25/06/2011

Ivan Efremov - La Nébuleuse d'Andromède - Projet "Kosmoopera" 3

 

Venons-en donc à ce fameux roman, celui qui réellement donna vie à la science-fiction soviétique et russe moderne, La Nébuleuse d’Andromède (Туманность Андромеды, 1957), d’Ivan Efremov (1908-1972). Un fort gros roman (plus de 400 cent pages), alors que jusqu’ici Efremov (déjà mondialement célèbre en tant que paléontologue – il est par exemple le créateur du concept de « taphonomie ») s’étaient contenté de courts récits dans lesquels le fantastique n’occupait qu’une faible place, ainsi qu'un sympathique roman historique de moindre ampleur. Mieux encore : il se passe dans un très lointain futur, à la fois dans l’espace et sur la Terre. Tumanost1.jpg

Efremov entrelace tout d’abord deux récits fondamentalement différent : ce qui se passe à bord de la Tantra, un vaisseau d’exploration, envoyé vers une planète dont on a perdu le signal, et ce qui concerne Dar Veter, directeur des stations externes du Grand Anneau. Ces deux récits vont lui permettre de mettre en place son univers, son utopie.Tumanost2.jpg

Les aventures de la Tantra font plutôt classiques, en premier lieu : rencontre avec un monde mort, dont la civilisation a été tuée avant d’atteindre réellement l’âge spatial par l’énergie atomique, puis avec une étoile de fer, un résidu stellaire autour duquel gravite une planète à forte densité peuplée de créature dangereuse. Un temps en perdition, la Tantra, grâce à son courageux équipage, saura se tirer d’affaire. Ce premier récit, donc, est entrecoupé de passages prenant place sur Terre. Dar Veter est responsable des liaisons avec le Grand Anneau, vaste système de communication mis en place par les diverses civilisations de la galaxie. Mais Veter est aussi amoureux d’une femme qui elle, attend Erg Noor, le valeureux commandant de la Tantra. Il arrive aussi à la fin de ses années de service et souhaite, afin de changer totalement d’état d’esprit, occuper un poste plus physique, au point de demander un emploi dans des mines de grande profondeur. Mais un projet non-autorisé, une expérience de physique menée par son successeur, va bouleverser ses plans.Tumanost3.jpg

De la l’aventure pure et dure, pourra-t-on croire à la lecture de ce résumé ? Ce serait se tromper lourdement. Car l’ambition de Efremov est tout simplement de décrire une utopie, dans la plus pure tradition des utopies russes. Mieux, il décrit un univers.Tumanost4.jpg

Le Grand Anneau, d’abord. Un cercle de civilisations galactiques, qui s’échangent périodiquement des messages, porteurs de leurs histoires respectives. Les messages voyageant à la vitesse de la lumière, ils se doivent d’être relativement brefs et aussi descriptifs que possible, sachant de plus qu’en fonction des distances, ils seront reçus plusieurs dizaines, voir plusieurs centaines d’années plus tard. Ainsi les messages que Dar Veter reçoit sont déjà âgés de plusieurs centaines d’années, et lui-même sera vraisemblablement mort lorsque ceux qu’il envoie parviendront à leurs destinataires. Mais peu importe, car la culture du Grand Anneau est millénaire, et doté de son propre langage universel. « Grand Anneau », car elle ne pénètre pas au coeur de la galaxie, dont les étoiles, plus vieilles, sont porteuses de cultures dont les messages n’ont, malgré les millénaires écoulés, pas encore pu être déchiffrés tant ces mondes sont en avance.Tumanost5.jpg

Quand à ceux qui forment le Grand Anneau, tous ont un point commun : ils ont dépassé, au niveau civilisationnel, le stade de la possible autodestruction (par guerre ou catastrophe écologique), ce dépassement se faisant par une totale fusion de la population au sein d’un système harmonieux permettant l’épanouissement du corps et surtout de l’esprit. Un système dans lequel nul n’est supérieur à l’autre, et s’il reste quelques commandants ou responsables, c’est uniquement à des postes qui ne permettent pas la pluralité (sur les vaisseaux spatiaux, le commandant a par exemple la responsabilité de l’équipage endormi durant les voyages sur de trop longues distances). Autrement, toutes les décisions sont prises de façon collégiale.Tumanost6.jpg

L’univers longuement décrit par Efremov est fascinant, il faut bien l’avouer. Et certains éléments peuvent surprendre. Ainsi, invente-t-il presque le concept de décroissance économique :

« Véda voulut se mettre en liaison avec son équipe, mais aux fouilles il n’y avait pas de poste émetteur assez puissant. Depuis que nos ancêtres avaient compris la nocivité des émanations radio-actives et institué u régime strict, les émissions dirigées nécessitaient des appareils beaucoup plus complexes, surtout pour les échanges à grande distance. En outre, le nombre des stations avait nettement diminué ». Plutôt que de continuer à se servir du nucléaire, on diminue donc la consommation d’énergie. Le roman montrera toutefois que des centrales sont toujours actives, mais en des milieux peu sensibles à la pollution : les mines de très grande profondeur.

Notons tout de même que si Efremov est très prolixe sur l’économie, sur l’éducation, les sciences, il ne dit toutefois rien des moeurs, de la famille (qui semble être absente : si l’on voit des parents – du moins une mère –, on ne voit pas de couples-parents).Tumanost7ukrain.jpg

Mais cette richesse en description (le lecteur a même le droit à la visite d’une école) est aussi ce qui empêche le roman d’être pleinement satisfaisant de nos jours. La narration pèche par sa lenteur. Efremov aurait vraiment gagné en efficacité en étant parfois plus allusif, en se dotant d’un fil conducteur plus solide (une faculté qui parviendra à acquérir dans les romans qui suivront). Cela est bien dommage, car l’auteur déborde d’enthousiasme. On retrouve sous sa plume les descriptions naïves mais si charmante que l’on pouvait lire dans ses récits antérieurs. On peut d’autant plus les apprécier que jamais il ne fait de propagande pour le système soviétique d’alors, qu’il ne mentionne tout simplement pas, pas plus que Marx, Lénine – et certainement pas Staline. C’est à cet enthousiasme que l’on peut comprendre pourquoi la parution de ce roman, le premier dans son genre, fut perçu comme un véritable appel d’air, un souffle nouveau, par des millions de lecteurs. Efremov apportait ici du rêve.Tumanost8ukrain.jpg

 

En 1967, un film fut tiré du roman, film à gros budget mis en scène par Evgueni Cherstobitov, reprenant environ le premier tiers du livre. La suite ne fut par contre jamais tournée. C’est kitsch à souhait, mais toujours sympathique à voir. Le film est téléchargeable ici, et sinon visible sur Youtube .

En revanche, il n’existe pas à notre connaissance de sous-titrage français, et les sous-titres en anglais que l’on peut trouver sur internet sont mal synchronisés.

 

Le roman est aisément trouvable en français, non seulement parce qu’il existe quatre éditions anciennes, mais aussi parce qu’il a été réédité récemment :

La première édition, par les Editions en Langues Etrangères de Moscou, date des années 60, et c’est sans doute la plus belle, avec sa jaquette, sa reliure toilée et ses illustrations intérieures. Elle a connu au moins deux tirages.Nebuleuse1.jpg

En 1970, ce sont les éditions Rencontre qui l’intègrent à leur collection les « Chefs-d’oeuvre de la science-fiction », avec une préface de Jacques Bergier.

En 1979, les Editions de Moscou reprennent le texte, puis en 1988, les éditions Radouga, toujours à Moscou.

Enfin, en 2005, les éditions Eons l’ont réédité, cette fois-ci accompagné d’une nouvelle de Pierre Gévart.Nebuleuse4.jpg

Il s’agit à chaque fois de la même traduction, d’Harald Lusternik, qu’on a connu meilleur : le style en est souvent très lourd et le vocabulaire scientifique peu adapté. Les éditions Eons ont procédé à un dépoussiérage du texte (des coquilles sont présentes dès la première édition des années 1960), mais c’est au moins à une vraie révision qu’il aurait fallu procéder.

 

Les illustrations de cette note reprennent un choix d'éditions soviétiques, y compris deux traductions en ukrainien.

Une lecture de Patrice

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09/11/2010

Deux ans!

 

Deux ans déjà! Deux ans d'activité que nous n'hésiterons pas à qualifier d'intense, puisque nous avons publié en moyenne une note tous les trois jours... Certes, beaucoup d'annonces diverses (y compris bien sûr d'auto-promotion); mais aussi et tout de même 34 vrais articles, 5 nouvelles mises en ligne (dont une inédite en français jusqu'alors), 81 critiques de livres (dont un très gros tiers de livres en russe, non traduits), 7 interviews (le plus souvent de notre fait), et, accessoirement, 5 critiques de films et une quinzaine d'annonces de prix. Ouf...

Il est temps de tirer un bilan de tout cela.

Commençons donc par la fréquentation: celle-ci est en augmentation constante, et merci à vous, lecteurs, de nous être fidèles! L'adhésion à Planète SF et la signalisation de certes notes importantes sur divers forums n'y sont pas pour rien. Histoire de ne rien cacher, en octobre 2010, nous en étions à 962 visiteurs uniques par mois, 4383 visiteurs, et surtout 11905 pages consultées.

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Ces chiffres peuvent paraître modestes, mais pour un blog aussi ciblé que le notre, ils sont tout à fait satisfaisants. Ces visiteurs ont des provenances multiples, et on peut saluer la présence régulière de lecteurs russes et ukrainiens (plusieurs auteurs nous ont d'ailleurs signalés sur leurs blogs respectifs, ce qui fait évidemment plaisir).

Quant aux pages les plus consultés, elles sont à la fois prévisibles et étonnantes. Prévisibles car on y trouve bien évidemment tout ce qui tourne autour de Sergueï Loukianenko, dont les romans ont plutôt bien marché en France. Etonnantes, car au final, ce sont aussi les pages concernant les choses les plus anciennes, le vieux fantastique russe, qui arrivent en tête des consultations, et non les auteurs actuels, alors que nous avons multiplié les efforts pour présenter ces auteurs modernes, en critiquant leurs livres, en les interviewant, etc. Cette constatation est un brin désolante. Trahirait-elle un manque de curiosité du lectorat français? Nous y reviendrons.

Cette activité permanente a bien entendu un but: promouvoir cette riche littérature qu'est le fantastique russe, non seulement auprès des lecteurs, mais aussi auprès des éditeurs. Sur ce deuxième point, le bilan est plus contrasté. Certes il nous a été possible de développer ainsi un solide réseau de contacts avec les auteurs, parfois aussi avec leurs agents et leurs éditeurs. Certes aussi, à la suite de ces prises de contact, nous avons fait paraître deux anthologies chez Rivière Blanche, Dimension URSS et Dimension Russie (nous ne remercierons jamais assez Philippe Ward et Jean-Marc Lofficier, qui nous ont lancé ce défi!), la revue Galaxies a publié notre traduction d'une nouvelle de Vladimir Pokrovski, et sa consoeur Lunatique, tout un dossier sur les frères Strougatski. Au niveau des projets pour 2011, quelques uns sont déjà particulièrement bien avancés, avec un gros roman en deux tomes de Henry Lion Oldie chez Mnémos, un recueil de deux novella de Kir Boulytchev, un dossier avec quatre nouvelles inédites dans Galaxies, etc. C'est une donc année chargée qui s'annonce. Cependant, tout en étant satisfaisant, ce bilan montre qu'il y a encore beaucoup de travail à faire. En effet, si les retours critiques ont été nombreux concernant Dimension URSS, concernant des textes donc anciens, ils sont curieusement beaucoup plus rares concernant Dimension Russie, dont les textes ont tous moins de 20 ans. Un comble, alors que cette deuxième anthologie est finalement bien plus novatrice. Trop novatrice? De même, le roman à paraître des Oldie n'est pas de science-fiction, mais de fantasy. Seul le volume de Kir Boulytchev est de la SF, mais déjà ancienne.

Aucun autre des textes que nous avons présenté ici n'a trouvé preneur auprès des autres éditeurs, qu'ils soient petits ou grands, à l'exception du Bibliothécaire de Mikhaïl Elizarov, traduit chez Calmann Lévy par Françoise Mancip-Renaudie, et qui par ailleurs n'a finalement pas intégré la collection « Interstices » (où il aurait pourtant parfaitement pris sa place), mais simplement en « Littérature étrangère ». Il en va de même pour tous les textes fantastiques russes parus en France ces deux dernières années (car il y en a eu: nous avons tâché d'en rendre compte à chaque fois), que leurs auteurs se revendiquent du genre ou non: aucun n'est paru dans les collections spécialisées, dont les éditeurs se méfient toujours de ce qui n'est pas originellement en langue anglaise. Les seules exceptions étant finalement Métro 2033 de Gloukhovski chez L'Atalante, et surtout les trois romans des frères Strougatski dont nous avons révisé la traduction chez Denoël (un grand merci là encore à Gilles Dumay pour la confiance qu'il nous a accordé alors que nous ne faisions que débuter).

Alors quelles sont les perspectives d'avenir pour ce blog? Après tout, deux années, c'est bien court, surtout quand on songe que le dernier effort important fait envers la SF russophone en France remonte à la fin des années 1970/ début 1980, notamment sous la houlette de Jacqueline Lahana. Allons-nous laisser tomber la SF pure et dure, le space opera, le cyberpunk (finalement déjà assez peu présents), pour nous concentrer sur la Fantasy et le Fantastique ancien? Nous ne savons pas. À vous de nous le dire.

En attendant, nous continuons, et avec plaisir!

 

Viktoriya et Patrice

 

 

Pour fêter ce deuxième anniversaire, nous lancerons dès demain, avec la complicité de Rivière Blanche, un nouveau concours concernant cette fois-ci Dimension URSS. Il y aura quatre exemplaires à gagner, à compter d'un par jour, si vous répondez correctement aux questions posées. A demain !

19/03/2010

L'interview de Boris Strougatski - Lunatique 81, 2008

A 74 ans, Boris Strougatski pourrait se permettre de regarder derrière lui avec sérénité. Mais il n'en est rien. Toujours préoccupé par le devenir des hommes en général et de son pays en particulier, il nous livre ici, pour la première fois en français et avec une liberté de ton impensable en Russie, ses impressions. C'est l'occasion aussi de revenir sur certaines contrevérités qui ont longtemps circulé, faute d'informations fiables.

Viktoriya et Patrice Lajoye.

Propos recueillis par courriel entre le 20 décembre 2006 et le 2 février 2007.


Comment allez-vous (1) ?

Ca va, merci. Mon état est satisfaisant.

Depuis 1991, vous avez publié deux romans sous le pseudonyme de S. Vititsky. Pour quelle raison ?

Il y a longtemps, quand mon frère était vivant et que nous étions tous en bonne santé, Arkadi Natanovitch et moi étions tombés d’accord sur le fait que si l’un d’entre nous devait écrire quelque chose de sérieux (pas un article, ni une critique ou une traduction, mais, disons, un roman en solo), cela devait être publié sous pseudonyme. Lorsqu’Arkadi était encore vivant, il a respecté cet accord à plusieurs reprises, et maintenant mon tour est arrivé.

Quelle est la part de l’autobiographie dans ces deux oeuvres ?

Dans ces deux romans, la part autobiographique est assez importante. C’est le cas notamment dans Recherche..., où les évènements du début et de la fin sont tirés de la réalité, et n’ont été rendus fictifs que pour les besoins du sujet.

Doivent-elles être vues comme une critique des temps modernes ?

La « critique » est un point de vue peu intéressant pour moi. J’écris simplement ce que je pense et ce que je vois autour de moi.

Comment se passe le processus d’écriture, pour vous, maintenant. Est-ce quelque chose de facile ?

Il est extrêmement difficile d’écrire en solo. C’est sans doute pour ça que j’écris si peu. D’ailleurs la vieillesse et les maladies sont aussi de bien mauvaises aides.

L’univers du Midi apparaît dans plusieurs de vos romans. En avez-vous dressé une chronologie ou un cadre précis, ou bien vous laissiez-vous aller au gré de votre inspiration ?

L’univers du Midi – l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre – est apparu pour la première fois dans le roman Le Retour (Midi, XXIIe siècle) au début des années 1960. Par la suite nous avons utilisé cet univers comme cadre, décors, comme arrière plan des évènements racontés dans d’autres romans et nouvelles (L’Arc-en-Ciel lointain, L’Île habitée, Le Petit, etc.). Toutefois, nous ne suivions pas spécialement de chronologie des évènements et maintenant, des chercheurs travaillant sur notre oeuvre sont obligés de faire appel à différentes astuces pour que les liens entre les romans du cycle ne soient rompus brutalement.

Vous avez participé à l’écriture de scénario de films. On pense bien sûr à Stalker, mondialement connu, mais il y a aussi, entre autres Pisma mertvogo Tcheloveka (2) et Dni zatmeniya (3). Est-ce une expérience qui vous tente encore ?

Non, je ne voudrais pas. C’est un travail ingrat et peu attirant.

Est-il vrai que vous avez déclaré que vous considérez que le scénario de Stalker n’est pas de vous mais d’Andreï Tarkovski seul (4)?

Nous ne déclarions rien de pareil. Le scénario de Stalker était écris notamment par nous, mais sous le contrôle vigilant de Tarkovski. Il donnait des objectifs de création, et nous, dans la mesure de nos forces et de notre imagination, nous essayions de les atteindre. Au total, neuf variantes ont été écrites, jusqu’à ce que Tarkovski dise enfin : « c’est tout, c’est ce qu’il me faut ».

Vos relations avec lui ont-elles été difficiles ?

En fait non. Il était parfois difficile à comprendre : il pensait avec des images, et pas avec des mots. Mais au bout du compte nous réussissions toujours à trouver une solution admissible tant par lui que par nous.

L’allemand Peter Fleischmann a aussi porté à l’écran l’un de vos romans les plus célèbres, Il est difficile d’être un dieu. Y avez-vous collaboré ?

Au début, oui. Nous étions des adversaires fervents de l’idée que ce film soit tourné par un cinéaste étranger. Nous voulions que ce soit Alexeï Guerman (5) ou au minimum un autre cinéaste de nos compatriotes. Cependant, les directeurs du cinéma d’autrefois avaient d’autres projets, et on nous a assez catégoriquement évincés du processus de travail. Nous n’avons pas beaucoup réagi à cela. Nous avons vu le scénario, nous avons discuté avec Fleischmann et nous avons compris que cette entreprise ne donnerait rien de bon.

Que pensez-vous de l’adaptation récente de Gadkie lebedi (6) par Konstantin Lopouchanski ?

Je ne l’ai pas encore vue, mais je sais que Lopouchanski est un cinéaste sérieux.

Comment se passe votre collaboration avec Polden, XXI vek (7), la revue qui porte en sous-titre votre nom ?

Midi, XXIe siècle est la seule revue « consistante » de fiction en Russie. Elle est publiée depuis 2002. Son but principal est en premier lieu la promotion de jeunes auteurs écrivant des récits et nouvelles de fiction en russe. Dans ce cas, le mot « fiction » est compris au sens large : de Jules Verne à Franz Kafka. La revue paraît tous les deux mois. Elle est sponsorisée par une revue célèbre, Autour du monde. Mais maintenant, nous nous préparons à passer à un régime mensuel, en gardant les mêmes buts et tâches.

Depuis 1974, vous avez animé un séminaire annuel de formation des jeunes écrivains de Science Fiction à Saint-Pétersbourg. Quel en a été le résultat ? Y a-t-il des écrivains russes actuels que vous pouvez considérer comme vos « disciples » ou vos successeurs ?

Je ne prends pas sur moi de nommer des « successeurs » ou « disciples », mais en effet, beaucoup d’écrivains intéressants qui sont maintenant renommés en Russie sont passés par ce séminaire : Vyatcheslav Rybakov, Mikhaïl Veller, Izmaïlov, Stoliarov, Chtchegolev [Schegolev], Galkina. La liste est longue.

D’une manière générale, que pensez-vous de la littérature russe contemporaine ?

Cette littérature a éprouvé le choc de la liberté, tombée sur elle avec la marchandisation. Mais après tout cela, les temps de l’autoritarisme reviennent, et il est probable que la boucle soit bouclée : la censure, les étaux idéologiques, la dissidence... « Comme c’est triste, mesdemoiselles » (7) !

Et de la Russie actuelle ?

Si les partisans de Poutine gagnent, la Russie sera comme en 1913, avec l’ajout des réalités du 21e siècle. Si ce sont les nationalistes qui prennent le dessus... je ne veux même pas penser à cette suggestion, qui est pourtant tout à fait possible !

En Occident, dans les années 1970 et 1980, on vous a souvent présenté, vous et votre frère, comme des dissidents de l’intérieur, à l'opposé d'autres, comme Soljenitsyne, qui ont été contraints à l'exil. Pourtant, dans un numéro de la revue Lettres Soviétiques, votre frère a été amené à dire que c’était faux (8). Qu'en était-il exactement?

Cela aurait été étonnant s’il avait répondu que c’était VRAI. C’était en 1984. On nous aurait écorchés vifs et interdits de publication, jusqu’à la Perestroïka-même.

Pouvez-vous nous raconter comment se sont passées vos dernières années de relation avec le régime soviétique ?

Nous étions par nécessité des opposants clandestins au régime. Comme des milliers et des milliers d’autres intellectuels. Et pas seulement des intellectuels.

On a écrit en France qu'à la suite de la controverse qui vous a opposés à la critique officielle dans les années 1960, vous aviez été menacés d'exil (9). Est-ce vrai?

Non, cela n'est pas vrai. Les autorités ne nous considéraient jamais comme de "vrais" opposants. Mais des bruits se répandaient activement comme quoi nous avions l'intention de partir pour Israël, et même que nous étions déjà partis. Cela empêchait diablement nos affaires éditoriales. Même les éditeurs qui étaient biens disposés à notre égard préféraient ne pas avoir affaire avec nous: "Nous les éditerons, mais ils tourneront les talons, alors qui sera responsable?"

Pensez-vous que l’univers du Midi existera un jour ?

Cet univers est possible si seulement Homo sapiens arrive à faire quelque chose avec le singe paresseux, poilu, avide de vie facile qui se trouve en chacun de nous. Soit il le trompera, soit il l’étranglera ou le persuadera. Et alors il se métamorphosera en Homme Eduqué. Sans Homme Eduqué (pour lequel le plus grand plaisir est le libre travail de création) l’Univers du Midi n’est pas possible. Mais qui a besoin de l’Homme Eduqué aujourd’hui ? Je ne vois absolument ni classe, ni couche sociale, ni corporation, ni détenteur du pouvoir qui serait intéressé par ce phénomène social.

C’est finalement une théorie que vous énonciez déjà en 1964 dans un article (« Du présent au futur ») publié dans Voprosi Literaturi. Vous vous inspiriez à l’époque de la pensée de Konstantin Paoustovski. Mais il n’était pas question alors d’une conclusion pessimiste comme maintenant. Pensez-vous que la médiocrité a fini par gagner ?

Au début des années 1960, nous étions tous deux atteints d’optimisme excessif, et nous pensions que le principal malheur de l’humanité était soit-disant la « petite bourgeoisie » : l’absence chez une personne d’intérêt à toute la richesse de la vie réelle, l’orientation vers la vanité et l’inanité de la vie, la prospérité et en même temps une apathie révoltante envers les sommets de l’esprit et de la connaissance. Depuis ce temps, nous avons compris que la « petite bourgeoisie » non seulement « finirait par gagner », mais qu’elle avait déjà gagné, il y a longtemps, « maintenant, et à jamais et pour les siècles des siècles, amen » !
Nous avons compris aussi que ce n’était pas le plus mauvais état de l’humanité, le Règne de la Petite Bourgeoisie victorieuse. Il y a des états pire : la dictature, l’impérialisme totalitaire avec sa pression sociale. Et bien que l’humanité soit déjà passée par certains de ces états, elle n’a rien appris et elle est prête à la première occasion d’y replonger (par exemple suite à la crise de l’énergie qui arrivera au milieu de notre siècle).

Avez-vous regretté parfois votre carrière de scientifique?

Je ne l'ai pas regrettée, mais pendant longtemps je me suis occupé d'informatique en amateur, chez moi, "pour l'âme", même quand j'étais déjà devenu un écrivain professionnel. Je n'ai cessé ces exercices qu'au début des années 1980, quand il était devenu clair que j'étais définitivement en retard par rapport au niveau professionnel, et qu'il ne me restait pas assez de temps pour faire quelque chose sérieusement.

Avez-vous des projets pour les années à venir ?

Les projets sont la prérogative des jeunes et de ceux qui se portent bien. Je ne peux pas me permettre ce luxe.



Notes:
1. Boris Strougatsky a été gravement malade en octobre dernier.
2. Lettres d’un homme mort, 1986, de Konstantin Lopouchanski.
3. Les Jours de l’éclipse, 1988, de Alexandre Sokourov, adapté du roman Un Milliard d’années avant la fin du monde.
4. Voir par exemple dans l’introduction de l’édition française du scénario dans Andreï Tarkovski, Œuvres cinématographiques complètes, t. II, 2001, Paris, Exils.
5. Qui avait réellement commencé à travailler sur le film.
6. Les Vilains cygnes, 2006, d’après le roman traduit en français sous le titre Les Mutants du Brouillard.
7. Midi, 21e siècle : cette revue porte le titre de la deuxième version d’un des premiers romans des deux frères. Seule la première version est parue en français, sous le titre Les Revenants des étoiles, au Rayon Fantastique.
8. Expression devenue usuelle tirée du roman satirique d’Ilf et Petrov Les Douze chaises, écrit sous Staline (1928).
9. « ‘Un homme doit rester toujours un homme’ Entretien avec Arkadi Strougatski », par Alexandre Fiodorov, Lettres Soviétiques n°302, 1984.
10. Voir la notice sur les frères Strougatski dans Denis Guiot, J.-P. Andrevon et G.-W. Barlow (dir.), La Science Fiction, 1987, Paris, MA Editions.