11/03/2012

Andreï Kourkov - Le Jardinier d'Otchakov

 

Igor est un jeune homme on ne peut plus normal, du moins en apparence. Car blessé à la tête durant son enfance, il a été depuis déclaré inapte au travail et vit seul avec sa mère, dans une maison d'une petite ville de banlieue, avec pour uniques revenus les intérêts qu'ils touchent de la vente de leur précédent logement à Kiev.

 

Kourkov2.jpgUn jour, la mère d'Igor embauche au noir Stepan, un vieil homme, presque un clochard, comme jardinier, pour quelques hryvnias. Or le vieil homme, qui s'est installé dans la remise, porte sur son dos un étrange tatouage totalement déformé par l'âge. Avec sa permission, Igor le prend en photo, et un ami informaticien parvient à en restituer la forme initiale : il s'agit d'une adresse, à Otchakov, une petite ville du bord de la mer Noire. Une adresse qui fut fréquentée il y a bien des années par le père de Stepan. Les deux hommes s'y rendent alors, et après être entrés par effraction dans la maison en question, ils y trouvent une cache contenant une fortune en pierres précieuses, un vieil uniforme complet de milicien soviétique, des montres en or et des liasses de plusieurs centaines de roubles en gros billets des années 1950.

 

Une fois revenus en banlieue, Stepan laisse à Igor l'uniforme, une des montres en or et les liasses de roubles soviétiques. Arrive un soir où Igor est convié à une soirée « rétro » : tout les participants doivent y aller habillés comme à l'époque soviétique. En toute logique, Igor enfile l'uniforme, qui lui va à merveille, et file dans la nuit vers le lieu de rendez-vous pour la fête... avant de se retrouver subitement à Otchakov en 1957 !

 

Tout d'abord surpris, puis rassuré par la protection que lui assure l'uniforme de milicien, Igor va se lancer à la découverte de ce monde qui lui est totalement étranger. Et du fait qu'il est contraint de revenir chez lui et à son époque chaque fois qu'il retire l'uniforme, il fera souvent l'aller-retour, en suivant systématiquement le même protocole : attendre le soir, boire deux verres d'alcool, enfiler l'uniforme puis sortir dans la nuit.

 

 

 

Kourkov1.jpgPublié de façon quasi-confidentielle en Ukraine – un tirage d'à peine 2500 exemplaires –, pourtant par son éditeur ordinaire – Folio, à Kharkov –, Le Jardinier d'Otchakov (Садовник из Очакова, 2010) d'Andreï Kourkov est paru il y a quelques semaines chez Liana Lévi, et c'est tant mieux. Car on tient avec ce livre un fort bon roman. Car Kourkov y revient presque aux sources, à une façon de raconter, proche de celle du Pingouin, qui fit son succès. Il y parle peu de politique, contrairement au Laitier de nuit, mais s'intéresse à la société en tant que telle, au quotidien, à la petite vie des petites gens. Et il le fait en mettant côte-à-côte le monde soviétique de 1957 et le monde ukrainien de 2010. L'ambition n'est pourtant ni de dénigrer l'époque soviétique : Kourkov s'attache systématiquement à montrer les bons côtés de la vie durant ces deux époques. Il ne les oppose pas vraiment : tout au plus s'étonne-t-il de constater un moindre confort domestique – il n'y a pas de frigo dans les maisons en 1957 ! Il relève aussi, dans une scène étonnante de dégustation de poissons, le fait que les aliments étaient sans doute de meilleure qualité. Il fait remarquer à Igor « dans les yeux des passants une sorte de flamme singulière, presque joyeuse, reflet d'un appétit de vivre qu'il n'avait jamais observé ni à Kiev ni à Irpen ». Il ne peut s'empêcher de le faire s'émerveiller devant le physique des femmes : « On aurait pourtant pu sans hésitation coller sur son corps une étiquette portant le « label de qualité » soviétique : l'étoile à cinq branches agrémentée du sigle CCCP qu'on apposait seulement sur les meilleurs produits. Tout chez elle était idéal, le visage, la poitrine, la taille, les hanches. Elle n'avait rien de commun avec les vénus dénudées peuplant les couvertures et les pages des magazines masculins, où le sex-appeal tenait lieu de beauté. En tenait lieu au point de se confondre avec elle dans la tête de millions d'hommes ». Un point de vue qu'on ne saurait que comprendre...

 

Mais il ne s'agit pour autant pas de nostalgie de l'époque soviétique. Car dans les deux mondes, les égoïstes règnent, la notion d'honnêteté reste fluctuante et la mafia est dangereuse, et même vêtu d'un uniforme de la milice on peut s'y faire trucider en pleine nuit. 1957 comme 2010 se placent dans des époques de changement important. Déstalinisation pour l'une, établissement douloureux d'une démocratie pour l'autre ; dans les deux cas des mutations importantes qui suscitent des espoirs et des déceptions. « Notre pays est passionnant, notre époque est passionnante, nous sommes passionnants » finit par dire Igor à un ami hacker. Et de fait le roman baigne dans une forme d'optimisme lucide qui fait du bien.

 

 

 

Andreï Kourkov, Le Jardinier d'Otchakov

 

Traduit par Paul Lequesne

 

2012, Liana Lévi

 

 

 

Une lecture de Patrice

 

14/10/2011

Nathalie Amargier

S'il fallait ne garder qu'un nom parmi tous les auteurs que Nathalie Amargier a traduits, ce serait vraisemblablement Andreï Kourkov. Quoi qu'un autre Andreï, Salomatov, mériterait d'être mieux connu. Mais laissons la parler :

 

Êtes-vous en général une lectrice de fantastique ou de science-fiction, et si oui, quels sont pour vous les auteurs ou les œuvres marquantes ?

En fait non, je ne suis pas spontanément une lectrice de fantastique ou de science-fiction. Il m'est arrivé d'en lire, le plus souvent sur les conseils d'amis persuasifs qui, eux, adoraient ces genres, voire les pratiquaient. J'ai toujours été contente de ces découvertes, mais cela n'a pas changé mes goûts, malgré les excellents moments passés avec Isaac Asimov ou Tolkien (à une époque pas si lointaine, il y a 20-25 ans, où le Seigneur des Anneaux était encore une œuvre relativement peu connue, dont les fans constituaient une sorte de secte d'initiés. Depuis les films de Peter Jackson, cela a bien changé, et tant mieux).

Outre Harry Potter ces dernières années, les seules fois où j'ai lu de moi-même des œuvres fantastiques, c'était, enfant, dans les pages du Journal de Mickey, qui publiait toutes les semaines un épisode de Mandrake et de Flash Gordon (Guy l'Eclair), que je dévorais. Ainsi, bien des décennies plus tard, le fantastique et la science-fiction se conçoivent encore essentiellement pour moi sous forme de BD, ou de cinéma (récemment, j'ai été ravie de pouvoir regarder l'ensemble des épisodes de La guerre des étoiles dans l'ordre chronologique de l'histoire). Amargier Salomatov.jpg

Car du côté de la littérature “sérieuse et respectable”, celle avec laquelle les jeunes lecteurs sont censés commencer leur carrière de bibliophiles, ça n'avait pas accroché du tout : Alice au pays des merveilles m'avait terrifiée, et Le Petit Prince plongée dans la perplexité (alors que Vol de nuit du même Saint-Exupéry m'avait beaucoup plu). Les mondes parallèles, univers déconstruits et reconstruits, les créatures bizarres, les utopies inquiétantes, tout ça, au départ, me mettait très mal à l'aise. En grandissant, je suis devenue plus tolérante, plus curieuse. Malgré tout, aujourd'hui encore, de Doris Lessing à Tchinguiz Aïtmatov, ce ne sont pas les écrits fantastiques que je préfère, mais leurs histoires “classiques”.

 

Que représentent ces genres pour vous ?

Ils m'évoquent les discours enflammés de mes amis qui, pour les cinéphiles, voulaient à toute force que j'aille voir Soleil vert ou Brazil (et en général tout Terry Gilliam), et pour les littéraires (c'étaient parfois les mêmes), se divisaient entre partisans et adversaires de Dune. Pour moi-même, ils représentent de beaux moments devant de vieux films aux trucages artisanaux et inventifs, de King Kong à La machine à remonter le temps.

 

Quel fut votre premier contact avec le fantastique ou la SF russe ?

Ce fut, alors que je commençais tout juste à étudier le russe, les Récits de Petersbourg, de Nicolas Gogol, prêtés par ma prof, une dame exceptionnelle. Le Manteau me plut énormément, Le Nez me déconcerta sans me rebuter, et le Journal d'un fou me fascina. Peu après, je tombai, à la bibliothèque du collège, sur Alexandre Grine, puis sur L'Homme amphibie, d'Alexandre Beliaev, et Le Maître et Marguerite, de Boulgakov. Je réalisai alors que pour moi, russe et fantastique allaient très bien ensemble, et que l'irréaliste ne me choquait plus.

 

Quels sont vos auteurs préférés dans ce domaine ?

J'ai assez peu de références : en russe, Gogol, Grine. Sinon, Asimov, J.K. Rowling…

 

Y a-t-il d'après vous une spécificité « russe » dans le domaine de l'imaginaire ? Et en littérature en général ?

Je ne m'y connais pas assez pour émettre un avis sur la question. Mon sentiment est que la Russie est un pays qui convient bien au fantastique, en tant que strana tchoudiés, un pays des merveilles où on peut s'attendre à tout, même au plus improbable (en bien comme en mal), tout le temps. C'est un pays où on a envie d'échapper à la réalité, où l'art, la rêverie, l'alcool, sont des moyens d'évasion très pratiqués. L'imaginaire, c'est le salut… la fuite devant les efforts patients et terre à terre qui seraient indispensables pour améliorer le quotidien.

Quant à la spécificité de la littérature russe en général… son ambition, peut-être. Ambition d'être "plus et autre chose" que de la “simple” littérature, d'avoir un rôle à jouer dans un pays qui en a besoin, où il manque un élément de cohésion, une vision.

 

Quel est l'auteur ou l'oeuvre que vous êtes la plus fière d'avoir traduit, et pourquoi ?Amargier Kourkov.jpg

Fière… je ne suis fière de rien, ce n'est pas le mot… disons que sur un plan professionnel je suis très contente que me soit échu Le Pingouin, que je me suis régalée à traduire et qui a été un grand succès public. C'est la combinaison idéale, aimer soi-même un livre et le voir, une fois traduit, plébiscité par les lecteurs du "pays d'accueil”. Cela reste rare… Ce fut aussi l'occasion de rencontrer un auteur extrêmement sympathique, Andreï Kourkov, merveilleux raconteur d'histoires.

Sinon, je suis heureuse d'avoir traduit l'un des scénarios qui composent l'anthologie Tarkovski, j'ai énormément d'affection pour le moyen-métrage qui m'avait été confié (Le rouleau-compresseur et le violon, une œuvre de fin d'étude co-écrite par Tarkovski et Andreï Kontchalovski, attachante mais sans caractère fantastique).

Outre ces épisodes, chacune de mes traductions, pour telle ou telle raison, a constitué une belle expérience.

 

Quel auteur ou quelle œuvre aimeriez-vous traduire, maintenant ?

J'aimerais traduire quelqu'un qui ne soit pas donneur de leçons, ne se prenne pas pour un prophète, ne cherche pas à épater la galerie avec un style démonstrativement compliqué ou des références excessivement subtiles et abondantes. Qui ne donne ni pas dans le sordide ou la violence. Qui ne colle pas à une mode. Quelqu'un qui ait de l'humour, le sens du dialogue et un petit grain de folie joyeuse.

J'aimerais traduire une pièce de théâtre, ce que je n'ai jamais fait, pouvoir faire vivre des répliques avec du rythme. Mais concrètement, je n'ai ni auteur ni œuvre à citer.

 

Comment s'est passé votre premier contact avec le milieu de l'édition française ?

Vite et bien. J'étais une lectrice vorace de littérature traduite (de nombreuses langues), et jugeais que la fonction de traducteur littéraire était très noble et enviable, pensez donc, être la personne qui donne accès à tous ces trésors étrangers… Comme j'avais une passion absolue pour le russe, ma vocation était toute trouvée. Etudiante à l'INALCO (Langues O'), je vivais à Paris et ne manquais aucune rencontre littéraire, débat, présentation, soirée, discutais avec les personnes invitées, les questionnais… Un jour, à la fin des années 80, j'ai croisé quelqu'un que j'admirais particulièrement, Christine Zeytounian-Beloüs, qui avait déjà traduit nombre d'ouvrages russes publiés en France, tout en écrivant elle-même et en réalisant de fabuleux tableaux. Elle a eu la générosité de me faire confiance pour me recommander à la directrice d'une maison d'édition, Jacqueline Chambon, afin que je traduise deux nouvelles de Zinaïda Hippius, qui sortirent sous le titre Chair sacrée.

 

Avez-vous des projets ?

Ecrire et construire une maison. Ou l'inverse. Pour ce qui est des traductions, rien n'est prévu à ce jour, les projets se présentent par surprise…

04/04/2010

L'actualité d'Andreï Kourkov

En plus d'être présent au salon des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, Andreï Kourkov sera en dédicace à la librairie L'Arbre à Lettres (Bastille 62, rue du faubourg Saint Antoine Paris 12) le 13 avril à 18h30.

Le 15 avril, il sera à la librairie du MK2 Quai de Loire (7 quai de la Loire (19e)), à 19h30. Cette rencontre / dédicace sera suivie de la projection du film Le Tsar, de Pavel Lounguine à 21h.