24/10/2012

Evguéni Danilenko - Le Porte-épée

Evguéni Danilenko est un auteur rare, le plus souvent publié chez de tous petits éditeurs. L'adaptation de son Porte-épée au cinéma par Filipp Yankovski en 2006 (The Sword Bearer) avait conduit les éditions Amfora à faire paraître deux recueils de courts romans et de novella – et depuis cette date, Danilenko n'a plus rien publié.

Danilenko.jpgNous avions lu le Porte-épée (Меченосец, 2000) il y a quelques années, et curieusement, nous n'en avions pas fait de critique : oubli ? acte manqué ? Peu importe : le fait d'avoir visionné le film nous a conduit à y rejeter un oeil.

Sacha est un mal aimé, depuis tout petit. Son père est très tôt parti au loin pour ne plus revenir ; le nouveau mari de sa mère est violent. Lui-même est mal dans sa peau : personne ne l'aime et il n'aime personne. Devenu adulte, Sacha est un tueur. Il exsude la haine. Il surprend une conversation dans un bar, ce qui lui permet de localiser un datcha dans laquelle il tue un homme et sa fille avant de voler leur argent. Mais il est vu par une voisine, qui donne son signalement à la police. La traque va alors commencer, une traque qui va totalement bascule lorsque Sacha va rencontrer Olga, la seule personne qui sera capable de l'aimer.

Si le film jouait déjà avec un système narratif basé sur des allusions, le roman, très court (123 pages) et très dense, aide encore moins son lecteur : Danilenko développe peu, mais va à l'essentiel, traçant l'histoire d'un homme qui depuis son enfance souffre de la méchanceté et de l'injustice de la société dans laquelle il vit. Déjà dans le prologue, qui raconte des épisodes de son enfance, l'auteur utilise souvent le mot « effroi ». Petit et conscient de sa vulnérabilité le garçon bricole tout le temps des épées, et notamment l'épée devient plus tard le « symbole » de sa vengeance : le héros et l'épée forment une sorte de tout unique. L'auteur ne donne ni descriptions, ni caractéristiques de son héros (ni les personnages secondaires d'ailleurs). Chaque chapitre rapporte un des actes de sa vengeances vu et raconté soit par lui-même, soit par celui (ou celle) qui y prend part. On peut remarquer tout de même que les principales cibles du Porte-épée sont ceux qui jouent un rôle important dans la société : police, armée aussi bien que banquiers ou hommes d'affaires. Mais malgré cette vengeance permanente Sacha est capable d'aimer, il est un psychologue qui sent bien la vérité et le mensonge, les attitudes humaines. Cela ne l'empêchera pas d'aller vers l'échec, et de voir sa haine – et donc sa fusion avec l'épée – le subjuguer.


Une lecture de Viktoriya

15/11/2011

Boris Strougatski - Les Impuissants de ce monde

Les Impuissants de ce monde. Voilà un titre qui bien sûr en français sonne assez mal. Mais en russe, Бессильные мира сего fait référence au titre russe du roman de Maurice Druon Les Grandes familles, devenu Сильные мира сего: Les Puissants de ce monde.

Vititski1.jpgVoilà donc le deuxième roman en solo de Boris Strougatski, publié en 2003 sous le pseudonyme de S. Vititski. Il s'agit aussi de sa dernière oeuvre en date, Boris Strougatski n'ayant plus publié depuis que des articles.

Nous sommes au tournant du 21e siècle. Vadim Khristogorov est un scientifique, en mission au Caucase au sein d'une équipe de recherche. Mais il est aussi quelqu'un qui sait prévoir et changer le futur. Quelques personnes du genre mafieux arrivent au campement des scientifiques et demandent à Vadim d'utiliser son talent pour que leur candidat aux élections, surnommé l'« Intellectuel », gagne et accède au poste de gouverneur. Vadim refuse, déclarant ne pas savoir comment faire, mais l'un des visiteurs, Erast Bonifatievitch, le menace et puis le soumet à la torture. 

Iouri Kostomarov, lui, sait deviner si des gens mentent ou pas, et il utilise son talent au sein de l'agence d'un détective privé. Un jour, un des clients, Telman Ivanovitch Epantchine, s'adresse à cette agence. Un timbre cher et très précieux a été volé dans sa collection. Telman Ivanovitch accuse un académicien célèbre. Il ne veut pas parler en détails et reste très réservé. Après avoir écouté cette personne, Iouri informe à son patron qu'Epantchine ment. 

Vititski2.jpgPlus tard, dans un hospice où Iouri arrive avec son patron (simplement nommé l'« Employeur »), à la demande de la firme « Ayatollah » (du nom de son directeur), ils enregistrent une conversation avec un certain Alex le Bon, un Guérisseur. Celui-ci raconte bien des choses sur cet établissement où il avait été placé pendant la deuxième Guerre Mondiale et où on menait des expérimentations sur des gens afin de créer un élixir d'immortalité destiné à Staline...

 

Finis les grands espaces, les visites sur d'autres mondes. Même si Boris Strougatski, en plaçant son premier chapitre dans un campement de scientifiques au Caucase, fait ici directement allusion à la première oeuvre qu'il a publié en 1956 avec son frère (Du Dehors), il reste bel et bien sur Terre, à notre époque. Et si ses personnages ont des capacités particulières, c'est pour mieux illustrer un propos bien réaliste. Les Impuissants de ce monde est un roman très philosophique, même si l'action n'en est pas absente. Et comme dans les oeuvres précédentes des deux frères, le sujet de la lutte entre le Bien et le Mal est central. Un Maitre découvre des talents chez ses élèves et veut que ces talents soient utilisés pour changer ce monde affreux. L'auteur pose le problème des relations entre le Maitre et ses élèves. Selon Strougatski, le Maitre doit toujours penser à ses élèves et être optimiste même quand il voit ce en quoi se transforment ses « pupilles ».

On remarquera que le style de Boris Strougatski n'est pas simple (et l'on sent là la perte de l'influence de son frère, Arkadi): ses phrases sont longues, et il aime utiliser beaucoup d'épithètes, ainsi qu'un lexique emprunté à d'autres langues. Comme toujours chez les Strougatski, il reste quelques éléments non expliqués, des trames narratives non achevées, comme il y en a dans les meilleurs romans de deux frères. C'est une oeuvre qui n'a ni début ni fin. Il se présente en fait comme une sorte de puzzle dont les chapitres constitueraient les pièces, la lecture de l'un expliquant toujours en partie les éléments présents dans les autres.

En soit, il n'est pas vraiment un chef-d'œuvre, mais un très bon roman, une remarquable peinture d'une époque triste.

 

Une lecture de Viktoriya

03/09/2011

Max Frei - Histoire d'un succès

Souvenez-vous: il y a bientôt trois ans, nous vous parlions de Max Frei, un drôle de personnage, héros d'un cycle d'aventures fantastiques, et auteur des récits les racontant. Bien sûr Max Frei n'existe pas, puisqu'il s'agit du pseudonyme de Svetlana Martyntchik, mais cela ne l'a pas empêché de devenir célèbre, avec maintenant dix volumes publiés depuis 1996, et de multiples rééditions pour les premiers. Max Frei est probablement plus que millionnaire en nombre d'exemplaires vendus en Russie, et il s'agit-là d'un succès mérité: il ne s'agit certes pas de grande littérature, mais d'une littérature populaire de qualité, bien rodée, intelligente et drôle.

Et du coup, depuis 2007, Max Frei s'exporte.

Les deux premiers tomes sont parus en anglais, d'abord chez Gollancz, puis chez The Overlook Press.

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Ceci avec plusieurs tirages à la clé. On a certes pu relever des défauts dans la traduction (notamment des traits d'humour gommés), cela ne l'a pas empêché de rencontrer son public.

L'Allemagne fait plus fort avec cinq volumes:

Allemand1.jpgAllemand2.jpgAllemand3.jpgAllemand4.jpgAllemand5.jpg

Depuis, le cas Max Frei s'en est allé en Norvège et en Suède:

Norvégien.jpg       Suédois.jpg

Les Tchèques ont eu le droit aux deux premiers tomes:

Tchèque.jpg   Tchèque2.jpg

En Espagne et en Bulgarie, le tome 1 est arrivé:

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Et les droits ont aussi été acheté par Mondadori pour l'Italie, même si le livre n'est pas encore paru.

Et en France? Quoi, en France... ?