14/02/2012

Anne-Marie Tatsis-Botton remporte le prix Russophonie

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C'est avec plaisir que nous apprenons qu'Anne-Marie Tatsis-Botton a remporté le prix Russophonie 2012, décerné à la fin de janvier dernier par la Fondation Eltsine et l'Association France-Oural, prix qui récompense la meilleure traduction en français d'une oeuvre littéraire russe.

Cette récompense nous intéresse d'autant plus qu'elle concerne une oeuvre de science-fiction: Souvenirs du futur, de Sigismund Krzyzanowski, roman basé sur le thème du voyage dans le temps et publié l'année dernière chez Verdier. Bien évidemment, nous en parlerons sous peu. En attendant, toutes nos félicitations à la lauréate!

31/01/2012

Sigismund Krzyzanowski - Le Marque-page

Krzyzanowski.jpgJusqu'ici, nous ne connaissions Sigismund Krzyzanowski (prononcez Krjyjanovski) que de nom et de réputation. Nous avions donc une importante lacune à combler, visiblement, étant donné les louanges que cet auteur, mort oublié de tous en 1950, a pu recevoir depuis sa redécouverte à la fin des années 80. Alors, quitte à se lancer dans l'oeuvre d'un auteur, autant commencer par le premier volume paru, même s'il ne contient pas nécessairement les premiers textes écrits. Voici donc Le Marque-page, un recueil publié par chez Verdier en 1991 ; six nouvelles fantastiques, écrites de 1926 et 1939, et systématiquement interdites de publication. C'est d'ailleurs cela que Krzyzanowski met en scène dans la nouvelle éponyme qui ouvre le recueil, où il décrit la rencontre entre un narrateur anonyme et un « attrapeur de thèmes », un écrivain talentueux qui malgré tous ses efforts, ne parvient pas à publier quoi que ce soit, en dépit de son don de pouvoir saisir dans le moindre élément de décors ou de vie courante un thème pouvant servir à une nouvelle ou un récit. Le Marque-page, en tant que récit sans doute largement autobiographique offre une belle entrée en matière : de belles images, de belles phrases, un ton malgré tout jamais désespéré, et surtout une assez étonnante modernité, ou du moins une absence d'éléments datants qui lui offre un caractère intemporel.

Les cinq autres textes oscillent eux entre le plus classique (La Superficine) et l'étonnant (Dans la Pupille), ce dernier rappelant par exemple ce qui a pu se produire en France sous l'étiquette du mouvement Panique (Arrabal, Topor, Jodorowsky, Sternberg, Ruellan, etc.) : du fantastique, certes, mais aussi du grotesque, de l'humour, de la poésie. Ce que dans les pages de la défunte revue Fiction, dans les années 60, on appelait tout simplement « Insolite ». Un réalisme terrible aussi, comme avec La Treizième catégorie de la raison, qui montre bien qu'un cadavre ambulant au sein d'une société frénétique, d'une foule, passe totalement inaperçu : comme si nous n'étions tous que des morts animés.

Le Marque-page est donc effectivement une bien belle surprise. Krzyzanowski possède une écriture subtile, un sens de la formule aiguisé (on pourrait tirer de ses récits nombre d'aphorismes), et surtout des idées déroutantes et en même temps riche de sens.

 

Sigismund Krzyzanowski

Le Marque-page

Traduction de Catherine Perrel et Elena Rolland-Maïski

1991 (rééd. 2005), Verdier

 

Une lecture de Patrice

16/10/2011

Vladimir Sorokine - La Tourmente

 

Un nouveau Sorokine, ça ne se refuse pas. Surtout quand celui-ci flirte à nouveau avec nos genres de prédilection, à savoir ici la science-fiction. Or c'est bien le cas de La Tourmente (Метель), paru en octobre dernier chez Verdier. Sorokine2.jpg

Un docteur, Platon Ilitch Garine, est envoyé vers un village perdu au fin fond de la campagne russe, en plein hiver. Il doit y livrer des doses de vaccin destinées à lutter contre le mal noir, une terrible maladie venue d'Amérique du Sud et qui provoque des épidémies de zombies (l'une des conséquences de ce mal étant que les morts, aux mains transformées comme en pattes de taupe, sortent du cimetière). Mais voilà, alors qu'il n'est pas loin d'arriver, le dernier relais de poste n'a plus de chevaux à lui fournir ; et en hiver, alors qu'une tempête de neige s'annonce, pas question d'y aller à pied. Reste le livreur de pain, Kozma, dit le Graillonneux, un homme castré par une ancienne maladie et qui reste pourtant satisfait de son sort et de son quotidien. Reste aussi la trottinette de Kozma, tirée par cinquante minuscules chevaux, à peine grands comme des lapins. Car il en est ainsi dans cette Russie bizarre : les gens comme les bêtes peuvent avoir diverses tailles. Il y a les normaux, mais aussi les grands (très grands même : on a vu des chevaux hauts comme des immeubles de trois étages) et les petits, comme Semion, le meunier qui va leur offrir le gîte la première nuit, si petit qu'il tient en les seins de sa femme et boit dans un dé à coudre.

Mais les vaillants cinquante petits chevaux vont foncer à travers la tempête, tirant tant bien que mal la trottinette et ses deux passagers, le brave homme du peuple qui ne sait faire que peu de choses mais les fait bien, et le docteur hautain, parfois même tyrannique, qui n'hésitera pas à frapper, à user du fouet, convaincu qu'il est de devoir arriver au plus vite au village.

Qu'a donc voulu dire Sorokine dans ce récit qui tient plus du povest' (novella) que du roman, tant dans sa structure que dans sa longueur ? Voilà qui est bien difficile à établir. Certes, l'éditeur a raison de rappeler l'héritage qui pèse sur cette œuvre, celui de Boulgakov et de Gogol. Mais est-ce suffisant pour un Sorokine toujours terriblement ancré dans le temps présent ? Sorokine1.jpg

La Russie qu'il nous présente semble celle de Journée d'un opritchnik et du Kremlin en sucre : une Russie d'un futur proche, dotée non plus d'un président mais d'un tsar. Et pourtant, tout y est tourné vers le passé, et la cause vraisemblable en est tout simplement que le carburant y est rare, donc cher. D'où ce retour à la traction animale. D'où cette absence de chemin bien tracé qui égare à de multiples reprises nos deux compagnons de voyages.

Reste à savoir qui sont donc finalement Platon Ilitch le docteur et Kozma le livreur de pain. Et les cinquante chevaux nains, si docile, si durs à la peine. Il serait tentant d'identifier le docteur à Vladimir Poutine, un homme intelligent, mais brutal ; et le livreur castré à Dmitri Medvedev, un homme capable, dans la limite de ses capacités, du meilleur, mais incapable de dépasser les dites limites. Et les cinquante chevaux nains ? Le peuple russe lui-même, si docile ? Et si cette hypothèse est valide, que penser du reste, de la tempête, des zombies ? Bref, tout ceci ne reste qu'hypothèse de lecteur.

Et le plus souvent nous en sommes réduits à nous plonger dans un récit irréel, tant l'imagination de Sorokine est riche, proche de ce qu'on pourrait trouver dans un rêve (plutôt un cauchemar, ici). Et si l'on sent que rien n'y est gratuit, la première approche que l'on peut en avoir relève de celle que l'on éprouve à la lecture d'un texte surréaliste. Un fort beau texte, en tout cas.

 

Vladimir Sorokine

La Tourmente

Traduit par Anne Coldefy-Faucard

Editions Verdier, 2011

 

Une lecture de Patrice