01/11/2011

Vladislav Krapivine - Le Poste sur le champ des ancres

Le Poste sur le champ des ancres (Застава на Якорном поле). Drôle de titre que celui de ce roman de Vladislav Krapivine, publié initialement en 1990. Quel poste? Et qu'est-ce que ce "champ des ancres"? Evidemment, ce titre un brin surréaliste n'est pas innocent. Hérissons (ce n'est qu'un surnom) est un jeune garçon, orphelin, qui vit dans un monde qui pourrait être celui de notre futur. Pourtant, tous les repères qui nous sont donnés sont étrangers. Les villes portent des noms familiers, mais n'appartiennent pas à notre monde.ArtHPOSTEBig.jpg

Hérissons est orphelin, donc. Et Kantor, l'étrange directeur d'un lycée réservé aux enfants les plus brillants, l'a pris sous son aile. Mais Hérissons n'a que faire de ce qu'il ressent comme une chape de plomb. Il profite au maximum de la grande liberté de mouvement qui lui est donnée par le réglement, et passe notamment beaucoup de temps dans l'Anneau, le métro circulaire qui relie toutes les parties de la Mégalopole. Car c'est la voix de sa mère qui a été enregistrée et qui annonce toutes les stations.

Et il en est ainsi jusqu'au jour où la voix bredouille, puis annonce une station qui n'existe pas: "Champ des ancres". Hérissons descend et se retrouve dans un vaste prairie où poussent des ancres de toutes tailles, comme s'il s'agissait de végétaux. Après une rencontre avec des enfants qui semblent vivre ici et avoir leurs propres règles, il s'en retourne au lycée. Mais lors qu'il en parle à Kantor, qui manifestement lui cache bien des choses, celui-ci fait comme si Hérissons n'avait eu que des hallucinations...

A la fin des années 1980, Vladislav Krapivine a entrepris de rassembler quelques unes de ses oeuvres antérieures et d'y ajouter de nouveaux romans, le tout formant le cycle du Grand Cristal. Le Grand Cristal en question est tout simplement l'univers, vu comme une structure cristaline dont chaque face est un monde en soit. Mais parfois les faces se rejoignent, notamment grâce à des enfants doués d'un grand pouvoir d'imagination, qui peuvent ainsi passer d'un monde à l'autre. Hérissons est de ceux-ci, bien évidemment sans le savoir.Krapivine6.jpg

Un roman pour la jeunesse basé sur un postulat cosmogonique, voilà qui n'est pas banal. Mais on a vu avec la trilogie du Pigeonnier dans la clairière jaune que Krapivine n'en était pas à son premier coup d'essai. De fait, cette trilogie s'insère aussi dans le cycle, et il y est fait allusion dans Le Poste du champ des ancres. Il est donc important de lire celle-ci avant Le Poste..., sous peine de ne pas tout comprendre aux enjeux ici développés. Krapivine7.jpg

C'est d'ailleurs bien l'une des seules choses que l'on puisse reprocher à ce texte, avec le fait qu'il manque peut-être un peu de contextualisation. On n'aborde ce monde-ci, et la Mégalopole, que de façon superficielle, et c'est bien dommage, car le peu qui est dévoilé donne envie d'en savoir plus. Mais Krapivine compense avec deux personnages principaux remarquables. Hérissons, donc, ce garçon qui finit par douter de la mort de sa mère, et Kantor, homme aux pouvoirs singuliers, inquiétants.

Le Poste sur le champ des ancres n'est donc sans doute pas l'idéal pour se plonger dans l'univers de Krapivine, mais il permet d'en découvrir une nouvelle facette, particulièrement brillante.

 

Vladislav Krapivine

Le Poste sur le champ des ancres

Traduit par François Doillon et Tatiana Palma (avec la collaboration de Julien Tissen

Editions Delahaye, 2005

 

Une lecture de Patrice

11/09/2011

Vladislav Krapivine - Le Pigeonnier dans la clairière jaune

 

Commençons ce compte rendu par une critique : non le roman-trilogie Le Pigeonnier dans la clairière jaune (Голубятня на желтой поляне, 1985) de Vladislav Krapivine n'est pas, contrairement à ce qu'affirme son éditeur français en 4e de couverture, une trilogie d'heroic fantasy : cette œuvre est bien de la science-fiction, et si l'on y trouve bien un peu de magie, il s'agit de la magie de l'enfance. Mais passons sur ce détail, pour saluer la démarche des toutes jeunes éditions Delahaye, qui, depuis 2006, nous offrent à lire cette grande œuvre de la science-fiction russe. Trois tomes donc, parus respectivement en 2006, 2007 et 2011. Par chance, les deux premiers tomes peuvent se lire indépendamment.Krapivine1.jpg

Dans le futur lointain du Pigeonnier de Villenoix (Голубятня в Орехове), Iaroslav Rodine, alias Iar, est un cosmonaute chevronné. Il a passé la plus grande partie de sa vie dans l'espace, à explorer des mondes qui se sont révélés vides, soit qu'ils n'aient jamais été peuplés, soit que leur civilisation s'y soit éteinte. Et ces longues années passées dans l'espace, du fait de vols à des vitesses relativistes, se traduisent en siècles écoulés sur la Terre. Iar est seul ; il est certain de ne plus pouvoir un jour revoir ses amis d'enfance. Seul donc, il accepte de prendre un quart particulièrement long, souhaitant profiter de ce temps pour réfléchir. Et voilà que subitement, dans la cabine, se trouve un petit garçon, Ignace, alias Iass (Ignatik, alias Tik dans la version russe). Et ce garçon l'emmène comme par magie (en fait le simple pouvoir de son imagination) sur un monde sobrement nommé la Planète. Un monde terriblement semblable au nôtre, et à la fois profondément divergeant. Celui-ci se relève d'une guerre, qui a opposé les deux rives d'un fleuve. Et derrière cette guerre semblent se cacher des créatures extraterrestres, que l'on a nommé « Ceux qui ordonnent ». Ces êtres, qui ne semblent pas pouvoir se passer du chaos humain (quitte à le provoquer si nécessaire), et dont aucun adulte ne veut reconnaître l'existence, ont banni de la vie quotidienne le chiffre cinq, qu'ils semblent craindre. Et pourtant Iar va tout de suite intégrer le groupe d'ami formé par Iass et ses trois camarades, formant ce chiffre cinq et défiant ainsi « Ceux qui ordonnent ». Krapivine3.jpg

Dans L'Etincelle vivante (en fait : Праздник лета в Старогорске, La Fête de l'été à Starogorsk), Krapivine nous présente le postulat inverse. Nous sommes cette fois-ci sur Terre, dans un futur qu'on ne peut déterminer, mais qui est peut-être celui du départ de Rodine de la Terre. Helki est un garçon sans doute un brin timide, qu'un aîné, Iouri, a pris sous son aile, « pour en faire un homme ». Tous deux, associés à Attila (Erema dans la version originale), un robot fabriqué avec des pièces de rebut (un artifice brillant de la part de Krapivine, qui lui évite d'inventer des technologies futuristes et donc vite démodables) et devenu conscient suite à un coup sur la tête, et à Yannik (Yanka dans la version russe), un petit violoniste qui fascine Iouri, ont leur repère dans un wagon abandonné, près d'une vieille gare quasi désaffectée, un wagon qu'ils ont surnommé le Poulailler. Mais voilà qu'un jour, un squatteur s'y est installé : Edouard (Gleb dans la version russe), un jeune homme qui se prétend journaliste et qui semble venir d'un autre monde. De fait, sa carte professionnelle, pas plus que l'argent qu'il a sur lui, ne se sont vrais. Mais pourquoi Edouard est-il là ? Comment est-il arrivé ? Et pourquoi donc un jour le robot Attila se met-il en tête de se fabriquer un fils qui sera animé par une « étincelle vivante », étincelle magique que d'étranges créatures – « Ceux qui ordonnent » ? – convoiteront ?Krapivine4.jpg

Il n'y a, présenté comme cela, aucun lien, en dehors de la structure, entre ces deux romans. Dans les deux cas un homme, un adulte, tombe d'un monde à l'autre et se retrouve secouru par un groupe d'enfants débrouillards. Chacun de leur côté vont tâcher de comprendre ce qui leur est arrivé. Si Iar, en butte directe à « Ceux qui ordonnent », va tout de suite faire face à des événements tragiques ; Edouard, lui, pourra prendre son temps, s'installer, observer intimement les relations qui existent entre les garçons qui l'entourent, et écrire sur eux. Mais dans les deux cas, la menace de ces êtres qui semblent artificiels, plane. Il leur faut donc réagir. Et dans les deux cas, lorsqu'ils seront amenés au bord du désespoir, ce sont les enfants qui vont les ranimer, les refaire vivre.

Il est évidemment impossible de parler du tome 3 : il est celui qui, en à peine 200 pages, va faire le lien entre les deux précédents romans, des liens qui, s'ils n'étaient pas évidents d'un premier abord, vont se révéler inextricables.Krapivine5.jpg

Et une fois le livre refermé, il est aisé de comprendre pourquoi ce roman-trilogie de Krapivine figure parmi les 15 romans préférés des lecteurs russes, étant donné que l'on a la certitude d'avoir lu quelque chose de grand. Oui, Le Pigeonnier dans la clairière jaune est une œuvre pour la jeunesse : ses héros sont des enfants, le vocabulaire et la structure narrative du texte ne sont pas d'une grande complexité. Mais en même temps, Krapivine y use sans hésitation de concepts hardis que les auteurs pour adultes n'engagent que rarement ensemble : exploration spatiale avec effet relativiste, univers parallèles, développement d'une galaxie consciente, boucle temporelle plus ou moins déviées, intelligence artificielle, etc., tout cela saupoudré d'un brin de magie enfantine. Linéaire d'apparence, le récit de Krapivine est d'une complexité rare. Mais l'auteur se contrefiche de cette complexité apparente, jouant du principe que ce que les adultes ne peuvent (ou ne veulent) comprendre, les enfants, eux, y arrivent sans peine. Krapivine2.jpg

Car pour bien faire, Krapivine s'avère être un fin psychologue. Sa description des enfants, de leurs joies, de leurs angoisses, est d'une grande justesse. Le portrait d'Helki, petit garçon complexé qui voudrait bien se faire une place et surtout désespère de devoir perdre l'unique ami et mentor qu'il ait su se faire, est bouleversant. Krapivine n'hésite pas à aborder des thèmes et sujets sensibles : mort, et même suicide. Le premier tome est une ainsi d'une étonnante noirceur. Et à côté de cela, on peut trouver des moments de toute beauté, qu'il s'agisse d'une joie simple comme celle d'une baignade au soleil, ou d'instant de grâce comme lorsque Yannik joue du violon avec les rayons de la lune dans la vieille église du Capitaine. C'est cette joie enfantine, toute simple et en même temps bouleversante, que « Ceux qui ordonnent » ne peuvent combattre ; c'est cette joie qui les mettra en échec, d'une façon toute bête et en même temps fantastique, dans un final (le troisième tome, Le Garçon et le lézard, Мальчик и ящерка) en forme de feu d'artifice, mélange d'images splendides et d'émotions, toutes les émotions : colère, tristesse, mélancolie, mais par dessus tout bonheur d'un accomplissement, d'une découverte ultime de soi-même.

Et c'est avec un soupir, avec un sourire émerveillé, que l'on tourne la dernière page de ce chef d'oeuvre.

 

Une lecture de Patrice

05/08/2011

Vladislav Krapivine - Le Garçon et le lézard

Voilà une bien bonne nouvelle: le troisième volume de la trilogie du Pigeonnier dans la clairière jaune de Vladislav Krapivine est enfin paru sous le titre Le Garçon et le lézard dans la collection "Signe de Piste" des éditions Delahaye. Nous avons eu l'occasion de dire tout le bien que nous pensons de l'oeuvre de Krapivine, au sujet notamment du roman Les Enfants du flamant bleu; cette nouvelle parution nous donnera l'occasion de parler d'une trilogie entière d'aventures spatiales pour pré-adolescents et adolescents.

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