20/06/2010

Les Descendants d'Orphée

En marge de notre série d'articles sur Lettres Soviétiques, il nous faut tout de même signaler, pour terminer, une anthologie parue en 1987 aux éditions soviétiques Radouga (maison qui existe d'ailleurs toujours), anthologie qui reprend une partie des textes publiés par la revue.

Durant les années 1980, les éditions pour la jeunesse Radouga reprennent le flambeau de la publication de romans de Science Fiction soviétiques, autrement tenu par les éditions Mir, auparavant encore par les éditions de Moscou, et encore avant par les Editions en Langues Etrangères. Radouga publiera ainsi, dans la collection « Aventure et Science-Fiction » des rééditions (La Nébuleuse d'Andromède, d'Ivan Efremov, L'Hyperboloïde de l'ingénieur Garine d'Alexeï Tolstoï, Les Cavaliers de nulle part, d'Alexandre et Sergueï Abramov), auxquelles s'ajouteront de nouveaux textes : La Terre de Sannikov de Vladimir Obroutchev, Phaéna d'Alexandre Kazantsev, L'Homme amphibie d'Alexandre Beliaev, deux recueils de Vladimir Mikhanovski. Les auteurs sont donc soit très anciens, soit appartenant au courant des « physiciens » soutenu par Kazantsev.

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Et pourtant donc, en 1987, il y eu Les Descendants d'Orphée, une anthologie comme les éditions soviétiques en langues étrangères n'en avaient plus fait depuis le début des années 1960. Avec d'ailleurs un bien beau titre, pour un recueil de Science Fiction. Son contenu, divisé en deux parties inégales, est le suivant (les nouvelles déjà publiées par Lettres Soviétiques sont marquées LS) :

Que se passera-t-il si...

Anatoli Dneprov, « Quand on pose des questions » (Когда задают вопросы, 1962)

Guennadi Gor, « Le garçon » (Мальчик, 1965)

Valentina Jouravleva, « L'impertinente » (Нахалка, 1966)

Mikhaïl Emtsev et Erémeï Parnov, « Une boule de neige » (Снежок, 1963)

Servitude humaine

Valéri Polichtchouk, « Sens 54 » (Смысл-54, 1982)

Valéri Polichtchouk, « Le contact » (Контакт, 1982) LS

Daniil Koretski, « La logique du choix » (Логика выбора, 1984)

Roman Podolny, « Les descendants d'Orphée » (Потомки Орфея, 1979)

Vladimir Kantor, « Le pistolet d'enfant » ( ?, ?)

Lioubov Loukina et Evguéni Loukine, « Le réveil » (Пробуждение, 1983)

Natalia Astakhova, « Permettez-moi de naître » ( ?, ?) LS

Léonide Panassenko, « Extrait de la vie des Atlantes » (Частный случай из жизни атлантов, 1983 – nouvelle qui change encore de titre au passage) LS

Léonide Panassenko, « Pas de liaison avec Macondo » (З Макондо є зв’язок?, 1983) LS

Dmitri Bilenkine, « Servitude humaine » (Бремя человеческое, 1980 – qui change elle aussi de titre) LS

Serguei Drougal, « L'Examen » (Экзамен, 1979) LS

Vladimir Drozd, « Pygmalion » ( ?, ?) LS

Tous les textes sont traduits par Ilya Iskhakov.

Comme dans le cas de Lettres Soviétiques, on ne peut que rester perplexe face aux choix opérés. La première partie comprend donc uniquement des textes anciens, datant de l'Âge d'Or de la Science Fiction soviétique. Quatre bons textes d'ailleurs, même si celui de Valentina Jouravleva peut être taxé un peu de mièvrerie : le fond en est toutefois bien trouvé. De même pour la nouvelle d'Emtsev et Parnov, simple histoire de voyage temporel, mais bien posée. Celle de Guennadi Gor est une petite merveille, dont on peut d'ailleurs se poser la question de savoir si elle est fantastique ou de Science Fiction...

En fait, c'est concernant les choix des textes récents que des questions se posent... Pourquoi donc avoir repris l'épouvantable nouvelle d'Astakhova ? Pourquoi aussi celle de Polichtchouk, incompréhensible, tout en y ajoutant une deuxième, tout aussi médiocre (en fait les deux seuls textes de cet auteur !).

Heureusement, à côté de cela, il y a quelques authentiques vraies trouvailles : la nouvelle de Kantor est sympathique de poésie ; celle des Loukine est une fantaisie humoristique fort bien vue (que se passerait-il si un homme banal se retrouvait, le temps d'une journée, doté de pouvoirs divins ?). On retrouve enfin de bons (voire très bons) textes de Drougal, Bilenkine, Panassenko et Drozd. En revanche, la brève nouvelle qui donne son titre au recueil, de Roman Podolny. C'est bien dommage, car elle représentait à elle seule le genre du space opera...

Cela donne au final une anthologie inégale, mais malgré tout intéressante, idéale pour découvrir ce que fut la Science Fiction soviétique durant ses deux meilleures périodes: les années 1960 et les années 1980.

26/07/2009

Vladimir Savtchenko - Découverte de soi-même

Parler d'un auteur soviétique de nos jours totalement oublié en France, et qui de toute façon n'y a jamais été bien connu, relève du défi. Pourtant, Vladimir Savtchenko (1933-2005) a été un auteur ukrainien remarquable. C'est d'ailleurs pour cela que nous avions repris un de ses textes dans Dimension URSS.

Mais en 1975, les éditions scientifiques Mir, à Moscou, avaient pris la peine de traduire ce qui est de nos jours encore considéré comme un classique de la SF en langue russe (et de fait toujours réédité), le roman Découverte de soi-même (Открытие себя).

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Amateurs d'action, passez votre chemin: Découverte de soi-même est un roman essentiellement philosophique. Un institut de recherche, prenant conscience qu'à la fin d'un exercice comptable il reste 80000 roubles à dépenser, décide de créer un nouveau laboratoire, un laboratoire de recherches aléatoires, confié à un ingénieur nommé Krivochéine. Et ledit Krivochéine va aussitôt se lancer dans l'élaboration d'une machine, centrée autour d'un ordinateur, qui devra évoluer par elle-même, à partir des informations qu'on lui donnera en masse. L'ingénieur va donc l'équiper de tous les capteurs possibles (y compris un diadème, sorte de casque qui lui permet de lire dans la tête de son concepteur), et lui fournir tout ce qu'elle demandera. Sa première demande cohérente sera d'ailleurs des ajouts de mémoire. Puis divers composants électronique, enfin des réactifs chimiques, à utiliser dans divers appareillage dont l'ingénieur lui-même ne comprend pas l'utilité (l'illustration de la couverture reflète d'ailleurs bien la complexité et les aspects multiples de l'appareillage).

En définitive, complètement déboussolé, Krivochéine va brûler toutes les bandes sorties de l'ordinateur, et verser en vrac tous les réactifs dans une cuve en teflon, avant de prendre une semaine de vacances. Quelle ne sera pas sa surprise de croiser, à son retour, sa copie conforme, issue de la cuve. La machine l'a répliqué tel qu'elle l'avait enregistré.

Et notre brave ingénieur, en duo avec son double, va dès lors mener une longue réflexion sur la nature humaine, et surtout sur comment l'améliorer, notamment au moyen de sa machine, qui semble en définitive non seulement capable de dupliquer n'importe quoi, mais aussi de lui donner la forme voulue par l'expérimentateur, qui s'"amusera" à créer, au passage, des lapins plus ou moins difformes, et une nouvelle version, améliorée, de lui-même.

L'intérêt philosophique de ce roman est multiple. Il mène en premier plan diverses réfléxions sur le milieu universitaire, qui n'est pas aussi idyllique qu'il le devrait. Les magouilles, les mauvais tours, qui vont de la simple intrigue de pouvoir à la thèse de complaisance, sont dévoilés au grand jour, au point de montrer notre brave ingénieur remettre carrément en place le directeur de l'Institut, un tout puissant académicien. Mais au passage, Savtchenko se fend d'une note de bas de page: "le lecteur est prié de se souvenir qu'il lit un roman de science-fiction" (p. 388). Sous entendu que tout ce qui est décrit ici est issu d'une observation personnelle du milieu, l'auteur ayant été lui-même ingénieur électricien.

C'est la petitesse de ce milieu qui pousse Krivochéine et ses doubles à ne pas parler aux autres de leur découverte. Là encore, l'aveu sur le monde de la recherche soviétique est de taille:

"Mais n'y a-t-il pas, chez nous aussi, des gens qui font feu de tout bois, depuis les idées du communisme jusqu'aux fausses émissions radio, depuis l'abus de pouvoir jusqu'à la citation des classiques, pour toucher à la prospérité, se faire une situation, puis devenir encore plus prospère, et encore, et toujours, à tout prix? Des gens prêts à considérer toute atteinte à leurs privilèges comme une catastrophe universelle?" (p. 168)

Cette réflexion, au coeur de l'ouvrage, n'emplit pas d'aise son auteur, le Krivochéine original, chez qui finalement le malaise se fera de plus en plus fort, le conduisant au bord du suicide:

"Le vent agite les arbres. Le vent agite les arbres... Sur le balcon, un électrophone joue le Requiem de Mozart. Mon voisin, le maître de conférence Prichtchépa s'imprègne dès le matin d'esprit mathématique. "Requiem... Requiem aeternam..." répète une voix pure et claire sur le ton de la renonciation. Une musique au son de laquelle il ferait bon se suicider, personne ne prêterait attention à la détonation. Le vent agite les arbres..." (p. 275)

Il reviendra finalement sur ces pensées avant de se lancer dans un nouveau long débat avec l'un de ses doubles sur la façon dont les gens du commun pourraient utiliser cette invention:

"Une citoyenne se pointe, se déshabille derrière un paravant et se plonge dans la solution biologique. L'opérateur, un quelconque Jojo, ex-coiffeur, s'affuble du diadème et se penche vers la cliente: "Vous désirez?" - "Ben, à c't'heure, je me verrais bien en Brigitte Bardot", répond la dondon, mais un tantinet plus enveloppée et noiraude. Mon Vassia, il en a pour les noiraudes..." Tu en fais une trombine! Et elle refilera encore un pourboire au Jojo en question. Les clients, eux, se feront transformer en supermen genre Jean Marais ou en beaux ténébreux de type nordique à la Oleg Strijénov. Et la saison d'après, la mode sera aux Lollobrigida et aux Alain Delon, comme c'est la mode de leurs photos..."

Il en est ainsi dans tout le livre: Savtchenko fait quasiment, tout au long des 426 pages, le tour de la question sur les machines évolutives (qu'on pense aussitôt à la fameuse Singularité élaborée par les auteurs anglo-saxons à partir des années 1980), sur la copie intégrale ou modifiée (voire améliorée) d'êtres humains (qu'on pense aux nombreux débats sur le clonage), ou sur la modification même du corps humain dans le but de l'améliorer. Il ne se voile la face sur aucune hypothèse, et en cela rompt la règle en usage dans les oeuvres soviétiques: l'URSS, en tout cas son milieu scientifique, n'est pas parfaite, et n'est pas encore apte à manipuler sans risque toutes les inventions ou tous les concepts ici dévoilés. C'est-là ce qui fait tout le sel de ce roman, finalement très bavard, mais pour le bien du lecteur.