14/10/2011

Nathalie Amargier

S'il fallait ne garder qu'un nom parmi tous les auteurs que Nathalie Amargier a traduits, ce serait vraisemblablement Andreï Kourkov. Quoi qu'un autre Andreï, Salomatov, mériterait d'être mieux connu. Mais laissons la parler :

 

Êtes-vous en général une lectrice de fantastique ou de science-fiction, et si oui, quels sont pour vous les auteurs ou les œuvres marquantes ?

En fait non, je ne suis pas spontanément une lectrice de fantastique ou de science-fiction. Il m'est arrivé d'en lire, le plus souvent sur les conseils d'amis persuasifs qui, eux, adoraient ces genres, voire les pratiquaient. J'ai toujours été contente de ces découvertes, mais cela n'a pas changé mes goûts, malgré les excellents moments passés avec Isaac Asimov ou Tolkien (à une époque pas si lointaine, il y a 20-25 ans, où le Seigneur des Anneaux était encore une œuvre relativement peu connue, dont les fans constituaient une sorte de secte d'initiés. Depuis les films de Peter Jackson, cela a bien changé, et tant mieux).

Outre Harry Potter ces dernières années, les seules fois où j'ai lu de moi-même des œuvres fantastiques, c'était, enfant, dans les pages du Journal de Mickey, qui publiait toutes les semaines un épisode de Mandrake et de Flash Gordon (Guy l'Eclair), que je dévorais. Ainsi, bien des décennies plus tard, le fantastique et la science-fiction se conçoivent encore essentiellement pour moi sous forme de BD, ou de cinéma (récemment, j'ai été ravie de pouvoir regarder l'ensemble des épisodes de La guerre des étoiles dans l'ordre chronologique de l'histoire). Amargier Salomatov.jpg

Car du côté de la littérature “sérieuse et respectable”, celle avec laquelle les jeunes lecteurs sont censés commencer leur carrière de bibliophiles, ça n'avait pas accroché du tout : Alice au pays des merveilles m'avait terrifiée, et Le Petit Prince plongée dans la perplexité (alors que Vol de nuit du même Saint-Exupéry m'avait beaucoup plu). Les mondes parallèles, univers déconstruits et reconstruits, les créatures bizarres, les utopies inquiétantes, tout ça, au départ, me mettait très mal à l'aise. En grandissant, je suis devenue plus tolérante, plus curieuse. Malgré tout, aujourd'hui encore, de Doris Lessing à Tchinguiz Aïtmatov, ce ne sont pas les écrits fantastiques que je préfère, mais leurs histoires “classiques”.

 

Que représentent ces genres pour vous ?

Ils m'évoquent les discours enflammés de mes amis qui, pour les cinéphiles, voulaient à toute force que j'aille voir Soleil vert ou Brazil (et en général tout Terry Gilliam), et pour les littéraires (c'étaient parfois les mêmes), se divisaient entre partisans et adversaires de Dune. Pour moi-même, ils représentent de beaux moments devant de vieux films aux trucages artisanaux et inventifs, de King Kong à La machine à remonter le temps.

 

Quel fut votre premier contact avec le fantastique ou la SF russe ?

Ce fut, alors que je commençais tout juste à étudier le russe, les Récits de Petersbourg, de Nicolas Gogol, prêtés par ma prof, une dame exceptionnelle. Le Manteau me plut énormément, Le Nez me déconcerta sans me rebuter, et le Journal d'un fou me fascina. Peu après, je tombai, à la bibliothèque du collège, sur Alexandre Grine, puis sur L'Homme amphibie, d'Alexandre Beliaev, et Le Maître et Marguerite, de Boulgakov. Je réalisai alors que pour moi, russe et fantastique allaient très bien ensemble, et que l'irréaliste ne me choquait plus.

 

Quels sont vos auteurs préférés dans ce domaine ?

J'ai assez peu de références : en russe, Gogol, Grine. Sinon, Asimov, J.K. Rowling…

 

Y a-t-il d'après vous une spécificité « russe » dans le domaine de l'imaginaire ? Et en littérature en général ?

Je ne m'y connais pas assez pour émettre un avis sur la question. Mon sentiment est que la Russie est un pays qui convient bien au fantastique, en tant que strana tchoudiés, un pays des merveilles où on peut s'attendre à tout, même au plus improbable (en bien comme en mal), tout le temps. C'est un pays où on a envie d'échapper à la réalité, où l'art, la rêverie, l'alcool, sont des moyens d'évasion très pratiqués. L'imaginaire, c'est le salut… la fuite devant les efforts patients et terre à terre qui seraient indispensables pour améliorer le quotidien.

Quant à la spécificité de la littérature russe en général… son ambition, peut-être. Ambition d'être "plus et autre chose" que de la “simple” littérature, d'avoir un rôle à jouer dans un pays qui en a besoin, où il manque un élément de cohésion, une vision.

 

Quel est l'auteur ou l'oeuvre que vous êtes la plus fière d'avoir traduit, et pourquoi ?Amargier Kourkov.jpg

Fière… je ne suis fière de rien, ce n'est pas le mot… disons que sur un plan professionnel je suis très contente que me soit échu Le Pingouin, que je me suis régalée à traduire et qui a été un grand succès public. C'est la combinaison idéale, aimer soi-même un livre et le voir, une fois traduit, plébiscité par les lecteurs du "pays d'accueil”. Cela reste rare… Ce fut aussi l'occasion de rencontrer un auteur extrêmement sympathique, Andreï Kourkov, merveilleux raconteur d'histoires.

Sinon, je suis heureuse d'avoir traduit l'un des scénarios qui composent l'anthologie Tarkovski, j'ai énormément d'affection pour le moyen-métrage qui m'avait été confié (Le rouleau-compresseur et le violon, une œuvre de fin d'étude co-écrite par Tarkovski et Andreï Kontchalovski, attachante mais sans caractère fantastique).

Outre ces épisodes, chacune de mes traductions, pour telle ou telle raison, a constitué une belle expérience.

 

Quel auteur ou quelle œuvre aimeriez-vous traduire, maintenant ?

J'aimerais traduire quelqu'un qui ne soit pas donneur de leçons, ne se prenne pas pour un prophète, ne cherche pas à épater la galerie avec un style démonstrativement compliqué ou des références excessivement subtiles et abondantes. Qui ne donne ni pas dans le sordide ou la violence. Qui ne colle pas à une mode. Quelqu'un qui ait de l'humour, le sens du dialogue et un petit grain de folie joyeuse.

J'aimerais traduire une pièce de théâtre, ce que je n'ai jamais fait, pouvoir faire vivre des répliques avec du rythme. Mais concrètement, je n'ai ni auteur ni œuvre à citer.

 

Comment s'est passé votre premier contact avec le milieu de l'édition française ?

Vite et bien. J'étais une lectrice vorace de littérature traduite (de nombreuses langues), et jugeais que la fonction de traducteur littéraire était très noble et enviable, pensez donc, être la personne qui donne accès à tous ces trésors étrangers… Comme j'avais une passion absolue pour le russe, ma vocation était toute trouvée. Etudiante à l'INALCO (Langues O'), je vivais à Paris et ne manquais aucune rencontre littéraire, débat, présentation, soirée, discutais avec les personnes invitées, les questionnais… Un jour, à la fin des années 80, j'ai croisé quelqu'un que j'admirais particulièrement, Christine Zeytounian-Beloüs, qui avait déjà traduit nombre d'ouvrages russes publiés en France, tout en écrivant elle-même et en réalisant de fabuleux tableaux. Elle a eu la générosité de me faire confiance pour me recommander à la directrice d'une maison d'édition, Jacqueline Chambon, afin que je traduise deux nouvelles de Zinaïda Hippius, qui sortirent sous le titre Chair sacrée.

 

Avez-vous des projets ?

Ecrire et construire une maison. Ou l'inverse. Pour ce qui est des traductions, rien n'est prévu à ce jour, les projets se présentent par surprise…

11/05/2011

Zenaïda Hippius - Chair sacrée

En son temps, avant la Révolution d'Octobre, Zenaïda Hippius fut célèbre. Pour sa vie plus ou moins privée et son ménage à trois avec les écrivains Dimitri Merejkovski (son mari) et Dimitri Philisophoff, mais aussi et surtout pour avoir été la fondatrice en Russie, avec Valeri Brioussov, du mouvement symboliste. Z_Gippius_1910s.jpg

Poétesse, écrivain et dramaturge, elle a laissé plusieurs recueils de nouvelles, de poésies, ainsi qu'une pièce de théatre. Et malgré cette oeuvre plutôt abondante, malgré aussi son exil à Paris, en 1921, elle reste totalement méconnue en France, où l'on n'a guère publié qu'une poignée de nouvelles, un roman (Le Pantin du diable) et le récit qu'elle a écrit de ses quelques années dans l'Union Soviétique naissante et de sa fuite (Journal sous la terreur).

On ne pouvait donc qu'approuver les éditions Jacqueline Chambon lorsqu'elles traduisirent, 1991, deux autres nouvelles de cet auteur, Le Destin et Chair sacrée, cette dernière donnant son titre au recueil.

Sur ces deux textes, seul le premier est fantastique, et il justifie la présence de cette publication sur notre blog. D'une facture classique (et l'auteur en a conscience dans son introduction, ce sempiternel récit dans lequel plusieurs personnes discutent jusqu'à ce que l'une d'elle finisse par dire: "il m'est arrivé..."), il n'en reste pas moins captivant. Lors d'un dîner mondain, un homme rencontre une jeune femme qu'il trouve au premier abord d'allure déplaisante, notamment par son regard, qui semble si vieux. Finalement captivé par elle - et cette attraction est réciproque - il finira par apprendre qu'elle connaît au détail près tout ce qui pourra lui arriver jusqu'à la fin de ses jours. Pour reprendre ses termes: "J'ai à la fois vingt-six et quatre-vingt-un ans. C'est ainsi."

Hippius.jpg

Chair sacrée, lui, se veut réaliste. Une jeune fille vit seule avec son père, un riche marchand, et sa petite soeur, handicapée mentale, sans intelligence et sujette à de graves crises d'épilepsie. Et lorsqu'arrive pour elle l'âge de se marier, elle apprend que son père, un homme austère, qui ne goûte aucun plaisir, lui a réservé un tout autre sort: elle devra rester jusqu'à la fin de ses jours avec sa soeur, afin de prendre soin d'elle. Avec interdiction d'épouser qui que ce soit. Et si elle outrepasse ce testament, elle sera déshéritée. Or qui, dans la Russie traditionnelle, accepterait de se marier avec une fille sans dote?

Bouleversants l'un comme l'autre, bien qu'écrits dans des genres et des styles tout à fait différents, les deux récits qui composent Chair sacrée montrent l'immense difficulté qu'avaient les femmes de la Russie des tsars à vivre leur vie, à être indépendantes d'un destin qu'on a toujours pris soin de tracer pour elles, sans jamais rien leur demander.

Ces deux textes, écrits au début du siècle, sont extraits d'un recueil paru à Paris en 1921. Un recueil donc. Et la question qui reste à poser est: mais pourquoi donc n'en avoir traduit que deux seulement!

 

Une lecture de Patrice

 

12/02/2009

Anatoli Kim - L'Écureuil

Paru initialement en 1984 en Union Soviétique, L'Écureuil (Белка) d'Anatoli Kim est un roman qui appartient à un genre traditionnel particulièrement riche en Russie, mais qui justement après des décennies de réalisme soviétique, ne faisait alors que se relever de ses cendres, le Fantastique.

41WD59E8RZL._SS500_.jpg1000977206.jpg
Le postulat de base de Kim est relativement simple: des animaux à forme humaine, appelés ici "garous", ont infiltré le monde des Hommes, vivant comme eux tout en gardant certains traits mentaux caractéristiques de leur espèce. Ces animaux sont plus ou moins conscients de leur nature, et un écureuil, le narrateur du roman, se prend à vouloir devenir un humain à part entière.
Drôle de personnage que cet écureuil. Craintif, voire carrément couard, comme tout ceux de son espèce, il est cependant doté d'un pouvoir qui lui permet de pénétrer les esprits de tout le monde, y compris des morts.
Au-delà du fait d'être une pure merveille de poésie, ce roman use donc d'un artifice stylistique rare dans le monde de l'Imaginaire: le récit y est raconté pour l'essentiel à la première personne, mais cette première personne n'est jamais la même, puisque, en bon écureuil, le narrateur passe d'un esprit à l'autre comme il passerait d'un arbre à l'autre. Ainsi d'un paragraphe à l'autre, et parfois même d'une phrase à l'autre, « je » n'est plus « je ». Seul le changement de ton, de style, permet de se douter qu'on change de personne, jusqu'à avoir une certitude grâce à un élément contextuel. C'est extrêmement déstabilisant, mais au final, cela produit un effet psychologique extraordinaire: l'auteur dévoile ainsi avec une précision de chirurgien sa vision du monde, de l'art (la plupart des personnages sont artistes) et de l'Homme, une vision à la fois belle et pessimiste, fortement teintée des théories de Pierre Teilhard de Chardin. L'Homme aurait ainsi toujours une part d'animalité en lui, et il ne tiendrait qu'à lui de la faire disparaître. On retrouve-là dans un autre domaine une idée chère aux frères Strougatski... Mais quel en serait le résultat?
C'est donc un texte difficile: il faut bien avouer qu'il nous a fallu plusieurs mois pour en achever la lecture. Mais l'effort fourni en vaut la peine car il s'agit là d'un livre sombre, mélancolique, très beau car servi par un style extraordinaire (et en français par la belle traduction de Christine Zeytounian-Beloüs), et surout riche de sens.

La fiche technique:
Broché: 379 pages
Éditeur : Éditions Jacqueline Chambon (mars 1990)
ISBN-10: 2877110362
ISBN-13: 978-2877110365