenev - Le Maître du chemin

C'est un peu par hasard si nous avons fait la connaissance de Vladimir Arenev, jeune auteur ukrainien : celui-ci avait en effet envoyé il y a quelques mois, spontanément, une poignée de nouvelles à la revue Galaxies. Et malheureusement, si celles-ci étaient intéressantes, aucune ne pouvait convenir, soit en raison de leur thème, soit en raison de leur longueur.

Arenev.jpgNous avons eu depuis l'occasion de rencontrer l'auteur, à Kiev, puis de lire d'autres de ses œuvres, et notamment le tout récent recueil Le Maître du chemin (Мастер дороги, Fantaversum, 2013), comprenant douze textes pour certains anciens, d'autres inédits, tous commentés par l'auteur qui apporte ainsi quelques précisions sur leur genèse.

Et parmi ceux-ci, quelques uns nous ont vraiment frappés. Dans Le Chemin unique (Единственная дорога, 1999), un homme vivant dans une cabane voit passer de parfaits inconnus et leur offre gracieusement son hospitalité. Ces gens veulent rester, mais l'homme leur demande, au préalable, de raconter leur vie. On ne peut que deviner qui est l'hôte, quel est ce lieu. Le lecteur, bercé agréablement par un mystère qui n'a rien d'angoissant, ne peut qu'être émerveillé par cette belle ambiance énigmatique.

Le Première règle du porcher (Первое правило свинопаса, 2004), plus encore porté sur la mythologie, offre une réécriture du récit légendaire irlandais La Querelle des deux porchers, prélude à la célèbre épopée de la Razzia des vaches de Cooley.

Avec Le Goût du savoir (Вкус к знаниям, 2008), Arenev propose un conte inspiré de Lovecraft, un auteur qui n'est réellement devenu populaire en Russie et en Ukraine que ces dernières années. Mais Arenev, plus que de copier Lovecraft et ses expressions, préfère s'inspirer, et de façon habile, de son esprit.

Âmurerie (Душница, 2013), à la différence des autres textes, est un court roman, primé lors d'un concours national de littérature pour enfants et adolescents, qui marque d'après l'auteur lui-même une nouvelle étape dans sa carrière. Sachka, le personnage principal, est un adolescent de treize ans. L'action se passe dans un futur proche, dans lequel on place les âmes des morts dans des ballons, lesquels sont ensuite stockés. Là encore, on découvre un personnage solidement construit, un portrait parfait d'adolescent dans lequel il est aisé de se projeter. Mais un adolescent peut-il aimer qu'une âme soit captive ?

Aussi talentueux dans le domaine de la fantasy que dans celui de la science-fiction, Vladimir Arenev use d'un style poétique mais fluide, qui ne rend pas les textes difficiles à lire. Et le tout pour porter des personnages biens bâtis, particulièrement crédibles, servant de belles idées.

Il va sans dire qu'avec cela, nous ne pouvons qu'inviter Vladimir Arenev à participer au dossier spécial « Ukraine » que nous devons publier dans Galaxies d'ici quelques mois !

 

Une lecture de Viktoriya

11/05/2013

Marina et Sergueï Diatchenko - Vita Nostra

Alexandra Samokhina est une jeune fille sans doute banale. Avec sa mère divorcée, elle part en vacances, au bord de la mer. Et tout se passe on ne peut plus normalement. Mais quel que soit l'endroit où elle se rend, un homme est là, qui la surveille. Il apparaît même bientôt près de l'immeuble où elles ont loué un appartement. Il finit par lui dire qu'elle doit, pendant une semaine, chaque matin, se lever à 6h et se rendre au bord de la mer pour se baigner. Et sans comprendre pourquoi, mais elle ne peut s'empêcher d'obéir. Elle se lève donc tous les matins... et après chaque bain, elle crache des pièces ! Mais un jour elle se réveille trop tard et manque l'heure de la baignade. Le compagnon de sa mère se sent alors mal et se retrouve hospitalisé. Alexandra fait aussitôt le lien avec la baignade manquée.

Elle retourne dans la ville où elle habite avec sa mère. Elle doit fêter sa dernière année au lycée, avant de passer ses examens d'entrée à l'université. L'année qui vient s'annonce donc dure. Mais voilà que l'homme mystérieux réapparaît et lui dit de se lever tous les matins très tôt et de faire du jogging dans le parc. Alexandra, étonnée, essaie de résister mais n'a finalement pas la force de dire non. Elle obéit, va dans le parc, et après quelques instants de course, elle rentre chez elle et crache de la monnaie. Elle accumule toutes ces pièces, sur recommandation de l'homme. Ses études sont une réussite et elle peut entrer à l'université.

Mais l'homme revient et lui annonce qu'elle n'ira pas à l'université, mais intégrera un institut d'une autre ville. Alexandra hésite, ne sait que faire, d'autant plus que sa mère, qui va se marier avec son compagnon, veut qu'elle entre à l'université. Alexandra, malgré les disputes avec sa mère, tranche pour l'institut. Elle se retrouve donc dans une ville qu'elle ne connaît pas. Une ville qui n'existe d'ailleurs sur aucune carte. Et un institut inconnu de tous.

Là, tout lui paraît étrange. Elle s'inscrit, puis on la place dans le foyer. Dès les premiers jours, elle intègre un groupe d'étudiants « élus ». Visiblement l'institut n'est pas pour tout le monde. On leur distribue des manuels au contenu indéfinissable, et on leur demande d'apprendre par cœur des textes incompréhensibles. Après bien des efforts, Alexandra parvient à décrypter ces textes. Mais son caractère, son physique changent. Elle devient plus brusque. Toutefois, les professeurs se rendent compte de ses talents à comprendre ces textes hermétiques. Mais chaque fois qu'elle fait une faute, un malheur survient dans sa famille. Alexandra développe des capacités surhumaines qui se manifestent ainsi au fur et à mesure de ses études.Vita Nostra.jpg

Si vous cherchiez un anti-Harry Potter, avec Vita Nostra de Marina et Sergueï Diatchenko (2007, Eksmo), vous tenez sans doute le bon candidat. Certes, il tourne autour d'une thématique classique chez les Diatchenko : le dépassement de soi. Un dépassement qui n'est pas sans peine : chaque décryptage de texte offre certes de nouvelles capacités à Alexandra, qui mue physiquement – elle se couvre même un temps d'écailles – mais aussi mentalement. Chaque texte est comme une clé pour monter plus haut, mais chaque ascension a aussi un prix : l'échec coûte cher, d'autant que la punition ne la touche pas elle-même, mais sa famille. Cet apprentissage est donc particulièrement ambigu, voire cruel, alors même qu'il n'y a pas de vrai « méchant », en dehors peut-être de l'inconnu qui contraint Alexandra à intégrer l'institut. Comme souvent chez les Diatchenko, le héros ici ne sauve pas le monde, ne doit pas combattre un horrible super-vilain, mais doit en fait se battre contre lui-même, se surpasser. Sur le principe, on reste très proche de La Cicatrice, et même du Messager du feu. Et l'on retrouve d'ailleurs leur style habituel : une façon de raconter simple, prenante, qui fait que le lecteur ne lâche pas. Il permet ici une immersion total dans une ambiance particulièrement mystérieuse. Et même angoissante : Alexandra a conscience de risquer son futur en s'embarquant pour cette ville, cet institut qui n'existent pas. La différence d'ambiance entre cette ville et les autres est d'ailleurs tangible. Il y a là quelque chose d'irréel. Et de fait le roman laisse nombre d'interrogations en suspens.

Vita Nostra est un très bon roman. Comme tous les romans des Diatchenko, il fait réfléchir, notamment sur l'homme lui-même. Ici sur les limites de sa volonté, mais aussi sur sa capacité à réfléchir sur son monde intérieur.

Les Diatchenko ont depuis publiés deux autres romans se plaçant dans le même univers, romans que bien évidemment nous lirons tôt ou tard.

 

Une lecture de Viktoriya

19/04/2013

Oles Berdnyk - Apôtre de l'immortalité

Nous nous étions promis récemment de chroniquer aussi, à destination de nos lecteurs anglophones, ce qui a pu paraître en anglais - lanque de plus en plus accessible dans notre pays. De plus, notre voyage en Ukraine nous a permis d'entre à plusieurs reprises le nom d'Oles (ou Oless) Berdnyk, l'un des pères fondateurs de la science-fiction ukrainienne. Autant donc conjuguer ses deux éléments et parler de Apostle of Immortality, courte anthologie proposée par Yuri Tkach chez Bayda Books (Doncaster, Australie, 1984), un livre rare de nos jours, et que nous avons pu nous procurer auprès du traducteur lui-même.

Berdnyk.jpgSix nouvelles (dont une hélas abrégée) nous sont ici offertes, couvrant les années 60 et 70, soit des débuts de l'auteur à son arrestation au milieu des années 70. Dans A Journey to the Antiworld (Путешествие в антимир / Подорож в антисвіт, 1963), un savant américain a envoyé une de ses collaboratrices dans l'antimonde - le versant négatif de notre monde. Mais celle-ci n'a pu revenir, aussi son amant accepte-t-il de faire le même voyage. Un texte qui n'est pas parfait - les personnages sont caricaturaux, l'idée de base relève du pulp - mais qui offre des visions surprenantes, qui rappellent singulièrement la partie centrale du roman Les Dieux eux-mêmes d'Isaac Asimov.

The Alien Secret (Катастрофа / Катастрофа, 1962) est hélas un texte abrégé. Son idée de base rappelle là-encore la SF américaine des pulps: un astéroïde va heurter la Terre, aussi décide-t-on de dérouter un vaisseau initialement prévu pour se rendre sur Mars, et de lui faire poser des bombes sur le météore. Mais le pilote découvre, à sa plus grande surprise, un vaisseau extraterrestre, vieux de plusieurs millénaires - et sans doute plus - avec à son bord les momies de ses deux passagers.

Dans Two Abysses (Две бездны / Дві безодні, 1967), un groupe de savants misanthropes, las de vivre sur un monde risquant perpétuellement l'apocalypse nucléaire, décide de s'isoler en créant une cité sous-marine. Et en s'y installant, ils se coupent définitivement du monde, s'obligeant même à n'en pas dévoiler l'existence à leurs enfants. Cette nouvelle, fort bien troussée, n'est cependant pas originale: elle se trouve en effet à la croisée du classique La République de la Croix du Sud, de Valéri Brioussov, et de L'Eveil du professeur Berne de Savtchenko (cf. Dimension URSS).

Nous avons dit ici tout le bien que nous pensons de The Constellation of Green Fish (Созвездие Зеленых Рыб / Сузір’я Зелених Риб, 1975), aussi traduite en français.

A Chorus of Elements (Хор элементов / Хор елементів, 1967) nous offre un texte un peu fou: un jeune homme, en vacances dans son village d'origine, croise un vieil excentrique qui prétend construire un vaisseau spatial dont la propulsion se ferait... à l'aide de la musique des éléments. Ce récit, ode bucolique à la liberté, n'est pas sans rappeler l'oeuvre de Clifford Simak, de même que le suivant, Apostle of Immortality (Апостол Безсмертя, 1975), un petit chef-d'oeuvre dans lequel Berdnyk s'essaie à appliquer les concepts teilhardiens de noosphère ou psychosphère. Par sa philosophie, cette nouvelle, publiée peu après l'arrestation de l'auteur par le KGB, s'avère profondément anti-soviétique, tout en prônant une paix universelle.

 

Oles Berdnyk

Apostle of Immortality

Doncaster (Melbourne), Bayda Books, 1984

Une lecture du Patrice