01/12/2011

Alexeï Rémizov - Le Décafardiseur

 

Depuis une quinzaine d'années, on redécouvre en France l'oeuvre d'Alexeï Rémizov. Alors que celui-ci avait été régulièrement traduit durant les années 40, son œuvre était ensuite tombée dans l'oublie, jusqu'à renaître finalement, à partir des années 90, notamment grâce aux efforts d'Anne-Marie Tatsis-Botton, qui nous offre justement la traduction d'une de ses nouvelles fantastiques, aux éditions Interférences : Le Décafardiseur (Чёртик, Le Diablotin, 1906). Rémizov.jpg

 

Rémizov, mort en 1957 à Paris, est un poète, écrivain et dessinateur à ses heures (l'illustration de couverture est de lui) qu'on associe essentiellement à l'Âge d'Argent russe, cette période de bouillonnement littéraire du tournant du XXe siècle. Et cette nouvelle s'inscrit bien dans cette époque : même si son argument est fantastique, elle nous dévoile cependant une riche description réaliste de la société russe provinciale.

 

L'action se passe sans doute à Penza, au sein d'une maison fermée à tous, dans laquelle on sait qu'une famille étrange vit recluse. Seuls en sortent les deux enfants, et y entre un décafardiseur, un homme étrange, fou de Dieu, qui voit le diable partout. On dit d'ailleurs que la maîtresse de lieux, Agraféna, aurait conquis le cœur de son mari, lui même homme pieux et en proie à des crises mystiques, à l'aide d'un charme.

 

Raconté sur un ton qui oscille entre le brut de décoffrage, volontiers populaire, et l'emphase poétique, Le Décafardiseur nous décrit une plongée dans l'intimité d'une famille bourgeoise qui s'enferme peu à peu dans le délire religieux, un délire comme on pouvait en trouver tant dans la Russie pré-révolutionnaire, cette terre féconde en sectes de toutes sortes, des plus innocentes aux plus loufoques. Et seuls les enfants semblent ici être sains d'esprit, à défaut de l'être nécessairement de corps. Clairement, à ce titre, Le Décafardiseur n'est pas un récit horrifique, mais simplement effrayant dans sa façon de mettre en scène la dérive sectaire dans le cercle familial.

 

 

 

Alexeï Rémizov

 

Le Décafardiseur

 

Traduction de Anne-Marie Tatsis-Botton

 

2011, Paris, Editions Interférences

 

 

 

Une lecture de Patrice

 

 

 

06/02/2011

Alexandre Tchaïanov - Diableries moscovites

Après Bouïda et Senkovski, poursuivons notre exploration de la part fantastique du catalogue des éditions Interférences, avec les Diableries moscovites d'Alexandre Tchaïanov, recueil de cinq nouvelles d'inégales longueurs traduites par Sophie Benech et préfacé par Vitaly Amoursky.

 

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Tchaïanov est bien connu des historiens en tant qu'ingénieur agronome et économiste, auteur aussi d'une utopie, Le Voyage de mon frère Alexis au pays de l'utopie paysanne, sous le pseudonyme d'Ivan Kremniov, publié en 1920. Déclaré "ennemi du peuple", comme tant d'autres intellectuels de l'époque, il est fusillé en 1937 à Alma-Ata, où il était exilé depuis déjà plusieurs années.

Comme le rappelle la préface, son oeuvre littéraire tient en peu de choses, et les cinq nouvelles de ce recueil sont sans doute ce qu'il reste de plus marquant, d'autant plus qu'en bien des aspects, elles ont pu inspirer Boulgakov lui-même. De quoi s'agit-il donc.

Dans Histoire de la poupée du coiffeur, un richissime architecte tombe amoureux fou d'une poupée de cire représentant des soeurs siamoises, et plus particulièrement de l'une des deux soeurs. Il se lance alors dans une quête insensée à travers toute l'Europe, afin d'en retrouver le modèle, qui travaille comme monstre de foire dans un cirque itinérant. Ecrit, si l'on en croit la date proposée, en 1918, cette nouvelle, riche d'une idée vraiment originale, perd de son efficacité du fait d'une structure maladroite qui égare le lecteur dans les errances du personnage.

Il en est de même avec Vénédiktov, ou les mémorables événements de ma vie (1921): le héros assiste par inadvertance à une partie de carte en enfer, et se retrouve en possession de plusieurs jetons de jeu, lesquels sont simplement des âmes... Là encore, une très bonne idée, gâchée par un plan brouillon.

En revanche, avec Le Miroir vénitien (1923), on frise l'excellence. Un jeune noble, maniaque d'aménagement intérieur, finit par trouver ce qui sera la pièce maîtresse de sa maison: un grand miroir vénitien. Mais très vite il y surprend un étrange regard, et sa surprise est grande lorsque son reflet l'attrape d'une poigne de fer pour l'attirer à l'intérieur du miroir et prendre sa place dans la vraie vie. Une thème d'une étonnante modernité, au point qu'on pourra le retrouver dans la nouvelle de la française Sylvie Miller, Un Choix réfléchi, disponible dans le recueil Noir Duo.

Les Aventures extraordinaires, mais véridiques, du comte Fiodor Mikhaïlovitch Boutourline, (1924) sont quand à elle un semi échec. Si le récit démarre très bien, développant une ambiance pesante dans une Moscou sombre et angoissante à souhait, le récit se perd ensuite dans nombre de rebondissements, à travers toute l'Europe, lui faisant perdre de sa cohérence. On en arrive presque à l'impression qu'il s'agit d'un roman resté à l'état d'ébauche, même si la nouvelle se lit d'une traite, avec un réel plaisir; et cela est bien dommage car Tchaïanov y fait montre d'une imagination débordante, absolument libre.

C'est en fait avec Julia, ou rencontres près du Nouveau-Couvent-des-Jeunes-Vierges (1928) que l'on touche au chef-d'oeuvre, avec une nouvelle qui mérite à elle seule l'achat du recueil. Il est difficile d'en parler sans en dévoiler tout le sel; tout juste peut-on dire qu'on y croise un fantastique joueur de billard français au génie presque diabolique, et une mystérieuse jeune femme, belle à s'en damner, et pourtant grise, chaperonnée par un étrange personnage difforme. Qui sont-ils donc tous? Comment peuvent-ils pousser le héros de cette histoire jusqu'au bord de la folie?

On le voit donc, ce recueil de Tchaïanov est littérairement inégal, mais mérite pourtant toute notre attention, d'une part en tant qu'influence sur Boulgakov, mais aussi en tant que dernier représentant d'une littérature fantastique du XIXe siècle, à la Odoievski, pourrait-on dire. Cela n'est d'ailleurs pas pour rien si la plupart des récits prennent place dans une Moscou antérieure à 1850.

Soulignons enfin l'admirable travail accompli par les éditions Interférences, qui non seulement ont pris la peine de réintégrer à ces nouvelles leurs illustrations originales (y compris celles qui avaient été censurées), mais aussi l'avant-propos de Tchaïanov lui-même, en forme de clin-d'oeil (il ne serait pas l'auteur de ces nouvelles, ce serait un certain X., botaniste), préface qui fut elle aussi censurée et qui a donc été retrouvée pour cette édition aux Archives d'Etats de la Fédération de Russie. Du grand travail de bibliophile, qu'on ne peut que saluer.

15/12/2010

Ossip Senkovski - Les Travailleurs de l'enfer

Continuons notre exploration du catalogue des éditions Interférences: elles en valent la peine. Ossip Senkovski s'est fait connaître durant la première moitié du XIXe siècle sous le pseudonyme de Baron Brambeus. Journaliste, orientaliste, et tout simplement polygraphe, il fut surtout un critique littéraire sévère, maître d'oeuvre d'une revue encyclopédique célèbre, Le Cabinet de lecture.

Les deux nouvelles qui composent Les Travailleurs de l'enfer tournent sans surprise autour du même sujet: le diable, ou plutôt, les diables. Et des diables franchement pitoyables.

 

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Une grande réception chez Satan (1832), prend pour modèle un récit de Balzac (La Comédie du diable - 1830), tout en prenant soin de s'en affranchir quant au propos. Nous avons donc Satan, prenant son café (du goudron) avec des biscuits (des livres, de préférence moderne et donc pas trop lourds), trônant au milieu de son enfer et recevant les rapports de ses différents ministres et chargés de mission. Et en bon littéraire, Senkovski fera évidemment défiler tout une série d'individus plus ou moins liés au monde déjà croquignolesque du livre. On verra donc passer un bibliothécaire qui aura commis la faute de fournir à Satan des livres trop lourds (et pourtant modernes!) pour son café, mais aussi un directeur général des émeutes et des révolutions, dont le maître des démons sera si peu satisfait qu'il l'enverra dans le ciel à grand coup de pied dans le derrière. Et pourtant ce dernier, aussitôt retombé sur Paris, "se releva en un clin d'oeil, se ressaisit, et se mit aussitôt à hurler à gorge déployée: 'À bas les ministres! À bas le roi! Vive la liberté! Vive la République! Vive Lafayette! Vive Napoléon II!'" Et de lancer à tout va pavés et tessons de bouteilles.

S'ensuit le démon du journalisme, tout de papier journal vêtu. Avant de faire son rapport, il pose par terre son long chapeau pointu orné d'une girouette, et d'un bond, il se sodomise lui-même avec la girouette avant de parler. Evidemment, Satan, insatisfait du rapport, ne manquera pas de lui donner une bonne claque qui aura une conséquence aisée à déduire. Que dire du "grand maître de la littérature", un diable élégant, qui ne s'exprime qu'avec force de "!!! ... ??? hélas... !!!", et est incapable de dire simplement "J'ai un rhûme" sans étaler cela à l'aide de "Une obscure moiteur s'est infiltrée à travers les cloisons de mon âme; une humidité sépulcrale s'est engouffrée dans mon cerveau, etc.". Bref un parfait romantique, ennemi des classiques.

Tous ces braves diables, pourtant particulièrement maltraités, restent pourtant fidèles comme des chiens à Sa Sinistre Obscurité. On l'aura compris, Senkovski tape dur, très, et le plus souvent juste, sur le monde des lettres dans son ensemble (les bibliothécaires, les philosophes, les écrivains, les journalistes, les bibliographes, etc.), et sa critique reste d'une pertinence remarquable. Quiconque de nos jours est lié aux métiers du livre devrait en faire la lecture, afin de découvrir que tous les travers de ces métiers existaient déjà il y a maintenant plus d'un siècle et demi.

Bien que se présentant comme une sorte de suite d'Une Grande réception chez Satan, les Notes d'un esprit du foyer (1835) sont d'un tout autre ton. Ce récit se présente déjà plus comme une véritable nouvelle, et non comme un catalogue pamphlétaire. Un défunt, anciennement amoureux de sa jeune veuve, sort de son cimetière et rend visite à l'esprit de son ancien foyer (en russe le domovoï). Et au cour de leur conversation, le démon du journalisme, Boubantus, vient leur rendre visite.

Et Boubantus se chargera, du haut de sa superbe démoniaque, de leur donner une leçon de vie. Il commencera par briser les certitudes du défunt sur la mort (qui lui semblait si douce qu'une deuxième en serait enviable!), et bien évidemment sur l'amour, présenté comme un équivalent des pôles négatifs et positifs de l'électromagnétisme.

Plus calme, plus posé, l'humour des Notes d'un esprit du foyer n'en a que plus de force, d'autant plus qu'il touche à des sujets plus généraux. La chute du récit s'en trouve finalement encore plus drôle.

On ne peut que remercier Sophie Benech pour cette redécouverte de Senkovski, après la traduction par Paul Lequesne des Voyages fantastiques du baron Brambeus chez L'Esprit des Péninsules. Après la lecture de ces Travailleurs de l'enfer, on en vient à trouver ces diables si médiocres qu'on a encore moins envie de les fréquenter ni de signer un pacte (si romantique!) avec eux.