11/04/2011

Vladimir Sorokine - Le Kremlin en sucre

Vladimir Sorokine nous avait offert il y a peu, avec la Journée d'un opritchnik, un roman de science-fiction drôle, vénéneux, férocement politique. Mais ce roman n'avait qu'un unique personnage, l'opritchnik (membre de la police du souverain) en question, dans une Russie de 2028 à la fois futuriste et terriblement archaïque. Il semble bien qu'il ait eu envie d'approfondir cette découverte en publication un recueil de nouvelles qui se place dans le même univers, Le Kremlin en sucre (Сахарный Кремль, paru en mars dernier chez L'Olivier).

Kremlin.jpg

Point d'histoire pour le coup, dans ce nouveau volume, mais une succession de petites scènes, sans lien apparent, juste la mention régulière de ces Kremlin en sucre offerts chaque année à Noël aux enfants sur la Place Rouge. Sorokine prend ainsi le temps de détailler sa vision de la Russie de 2028, au risque d'être moins mordant que dans Journée d'un opritchnik, d'autant plus que la nouveauté n'est plus là aux yeux du lecteur (l'omniprésence des Chinois n'est plus une surprise, par exemple), mais en y gagnant plus de crédibilité, en diversifiant sa palette, passant du grotesque au tragique, du comique à l'intimiste. Il touche ainsi toutes les classes sociales, de la Souveraine, vulgaire et nymphomane, aux clochards, montrant que finalement tous sont intimement convaincus de vivre dans un pays merveilleux, "orthodoxe", où tout est comme cela doit être.

Kremlin2.jpg

 

Un immobilisme terrifiant, heureusement tempéré par quelques piques humoristiques destinés à la classe politique actuelle (les "récalcitrants" Kaspar, Kassian et Limon, sans cesse arrêtés place Pouchkine, et deux employés de cirque bien particuliers: le redresseur de fers à cheval Medvedko et magicien noir Pou I Tin).

Un texte finalement bien plus noir que Journée d'un opritchnik, mais en même temps plus sensible et moins artificiel. Sorokine montre ainsi qu'il sait aller au-delà du simple pamphlet.

 

Une lecture de Patrice


24/11/2010

Vladimir Sorokine - La Glace

Si Vladimir Sorokine tapait déjà très fort avec Le Lard bleu (1999), c'est essentiellement avec La Glace (Лёд, 2002), qu'il s'est taillé une réputation d'écrivain majeur, capable d'aller au-delà du post-modernisme, de la provocation de base, deux critères qui lui ont valu autant de soucis avec la critique qu'avec les admirateurs de Poutine ou les nostalgiques du communisme. Car en quelques heures d'une rapide lecture, Sorokine nous offre à la fois une vision de la Russie contemporaine et un historique des cinquante dernières années de l'URSS, le tout sous couvert d'une fable mystique assez ahurissante.

Sorokine.jpg

La Glace se découpe en quatre parties très inégales, deux grandes, qui font l'essentiel de l'ouvrage, et deux petites, qu'on pourrait presque qualifier d'annexes. La première se passe de nos jours: des gens, pas nécessairement jeunes, mais tous blonds aux yeux bleus, sont enlevé par des membres d'une étrange secte sans nom. Solidement ligotés et emmené dans un endroit isolé, ils se voient alors la poitrine martellée à l'aide d'un marteau de glace. Chez certains, il sortira de leur poitrine un son particulier, qui les désignent comme des élus. Les autres ne survivent pas à ce traitement. Dans cette première partie, Sorokine nous fait donc suivre les traces de plusieurs victimes de ces enlèvements, toutes survivantes. On compte un post-adolescent, une prostituée et un homme d'affaire plus ou moins véreux. Autant d'occasions de dresser un portrait au vitriol de la Russie moderne, avec quelques bons passages trash, et surtout, malheureusement, beaucoup de réalisme...

Sorokine2.jpg

Changement de ton avec la deuxième partie, qui adopte le point de vue d'une jeune fille de l'ouest de la Russie durant la Deuxième Guerre mondiale. Véritable simplette, plus par son manque d'éducation que par défaut physique ou mental, elle voit le monde avec naïveté. Tous les événements se valent, toutes les personnes lui sont égales. Les Allemands sont pour elle juste des étrangers de passage, et lorsqu'il s'agit de les accompagner pour aller travailler au coeur du IIIe Riech, cela ne lui provoque aucun état d'âme. Pourtant, au terme d'un voyage éprouvant, elle sera choisi, avec une groupe de blonds, pour être martelée, comme l'ont été les "héros" de la première partie, par un mystérieux soldat nazi. Et son coeur parlera, révélant ce qui est aux yeux de la secte son vrai nom: Khram. A partir de là, la jeune fille, dont le niveau de langue va alors considérablement s'élever (un tour de force narratif, soit dit au passage), va aussi devenir l'un des principaux membres de la secte. De là, Sorokine nous fera donc revivre tout son parcours au sein de l'URSS, dressant au passage une "histoire" de ce pays, et notamment de ses services secrets.

Mais de quoi s'agit-il donc, au final, et en quoi ce livre mérite-t-il sa place sur un blog consacré à la Science Fiction et au Fantastique? C'est que simplement la glace qui constitue la tête des marteaux est d'origine extraterrestre, qu'elle est tombée dans la Toungouska, en 1908, cette fameuse explosion qui fit tant de bruit - au sens propre comme au figuré - en Sibérie, et dont certains, comme Alexandre Kazantsev, n'ont pas hésité à dire qu'elle était dûe à l'explosion d'un vaisseau extraterrestre. Cette glace, cométaire, serait, si l'on en croit Sorokine, un don envoyé par une sorte de démiurge, destiné à permettre à 23000 élus, vivants masqués parmi les humains normaux (qui sont systématiquement qualifiés de "morts", de "machines de chair" par les membres de la secte), de se dévoiler, de "renaître". Sorokine écrit là une étrange cosmogonie et une eschatologie dont le sens n'est pas clair, même si l'on peut songer à la rapprocher des élus de l'Apocalypse, dont le nombre est lui aussi limité.

Ce qui compte en fait, n'est pas trop cette idée de base, mystique et fantasque, mais bien le regard posé sur l'humanité et la Russie. Qu'on songe à cet étonnant passage concernant la lecture: les élus ne ressentent pas le besoin de lire, et pour eux, le fait que les "morts" prennent plaisir à lire des mots "morts" les rend encore plus "morts". Seul le langage du coeur compte...

En dépit donc d'une dichotomie narrative un brin destabilisante, par le changement de ton qu'elle entraîne, La Glace de Sorokine est un roman palpitant, vraiment aisé à lire et servi par une belle traduction de Bernard Kreise. Un texte étonnant.

 

À lire: la chronique de l'excellent Systar, publiée peu après la parution du roman en français.


07/12/2009

L'actualité de Vladimir Sorokine

A lire dans le prochain numéro de Galaxies (n°7, à paraître dans quelques semaines: un article de Denis Labbé sur l'oeuvre de Vladimir Sorokine, et plus spécialement sur la Journée d'un opritchnik.

 

3-picture.jpg?0.4513374835073489

Autrement, pour 2010, ce ne sont pas moins que deux romans de cet auteur qui sont annoncés. Tout d'abord La Voie de Bro, chez l'Olivier, la suite de la trilogie débuté par La Glace. Ensuite Roman, chez Verdier, un monstre de plus de 1000 pages. Que du bonheur, donc, pour l'année prochaine.